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samedi 25 avril 2026

« Le Zéro et l’Infini » d’Arthur Kœstler (1940)

« Le Parti n'a jamais tort, dit Roubachof. Toi et moi, nous pouvons nous tromper. Mais pas le Parti. Le Parti, camarade, est quelque chose de plus grand que toi et moi et que mille autres comme toi et moi. Le Parti, c'est l'incarnation de l'idée révolutionnaire dans l'Histoire. L'Histoire ne connaît ni scrupules ni hésitations. Inerte et infaillible, elle coule vers son but. A chaque courbe de son cours, elle dépose la boue qu'elle charrie et les cadavres des noyés. L'Histoire connaît son chemin. Elle ne commet pas d'erreurs. Quiconque n'a pas une foi absolue dans l'Histoire n'est pas à sa place dans les rangs du Parti. »

Il savait par expérience que toute douleur physique connue est supportable (…) Seul l'inconnu était vraiment mauvais ; il ne vous donnait aucune chance de prévoir vos réactions, et n'offrait aucune échelle sur laquelle caIculer votre capacité de résistance.


Ils rêvaient du pouvoir, leur but étant d'abolir le pouvoir, de gouverner les peuples afin de les sevrer de l'habitude de se faire gouverner.


L'individu n'était rien, le Parti tout ; la branche qui se détachait de l'arbre devait se dessécher…


« (…) dans ce temps-là, nous avons fait de l’histoire ; à présent, vous faites de la politique. Voilà toute la différence. »


Nous étions néo-machiavéliens au nom de la raison universelle (…) Nous sommes assujettis à la terrible obligation de suivre notre pensée jusqu'à ses ultimes conséquences, et d'y conformer nos actes (…) Pour nous, la question de la bonne foi subjective est dépourvue d'intérêt. Celui qui a tort doit expier ; celui qui a raison recevra l'absolution. C'est la loi du crédit historique ; c'était notre loi (…)

Et pour le forcer à franchir le désert, force menaces et force promesses sont nécessaires ; il a besoin de terreurs imaginaires et d'imaginaires consolations, sans quoi il va s'asseoir et se reposer prématurément et va s’amuser à adorer des veaux d’or (…) 

Nous savons que la vertu ne compte pas devant l'Histoire, et que les crimes restent impunis ; mais que chaque erreur a ses conséquences et se venge jusqu'à la septième génération (…) 

Nous sommes donc tenus de punir les idées fausses comme d'autres punissent les crimes : par la mort. On nous a pris pour des fous parce que nous suivions chaque pensée jusqu'à son ultime conséquence et que nous y conformions nos actes (…) 

Nous n'admettions l'existence d'aucun secteur privé, pas même dans le cerveau d'un individu (…)

Nous avons remplacé la vision par la déduction logique ; mais bien que tous partis du même point, nous avons abouti à des résultats divergents. Une preuve en réfutait une autre, et, en fin de compte, nous avons dû recourir à la foi — une foi axiomatique dans l'exactitude de nos propres raisonnements. C'est là le point décisif. Nous avons jeté tout notre lest par-dessus bord ; une seule ancre nous retient : la foi en soi-même. La géométrie est la plus pure réalisation de la raison humaine ; mais nul ne peut prouver les axiomes d'Euclide. Celui qui n'y croit pas voit s'écrouler tout l'édifice.


Il s'apercevait que le processus incorrectement désigné du nom de « monologue » est réellement un dialogue d'une espèce spéciale ; un dialogue dans lequel l'un des partenaires reste silencieux tandis que l'autre, contrairement à toutes les règles de la grammaire, lui dit « je » au lieu de « tu », afin de s'insinuer dans sa confiance et de sonder ses intentions ; mais le partenaire muet garde tout bonnement le silence, se dérobe à l'observation et refuse même de se laisser localiser dans le temps et dans l'espace.


Dans le Parti, la mort n'était pas un mystère, elle n'avait rien de romantique. C'était une conséquence logique, un facteur avec lequel on comptait et qui revêtait un caractère plutôt abstrait. D'ailleurs, on parlait rarement de la mort, et l'on n'employait presque jamais le mot d'« exécution » : l'expression habituelle était « liquidation physique ». Ces mots n'évoquaient qu'une seule idée concrète : la cessation de toute activité politique. L'acte de mourir n'était en soi qu'un détail technique, sans aucune prétention à intéresser qui que ce soit : la mort en tant que facteur dans une équation logique avait perdu toute caractéristique corporelle intime.


Le pleurnichement de Bogrof bouleversait l'équation logique. Jusqu'alors Arlova avait été un facteur de cette équation, un petit facteur comparé à ce qui était en jeu. Mais l'équation ne tenait plus debout. La vision des jambes d'Arlova avec ses talons hauts traînant le long du corridor renversait l'équilibre mathématique. Le facteur sans importance était devenu l'infini, l'absolu…


Il s'est découvert une conscience, et une conscience vous rend aussi inapte à la révolution qu'un double menton.


"S'asseoir et se laisser hypnotiser par son nombril, lever les yeux et tendre la nuque humblement au revolver de Gletkin — c'est une solution facile. La plus forte tentation pour des hommes comme nous, c'est de renoncer à la violence, de se repentir, de se mettre en paix avec soi-même. La plupart des grands révolutionnaires ont succombé à cette tentation, de Spartacus à Danton et à Dostoïevsky ; ils représentent la forme classique de la trahison d'une Idée. Les tentations de Dieu ont toujours été plus dangereuses pour l'humanité que celles de Satan (…) Quand la maudite voix intérieure te parle, bouche-toi les oreilles de tes deux mains..."


La théorie révolutionnaire s'était figée en un culte dogmatique au catéchisme simplifié et facile à assimiler, avec le N° 1 comme grand prêtre disant la Messe philosophique.


Les dilettantes en tyrannie avaient forcé leurs sujets d'agir par ordre ; le N° 1 leur avait appris à penser par ordre.


Les périodes les plus productives pour la philosophie révolutionnaire avaient toujours été les périodes d'exil, de repos forcé entre les moments d'activité politique.


C'était affaire de pure étiquette - un rituel byzantin provenant de la nécessité de faire pénétrer chaque phrase dans la masse par voie de vulgarisation et d'incessante répétition ; ce qui était présenté comme bon devait briller comme l'or, ce qui était présenté comme mauvais devait être noir comme l’ébène ; les déclarations politiques devaient être coloriées comme de bonshommes de pain d'épice à la foire.


Le monde en est venu à cela, de nos jours, que l'adresse et la dignité se sont brouillées, et que celui qui est du côté de l'une d'elles doit se passer de l'autre. Ça ne vaut rien de trop calculer. C'est pourquoi il est écrit : « Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu'on y ajoute vient du malin. »


Pourquoi le procureur ne lui avait-il pas demandé : « Accusé Roubachof, que pensez-vous de l’infini ? » Il n'aurait pas su que répondre - et voilà, c'était là la véritable source de sa culpabilité... Y en avait-il de plus grave au monde ?


Non, on ne bâtit pas le Paradis avec du ciment armé.


Il y avait une erreur dans le système ; peut-être résidait-elle dans le précepte (…) selon lequel la fin justifie les moyens (…) Peut-être qu'il ne convenait pas à l'humanité de naviguer sans lest.

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