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dimanche 5 mai 2024

« Être père avec Saint Joseph » de Fabrice Hadjadj (2021)

Pour satisfaire ceux qui accordent tout crédit à la génétique, on peut poser la question : d'où vient le chromosome Y de Jésus ? L'Esprit Saint n'a pas d'ADN. Dans cette conception miraculeuse, Dieu peut très bien avoir formé Jésus en ajoutant aux gamètes de Marie celles de son époux, sans qu'il y ait eu union sexuelle.

Mais la race de Caïn est tout entière engloutie après le Déluge. La multitude humaine trouve sa filiation en Noé, qui est descendant d'un autre fils d'Ève - second départ : Adam connut encore sa femme ; elle enfanta un fils, et elle appela du nom de Seth, car Dieu m'a donné un autre fils à la place d'Abel que Caïn a tué (Gn 4, 25).


La généalogie de Joseph, et non de Marie, est présentée comme celle de Jésus. La mère fait entrer dans la chair, elle porte l'enfant dans son sein. Le père fait entrer dans la suite des générations, il reconnaît l'enfant devant l'état civil (…)

Pourtant, dans la généalogie de Joseph, David est présenté comme un adultère et un assassin. L'évangéliste nous rappelle qu'il engendra Salomon avec la femme d’Urie (Mt 1,6). Pendant que ce fidèle soldat combat pour lui, David couche avec sa femme, puis commandite son meurtre, maquillé en mort au champ d'honneur.

Salomon le sage, escamoté dans la généalogie selon Luc, n'est certainement pas le moins fou. Gendre de Pharaon, plein d'orgueil d'avoir édifié le Temple comme une super-pyramide, il a assez de santé pour prendre sept cents épouses princières et trois cents concubines.

Jeune, il demande à l'Éternel un cœur intelligent (1 R 3,9). Vieux, ses femmes détournent son cœur vers d'autres dieux (1 R 11, 4). Il bâtit des sanctuaires pour Kemosh, l'abomination de Moab, et pour Moloch, l'abomination des ammonites. Pour finir, on découvre le pot aux roses : toutes ses splendides constructions ont imposé une corvée à ses sujets. Ce retour à l'esclavage pour l'édification du Temple entraîne après lui le schisme d'Israël, sa division en deux royaumes fratricides (il est vrai que Salomon avait lui-même commencé son règne en faisant tuer son demi-frère aîné, Adonias, malgré la prière de Bethsabée).

Deux monarques de la dynastie davidique se distinguent par leur formidable atrocité. Achaz, après avoir fait passer son fils au feu, change le Temple du Seigneur en lieu de culte au roi d'Assyrie, à qui il dira, par peur du roi d'Aram : « Je suis ton serviteur et ton fils » (2 R 16, 3-7). 

Manassé, qui fait aussi rôtir son aîné, plaça dans le Temple l'idole d'Ashéra, qu'il avait faite, et répandit le sang innocent en si grande quantité qu'il inonda Jérusalem d'un bout à l'autre (2 R 21, 5-16).

Voilà les ancêtres de Joseph. L'héritage est bien lourd. II y a de quoi vouloir rompre avec cette humanité qui n'en finit pas de se vautrer dans la boue (…)

À la fin de certaines journées, cela me tente. Plus spécialement au moment des élections présidentielles. Je visionne avec convoitise un documentaire sur les macaques de Bornéo. Je renonce à être fils (…) Mais renoncer à être fils, c'est renoncer à être père. Quand on n'assume pas l'impureté de l'histoire, on n'est pas prêt à la relancer par une nouvelle naissance, c'est-à-dire avec une nouvelle liberté, capable du pire et du meilleur, du monstre et du saint, d'Abel ou de Caïn (…)

On s'en aperçoit d'emblée avec Ézéchias et Josias, respectivement fils et petit-fils des deux atroces que sont Achaz et Manassé. L'un et l'autre vont soudainement faire ce qui est droit aux yeux du Seigneur (…) Ézéchias (…) est pourtant fils d'Achaz et père de Manassé, juste coincé entre deux injustes.


La fracture d'Israël en deux royaumes, celui de Joseph et celui de Juda, est la plaie de l'histoire juive, toujours béante. Un lecteur de la Bible s'en souvient. Aussi, quand il voit mentionné, au seuil de l'Évangile, un Joseph de la tribu de Juda, charpentier de surcroît, il tend l'oreille : un tel nom unit les deux morceaux de bois comme une croix.


Avec une pécheresse, on peut toujours s'arranger. Elle vous laisse dans votre tiédeur (ou dans votre fièvre), pourvu que vous la laissiez dans la sienne.


Après avoir soupé chez nous avec sa jeune épousée, un ami m'a écrit: « Nous étions heureux de cette soirée familiale qui nous a permis de faire la connaissance de tes enfants et de Siffreine [ma femme]. C'est très drôle, parce que vous êtes très différents l'un et l'autre de tempérament (mais sans doute très complémentaires) ! »

Je lui ai aussitôt répondu que j'étais heureux moi aussi, et que, si j'avais d'abord cherché les affinités et les ressemblances, j'aurais probablement épousé un homme.

Quant à la complémentarité, c'est-à-dire l'idée de former un tout organique ou un assemblage fonctionnel, comme le piston et la soupape dans le moteur à explosion, je pense que le mieux pour cela n'est pas le mariage, mais la société à responsabilité limitée, où chacun occupe son poste après avoir été recruté sur son expérience et ses qualifications.


Ainsi, chaque jour que Dieu fait, Elohim (pluriel employé comme singulier) sépare - la lumière d'avec les ténèbres, les eaux d'en haut d'avec les eaux d'en bas, la terre de la mer, les plantes selon leur espèce, les animaux selon leur espèce, et, last but not least, le mâle et la femelle dans l'humanité. La différence sexuelle se manifeste comme le couronnement de toutes les séparations. Elle sépare l'homme de la femme, et elle sépare l'homme de ses parents (Il quittera son père et sa mère...).

En somme, quand un homme divorce de sa femme, il cherche à ne plus endurer cette essentielle séparation : « C'est pour me retrouver moi-même », avoue-t-il puérilement. Le second récit de la Création fait mieux comprendre le caractère régressif de cette évasion. Adam commence seul, dans une sorte de plénitude : il cultive son jardin, comme un épicurien accompli, il nomme les animaux, il est maître et possesseur de la nature. Le Seigneur le déloge brusquement de cette souveraineté, agréable, sans doute, mais point bonne : Il n'est pas bon que l'homme soit seul (Gn 2, 18) (…) La femme est moins le complément qui permet à l'homme de former un tout que la blessure qui l'ouvre à l’infini (…)

Être une seule chair n'est pas faire bloc. La vérité du mariage n'est pas l'adéquation de l'homme et de la femme, mais leur alliance.


Le Catéchisme de l'Église catholique l'entend tout autrement ($ 2337) : « La chasteté signifie l'intégration réussie de la sexualité dans la personne et par là l'unité intérieure de l'homme dans son être corporel et spirituel. » Elle correspond donc, non à une mutilation, mais au vivant déploiement de la relation sexuelle (…)

Quand vous êtes viril, il ne s'agit pas que de travailler une image ou de connaître un rôle. Cela jaillit du fond de vous-même (…) Avant tout, ce n'est pas une question de biceps ni de pilosité, mais de creusement du désir, d'hospitalité à l'autre sexe, dans son hétérogénéité engageante et sa liberté imprévisible. C'est une question de tact et de retenue. Une force intérieure.

Selon le mot d'Albert Camus: « Un homme, ça s'empêche. Voilà ce que c'est un homme, ou sinon... » Sinon c'est une lavette. Celui qui, pareil au caniche devant le sucre, se dresse sur ses pattes arrière devant le premier décolleté venu, celui qui augmente son tableau de chasse, ignorant la personne derrière le trophée, celui-là n'est pas viril, mais veule et gluant.

La virilité est donc intimement liée à la chasteté (…)

Le viril est peut-être un dur, mais il n'a pas le cœur dur. Son cœur est doux et humble (Mt 11, 29), sachant tenir bon la barre au milieu des orages conjugaux.


En vain tu retardes le moment de ton repos,

Dieu comble son bien-aimé quand il dort (Psaume 126, 2) (…) Ce serait un contresens de réduire ce sommeil à un « lâcher prise ». Par le sommeil, on se laisse plutôt prendre. Et cette passivité n'est pas une simple privation de conscience. Elle est abandon à l'activité la plus fondamentale : être ici, recevoir l'existence, reposer comme de la bonne pâte pour le pétrin (…) ou, comme le dit l'épouse du Cantique (5, 2) : Je dors mais mon cœur veille. Car mon être ne dépend pas de ma pensée. Je suis sans en être la source. (…)

Cet ordre est rappelé par la Genèse : Il y eut un soir et il y eut un matin - et non pas il y eut un matin et il eut un soir. La journée commence et se prépare avec le coucher. Comme on fait son lit, on se lève.


Le vocable grec poïeisis a une extension plus vaste que celui que nous lui accordons en français. Il désigne de manière générale la production qui vient de l'art ou de l'artisanat. En tant que charpentier, Joseph est poète. Mais sa poésie, avant de se réaliser sur des planches, se déploie dans les circonstances de la vie.


Chez Luc, l'annonce est faite à Marie ; chez Matthieu, elle est faite à Joseph. Chez Matthieu, donc, Joseph se tient au premier plan, tandis que chez Luc, il s'efface derrière sa femme.


Le nouveau-né n'est pas une unité. Il est l'unique.

Il ne prend pas place. Il donne lieu. On peut toujours l'évaluer comme un élément parmi d'autres dans le monde, mais ce monde n'est plus le même quand il est là. Ses parents reconfigurent autour de lui les montagnes et les étoiles. Celui qui aurait pu ne pas naître leur apparait comme celui sans qui ils ne sauraient plus vivre. C'est pourquoi toute anticipation dans un planning familial est trompeuse. On y prémédite sa vie avec l'enfant à partir de sa vie sans lui. On y subordonne sa naissance à des conditions sentimentales et financières, comme si sa naissance n'était pas un événement qui chamboule tout - je ne dis pas pour le mieux, car là encore, ce serait une évaluation phagocytante, mais pour le plus aventureux et le plus vivant.


Le psychanalyste Charles Melman estime que, par rapport au matriarcat, le patriarcat constitue un « progrès spirituel, progrès mental, puisqu'on est passé des règles de l'évidence à celles de la croyance ». L'identité de la mère relève d'un processus flagrant. Il n'y a pas d'identité du père, mais une désignation, un témoignage qui se déploie dans une relation où la parole donnée et la confiance en l’autres sont absolument décisives.

(…) D’une part, depuis la fécondation in vitro, la mère n'est plus si certaine, puisque celle qui fournit l'ovule peut être différente de celle qui accouche.

D'autre part, vous, papa supposé, pouvez faire un test génétique, et vous voilà scientifiquement certain. Enfin, dans la mesure où le test est fiable (…)

Il est difficile de rencontrer notre mère : elle nous enveloppe, elle n'est pas quelqu'un dans un lieu, mais te lieu où nous nageons dans une voluptueuse insouciance. Il faut que le père soit désigné par elle, qu'il nous nomme (…) Là où il y avait l'évidence qui saute aux yeux, l'osmose et la jouissance, il impose l'écart entre le mot et la chose (…)


La fuite en Égypte nous transporte aux temps où les Hébreux y étaient esclaves. Le massacre des innocents rappelle la mise à mort de leurs fils : Tout garçon qui vient de naître, vous le jetterez au fleuve, et toute fille, vous la laisserez en vie (Ex 1, 22). Ainsi parle Pharaon. Quant à Hérode, il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous (Mt 2, 16). Les deux chefs d'État tremblent, le premier à cause des fils d'Israël qui pullulent, le second à cause d'un fils d'Israël que les mages ont reconnu comme roi. Dans l'un et l'autre cas, un seul enfant échappe à l'extermination planifiée : Moïse, dans une arche de joncs, car le mot tebah, souvent traduit par « caisse », est celui employé dans la Genèse pour désigner le vaisseau construit par Noé ; Jésus, dans l'arche des bras de Joseph (…)

Ni le voyage ni le séjour en Égypte ne font l'objet d'une narration dans les Évangiles. De bonnes âmes se sont appliquées, au moins depuis le Ve siècle, à combler la lacune, comme si les silences de la parole de Dieu n'étaient pas plus révélateurs que nos remplissages. Un évangile apocryphe du pseudo-Matthieu fut ainsi rédigé, dont un épisode réapparaît dans la sourate XIX du Coran.

Jésus n'a que quelque mois, mais il dirige les opérations comme un fantastique tour-opérateur. Les palmiers se penchent pour donner leurs fruits à sa mère. Des lions et des léopards les escortent, et les chèvres trottent sans crainte au milieu des loups. Quand Joseph se plaint de la chaleur, le petit lui répond comme à un enfant, et abrège miraculeusement les étapes : tout d'un coup, les voici à Hermopolis, sur le Capitole. La Sainte Famille entre dans un temple, et, sans même qu'elles les effleure, ses 365 statues s'écrasent sur le sol et se brisent en mille morceaux. Le gouverneur vient constater les dégâts et se met à adorer l'« enfant maître ».



Bien que l'Église ici-bas soit militante (de miles, le « soldat »), le chrétien est souvent présenté comme le contraire du guerrier (…) Heureusement, Paul est traditionnellement représenté avec un glaive. C'est le glaive de l'Esprit (Ep 6,19) ou l'épée à deux tranchants de la Parole (He 4, 12).

C'est un glaive quand même, et non un appareil de massage (…) Tendre l'autre joue (Mt 5, 39) ne signifie pas tendre la joue de l'autre. Je peux gérer comme je veux les parties latérales de ma face. Je dois protéger celles des personnes qui me sont confiées. Seul le célibat permet d'éviter la nécessité physique de la boxe. Face à des agresseurs, les pères de famille ne peuvent pas se permettre de courir au martyre. Ce serait trop simple. Ils ont l'obligation de constituer des milices armées et de défendre jusqu'à leur belle-mère.


Nazareth (…) On quitte l'Égypte pour s'enterrer dans ce trou paumé (…) Que le roi des Juifs, reconnu comme tel par les mages, aille vivre jusqu'à trente ans dans un pareil trou, c'est la révélation de la royauté véritable - celle d'une vie cachée, mais rayonnant par son intensité et son exemple : La sagesse, sans sortir d'elle-même, renouvelle l'univers (Sg 7, 27).


C'était la doctrine de G. K. Chesterton et Hilaire Belloc : « Moins de capitalisme et plus de capitalistes. »

Le grand enjeu économique, selon nos deux penseurs anglais, n'est pas de bien distribuer les revenus, mais de bien distribuer les moyens de production. Plutôt d'avoir un salaire plus élevé qui donne accès à une consommation plus addictive, il s'agit d'avoir un domaine proportionné à ses forces (…) Seul ce qui est à notre échelle nous permet de nous élever (…) Le paradis s'entrevoit dans un jardin, pas dans l'espace intersidéral (…) L'essentiel n'est pas que le peu devienne beaucoup, mais de travailler pour sa maison. En allant à Nazareth, en ne lorgnant plus vers le trône du Juda, Joseph restaure cette royauté-là, celle du père et de la mère qui ont juste de quoi accueillir leurs amis et élever leurs enfants pour qu'un jour, à leur tour, ils fondent leur propre demeure. À Plum Creek, par exemple, autre trou perdu. C'est là que le roi Charles Ingalls a construit sa petite maison dans la prairie. Près de la rivère Waraju. Sans aucun accès internet.


Au désert, le Libérateur, père d'Israël, donne ses dix commandements, et neuf d'entre eux sont négatifs, sauf celui qui est au centre, à la fois le seul entièrement positif et le seul assorti d'une promesse : Honore ton père et ta mère afin que se prolongent tes jours sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu (Ex 20, 12). La terre que le Seigneur donne fait songer au jardin planté à l’origine (…) inter-dire, c'est dire de telle sorte que s'établit une relation entre deux personnes absolument distinctes. On retrouve ici la logique de la création : Dieu dit, puis il sépare, puis il voit que c'est bon, parce que l'on quitte la grande soupe originelle et que l'un peut enfin rencontrer l'autre.

(…) on ne peut vraiment se faire obéir sans prier.

Saint Thomas d'Aquin distingue deux types de causalités. La causalité par mode de commandement, et la causalité par mode de prière (…)

Le père n'est pas un éducateur spécialisé (…) C'est cette grâce qu'il s'agit avant tout d'apprendre dans la maison de Nazareth. Et cette grâce (…) se manifeste moins à travers les consignes acquises que dans le temps passé ensemble, juste comme ça, pour rien, à jouer, à bavarder, à faire des blagues... (…) Ils ne signifiaient pas : « C'est bien que tu réussisses à faire ce que je t'ordonne » mais : « Il est bon que tu sois là. »

La grâce n'est pas que gratuité, elle est encore remise d'une dette. Celui qui répéterait à son fils : « Je t'ai tout donné » ne lui donnerait pas l'essentiel : se reconnaître en dette à l'égard de son enfant (car (…) c’est grâce à son enfant qu'il est devenu père).


(…) le père (…) Sa première vocation est donc d'en faire un récit. De conserver la mémoire des promesses. De relayer le flambeau de l’espérance (…) raconter les actions du Seigneur (Ps 117, 17) (…) 

Les petites fables niaises spécialement dédiées aux enfants sont une invention du libéralisme : pour vendre davantage, il sectorise les marchés et disloque ce qui peut avoir une dimension réellement familiale. Cela n'est pas dans son intérêt qu'un même récit - celui de la Pâque - rassemble trois ou quatre générations autour de la table. Il faut que chaque âge ait sa consommation propre, que chaque individu soit compartimenté avec sa petite drogue payante pour lui faire oublier son isolement.

La Bible a tout ce qui convient pour réjouir les petits et les grands : des cataclysmes, des fratricides, de l'anthropophagie, le frère qui viole la demi-sœur, le fils qui fait la guerre au père, le combat contre les géants ou les dragons, Samson qui cogne les méchants avec une mâchoire d'âne, Jérémie qui fait des pantomimes, Jonas prophète malgré lui qui prie dans le ventre de la baleine, les 450 prophètes de Baal égorgés sur leur autel, les 42 enfants qui se moquent d'Élisée et sont déchiquetés par deux ourses - autant de petits exorcismes pour traverser l'existence.

(…) Le mot « aventure » désigne à la fois la série des faits aventureux et le récit qui les raconte. L'un ne peut pas exister sans l'autre. Les acteurs ont besoin des conteurs, et réciproquement.


(…) Noé : Fais-toi une arche de bois de gopher, tu disposeras cette arche en nids d'oiseaux, et tu l'enduiras de kopher en dedans et au-dehors (Gn 6, 14). Il y a un jeu de mots sur gopher et kopher. On ne sait pas ce que gopher signifie. C'est un mot qui n'est planté qu'à cet endroit et ne se retrouve jamais ailleurs. Certains traduisent par « cyprès» ou par « cèdre », selon les essences évoquées pour la construction du Temple. Le plus probable (et le plus fort) est qu'il s'agit du bois d'un arbre à jamais perdu, englouti avec le monde antédiluvien - la relique de l'irréversible. Quant au mot kopher, il peut se traduire par « asphalte » ou « poix », mais il désigne aussi le « prix d'une rançon » (Ex 21, 30; 30, 12). Kopher sur gopher, c'est ce qui rachète sur ce qui est perdu.


Douze ans, chez les Juifs, c'est la majorité religieuse de la fille, non du garçon. Celui-ci n'est bar-mitsva (fils du commandement) qu'à treize ans (…)

C’est ce que l'on appelle le « sacrifice d'Abraham » (et non d'Isaac) : celui qui est mis à mort, ou à pire que la mort, ici, c'est bien Abraham. Pour ce vieillard de cent ans, immoler son fils - le fils de la promesse divine - est pire que mourir. Il préférerait mille fois offrir sa gorge au couteau plutôt que meurtrir celle de son enfant. Dieu lui demande l'impossible.

Il y va.

À leur âge, avec sa femme, l'impossible était déjà d'avoir un enfant. Il y avait là de quoi rire, comme dit Sarah (Gn 21, 6). Elle l'a donc appelé comme cela : Isaac, « De-quoi-rire » ou « C'est-une-blague » (…) Après trois jours de marche (nous retrouvons les trois jours de la recherche), lorsqu'il laisse ses serviteurs, il déclare : « Restez ici avec l'âne; moi et le jeune homme, nous irons jusque là-bas pour adorer, et nous reviendrons auprès de vous » (Gn 22, 5) (…) 

Jusqu’à cette montée vers le mont Moriyya (ce qui signifie précisément « ordre du Seigneur »), Abraham n'a pas encore été nommé « père » d'Isaac. Jusqu'ici, la Genèse désigne Isaac comme son fils, mais ne le désigne jamais lui, Abraham comme son père. Et c'est maintenant, alors qu'ils gravissent ensemble la pente de l'impossible, que ce nom lui est décerné par la bouche même de son enfant. 


Le père qui consola tant de fois son petit, voici qu'il donne maintenant à son grand de le consoler. Il a peur, et son fils le prend dans ses bras, le rassure, lui rappelle toutes les paroles de réconfort qu'il lui avait dites et qu'il semble avoir oubliées (…) 

Ceux qui s'euthanasient ou se suicident pour ne pas se montrer dans cette misère privent les leurs de cette offrande ultime.


Comme par hasard, celui qui demande à Pilate la permission de descendre Jésus de la croix (Jn 19, 38; Mc 15, 46) porte le nom du père : Joseph prit le corps, l’enveloppa d'un linceul blanc, et le déposa dans un sépulcre neuf, qu'il s’était fait tailler dans le roc. Puis il roula une grande pierre à l'entrée du sépulcre et s'en alla (Mt 27, 59-60).

lundi 31 décembre 2012

« Le paradis à la porte – Essai sur une joie qui dérange » de Fabrice Hadjadj (2011)



« Mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outre-mer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied ) encore souillé pourtant du sol de leur plan – par des irisations qui ne sont pas de la terre. »
(Marcel Proust, « Du côté de chez Swann »)
Je peux me débarrasser de l’asperge en morfal ou en philistin. Il n’en demeure pas moins cette vision fugace : un éclat du ciel entrevu dans les choses terreuses (et notez que je n’ai guère parlé de visages – « épiphanies de l’infini », selon Lévinas – mais seulement des légumes), un paradis en miettes essaimé dans le quotidien.

Le paradis est par définition le lieu de toute perfection (…) S’il est une perfection du moi, l’adoration béatifique ne saurait l’abolir, mais l’accomplir, en sorte que je serai plus encore moi-même et distinct des autres au ciel que sur la terre. Et s’il est une perfection dans le drame, dans la fugacité, dans l’angoisse même, elle doit se retrouver ans la vie éternelle, à l’infini.

C’est là que nous aurons à méditer : l’outrance de l’outre-monde ; ou que la joie sans faille ne peut passer que par une faille jamais guérie.

(…) le Catéchisme est formel : l’enfer est, « par son choix libre », un « état d’auto-exclusion définitive », et « sa peine principale consiste en la séparation éternelle d’avec Dieu ».
Les faux généreux qui prétendent que la doctrine de l’enfer est intolérante versent dans le plus grand contresens. De fait, l’enfer est très précisément le lieu delà tolérance divine : Dieu s’y incline devant celui qui refuse librement et sciemment sa grâce, il y tolère pour jamais cetet dissidence, car s’il peut ravir une âme, il ne veut point la rapter (…) l’enfer, c’est de préférer se fabriquer son petit paradis privé au lieu d’accueillir le grand paradis commun.

Car l’élu, par définition, est celui qui ne s’est pas entièrement choisi, mais qui a choisi de se laisser choisir, qui a consenti à se laisser élire par un autre que soi pour une mission autre que ses propres vues. S’il est exaucé, ce n’est pas à partir de son plan, mais à partir d’un dessein qui le dépasse. C’est là l’outrance dont parle Dante. Mais elle s’impose à présent avec ce corollaire : le véritable paradis a quelque chose d’effrayant.

Alors en moi comme en vous travaillent toutes ces questions intactes. Où sont partis tous ces milliards de morts de l’histoire qui chacun comme moi s’éprouvait comme un centre du monde ? Où iront ma femme, mes filles, mes amis, mes parents ?

Toutes les pages publicitaires font miroiter un nouvel Eden. Mais aussi toutes les sanglantes révolutions.

(…) il y a deux paradis : l’un que l’on a perdu par faute, et qu’il ne faut plus rechercher, sous peine de subir la colère des chérubins qui en barrent l’entrée d’un glaive fulgurant (Gn 3, 24) ; l’autre qui est offert par surcroît, et qu’il faut désormais accueillir, oubliant ce qui est derrière et tout tendu en avant (Ph 3, 13) (…) Le paradis céleste n’est pas la restauration du paradis terrestre (…) convoiter le paradis régressif de je ne sais quelle rétractation irresponsable dans l’utérus de maman, c’est là ce que la Loi interdit, comme un coup de pied au cul.

La plaine de Sodome et Gomorrhe est précisément décrite comme un jardin du Seigneur, c’est-à-dire comme une prétendue restauration de l’Eden (Gn 13,10)…

Première figure de séparation : la cité céleste contre la cité terrestre

Tête de liste : la « GNOSE au nom menteur », comme l’appelle saint Irénée de Lyon (…)
Il convient de distinguer une gnose puritaine et une gnose laxiste (…) Les uns sont des champions d’ascétisme : ils exaltent l’anorexie, mangent de la pierre pilée, portent des culottes de clous, se lavent extatiquement avec un tesson de bouteille. Les autres sont experts en beuverie : ils ripaillent tous les jours, blasphèment en pétant, n’ont pas assez d’épouses les uns des autres, pratiquent le coït – pourquoi pas ?- avec des animaux (la brebis perdue, notamment).

Alors qu’en 866, dans ses Responsa ad consula Bulgarorum, le grand pape Nicolas Ier insiste sur ces trois points majeurs : la liberté de la foi, l’interdiction de la torture et le caractère essentiellement diabolique de la guerre (« hors cas de nécessité »), certains de ses successeurs goûtant trop le pouvoir temporel oublieront l’un après l’autre ces points décisifs de leur magistère (…) 
Cette théocratie pontificaliste (…) finit par susciter la réaction d’une autre théocratie, de forme révolutionnaire : le messianisme. Le moine Joachim de Flore rêve d’un règne de l’Esprit succédant au règne du Christ : « l’Ecclesia clericorum » y sera supplantée par une « Ecclesia contemplatium » ; l’âge de Jean y mettra fin à l’âge de Pierre.

Deuxième figure de la séparation : la cité terrestre à côté de la cité céleste

Face aux empiétements de la théocratie, il est nécessaire d’affirmer une certaine autonomie du pouvoir temporel. Cet AUTONOMISME peut prendre deux formes : l’une optimiste et centralisatrice ; l’autre pessimiste et mercantile. La première peut s’appeler régalisme. Elle s’impose par exemple avec Philippe le Bel qui, le 7 septembre 1303, à Anagni, fait séquestrer Boniface VIII, l’accuse d’hérésie et marque un coup d’arrêt aux ambitions politiques du souverain pontife. Les légistes royaux théorisent alors l’absolutisme. Ils prétendent qu’il y en quelque sorte deux « Vicaires du Christ », l’un dans l’ordre temporel, et c’est le roi très catholique, l’autre dans l’ordre spirituel, et c’est le pape de Rome. Au roi d’assurer le bien commun terrestre, sans comptes à rendre au pape. Celui-ci doit conduire au paradis céleste, qu’il laisse le soin de la cité d’en bas entièrement à un autre, lequel en ce domaine n’a personne au-dessus de lui que Dieu.
Forte d’un tel séparatisme, l’Angleterre va courir vers le schisme anglican (…)
Charles Péguy fait cette observation que tout est déjà en germe dans le passage du chevalier au légiste, de Saint Louis à Philippe le Bel, de l’humilité du Ciel à la souveraineté de cour (…)
Kant est résolument engagé dans cette juxtaposition des deux Royaumes. On ne remarque jamais assez que le défenseur du rigorisme moral est aussi le partisan du libéralisme politique.

(…) le totalitarisme moralisateur révèle le pathos le plus généreux de la révolution française : l’amour de la vertu et la haine de la cour. D’après Saint-Just, le rejet de la monarchie équivaut à un rejet de l’hypocrisie. Les mœurs monarchiques ne tiennent que par l’étiquette. Ce sont mœurs de mines et de masques (…) A trop vouloir pénétrer les cœurs, ils ne se dérobent que davantage, et bientôt l’envie vous prend de les arracher.
Pour en finir avec tout masque, il faut se résoudre à couper les têtes : « C’est la guerre à l’hypocrisie qui transforma la dictature de Robespierre en règne de la Terreur, et la caractéristique de cette période reste l’auto-épuration des dirigeants. » (Hannah Arendt, « Essai sur la révolution »)

Le paradis, tout à l’heure rêve terroriste, peut apparaître comme idéal régulateur – à la condition de se réserver comme un au-delà qui éclaire et ordonne la vie présente. La fleur se prend-elle pour le soleil qu’elle devient risible et se réduit en cendres ; prétend-elle à l’inverse se passer de ses rayons qu’elle se fane et pourrit sur pied ; mais que, tout en mesurant l’infinie distance, elle se laisse susciter et élever par lui, la voici qui participe de la gloire dans le rayonnement de ses pétales. C’est ainsi que l’idée de paradis devient la condition de la responsabilité politique. D’une part, il ramène le politique à ses justes proportions terrestres (antitotalitarisme) ; d’autre part, il le fait rayonner en l’ordonnant à la vraie justice (antilibéralisme) (…) le paradis n’apparaît plus comme la fuite vers un ailleurs ou le modèle de l’utopie, mais comme l’accueil de ce qui existe selon une lumière qui nous dépasse. Son au-delà exige la bonté ici et maintenant (…) Une telle exigence est discrète. Le bruit du siècle la couvre aisément. Elle murmure au fond de l’âme comme le sanglot d’une source.

« L’homme cherche un principe au nom duquel il peut mépriser l’homme ; il invente un autre monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde-ci ; en fait, il ne saisit jamais que le néant et fait de ce néant un « Dieu », une « Vérité », appelés à juger et condamner cette existence-ci. »
(Nietzsche, « La Volonté de puissance »)

« Le tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien… » 
(Nietzsche, « Crépuscule des idoles »)
Cet amen aux choses telles qu’elles lui sont données fait sortir le dionysien de la logique du manque pour le faire entrer dans celle de la surabondance. Chercher le bonheur serait déserter de la joie ici et maintenant. C’est une démarche de grincheux et de moribond. Elle n’intéresse pas celui qui, comme l’enfant, déborde de vie : « Le désir du « bonheur » caractérise les hommes partiellement ou totalement « malvenus », les impuissants : les autres ne songent pas au « bonheur », leur force cherche à se dépenser. »
« L’être le plus débordant de vie, le dionysiaque, dieu ou homme, se plaît non seulement au spectacle de l’énigmatique et de l’effrayant, mais il aime l’effroyable en lui-même, et tout luxe de destruction, de bouleversement, de négation ; la méchanceté, l’insanité, la laideur lui semblent permises en vertu d’un excès de forces créatrices qui le rendent capables de faire du désert un sol fécond. » 
(Nietzsche, « Le Gai Savoir »)
Quel est ce luxe de négation qui serait permis au dionysiaque et interdit au chrétien ? (…) Dit-il vraiment oui à ce qui est, celui qui se rend complice de ce qui ruine les êtres ?

« Quand ils traversent la vallée de la soif, ils en font une oasis » 
(Psaume 83,7)

« La transcendance est la chose la plus ordinaire du monde »
(Yves Bonnefoy)
« Ce n’est pas mon goût de rêver de couleurs ou de formes inconnues, ni d’un dépassement des beautés de ce monde (…) Ici, dans cette promesse, est donc le lieu. »
(L’Arrière-Pays », Yves Bonnefoy)

La mortalité des êtres n’est-elle pas ce qui concourt à leur octroyer leur rareté et leur prix ? D’être périssable n’est pas contraire à la beauté de la fleur ou de la femme : leur précarité accuse l’événement de leur présence et l’urgence de les chanter avant qu’il ne soit trop tard.

« Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! »       
(Charles Baudelaire, « Le voyage »)

Toutefois, le désert ne se ferait pas sentir, si l’on n’avait d’abord aperçu le jardin. Pour Baudelaire, l’expérience fondamentale n’est certainement pas « spleenétique ». Elle est paradisiaque (…) C’est la perte de l’Idéal qui est à l’origine du spleen (…) Le beau  terrestre selon Baudelaire est un avant-goût du Ciel : comme tout avant-goût, en tant qu’il suggère le goût, il procure de la joie ; mais, en tant qu’il ne le donne pas entièrement, il creuse la mélancolie – et une mélancolie d’autant plus amère que la joie fut plus douce.

(…) l’esthétisme, accommodant l’éblouissante à l’agréable plastique d’un gentil lustre mondain. Afin de démasquer ce dernier enfer, celui du Parnasse, bien pire que les enfers du bordel et de l’épicerie (« Il est une chose mille fois plus dangereuse que le bourgeois, c’est l’artiste-bourgeois », Baudelaire)…

Pour Baudelaire comme pour le prophète Osée, Dieu vient étreindre sa fiancée avant qu’elle ne soit belle et pure, alors même qu’elle est encore putain. Il espère toutefois que le plaisir de cette étreinte la poussera à se débarbouiller et à devenir sage en vue des noces définitives.

C’est la notion de paradis qui permet à Dante de franchir ce pas. Elle seule peut tracer un sentier entre les pentes de l’ascétisme et de l’incontinence, de l’intellectualisme et de la sensualité. Car le paradis est le lieu où les sens sont à leur comble, mais ce n’est pas seulement par des caresses. Et le paradis est le lieu où l’intelligence est à son comble, mais ce n’est pas seulement par des syllogismes. La Vérité s’y donne en des êtres vivants. L’idée n’y est pas supérieure au visage. Le plaisir de l’emporte pas sur la communion.

Béatrice n’est plus le fantasme d’un désir ni le symbole d’une sagesse. Elle est Béatrice, tout simplement, telle qu’en elle-même l’éternité la sauve. Ce que Dante dit d’elle et qui ne fut dit d’aucune autre, c’est précisément ce qui ne peut être dit d’aucune autre et qui n’appartient qu’à elle, à savoir Béatrice Portinari dans son mystère, avec sa singularité que ni les clichés de la courtoisie ni les concepts du savoir ne sauraient épuiser. Fin de la femme-objet (quand même l’objet serait-il poétique ou mystique). Béatrice n’est pas qu’un signe, l’occasion d’écrire un poème ou l’escabeau pour remonter vers le principe, car une fois le principe atteint, Béatrice deviendrait accessoire, et Dante ne l’aurait louée que pour mieux s’en débarrasser… Certes, la créature fait signe vers son Créateur, mais le Créateur fait en retour signe vers elle, puisque de toute éternité il veut se l’unir par amour. Béatrice n’est pas pour Dante que le moyen d’aller vers l’éternel. C’est plutôt l’Eternel qui donne à Dante de parvenir à Béatrice enfin.

… tout ce qui est de passage peut devenir passage vers Celui qui est.

L’idée du paradis ne naît donc pas d’un ressentiment contre les âpretés de la terre, mais d’un pressentiment face à ses beautés. Avant d’être la postulation d’un manque, il est l’appel d’une surabondance.

La question n’est plus de savoir comment appareiller vers une chimérique Cythère, mais comment être pleinement présent à la réalité dans sa plénitude. Elle résonne dans le Carpe diem. « Cueille le jour »…

Aller vers Celui qui est la Cause de toutes choses n’est pas s’évader vers un autre siècle ou un autre lieu, mais remonter en amont du fleuve, s’enfoncer dans le réel jusqu’à sa source…

Non seulement nous avons été créés pour la joie, mais nous avons aussi et d’abord été créés par la joie. Nous, et toute chose. Si bien que nous devrions confesser que la joie est le fond de l’être.

La « correspondance », l’ « Accord », comme dit encore Heidegger, nous sont ainsi toujours offerts. Mais cela ne signifie pas qu’ils sont toujours reçus. Ce qui est donné dès le départ, c’est notre tâche sans fin que de les recueillir en une vie qui les « assume en propre et les ouvre à un déploiement. »

Ainsi le mot « bonheur » renvoie à l’heur, et donc à la chance, à la bonne fortune : de quoi s’agit-il, sinon de quelque chose qui au moins en partie nous échappe ? (…) 
Le terme grec (…) eudaimôn, bienheureux, est celui qui eut un bon (eu-) ange gardien (daimon) (…)
Quant au terme anglais happiness (…) l’effet de ce qui arrive, what happens (…)

Le mot « béatitude » renvoie à une béance.

Dans un sens analogue, le mot « liesse » vient de laetitia, qui vient de latus, le large : la liesse n’est pas déchirure, mais dilatation…

« Exultation » désigne littéralement l’action de bondir hors, au-dessus, au-delà (…) Il sous-entend l’accueil d’autrui dans l’espace de son allégresse, puisque celui qui exulte fait exactement le contraire de celui qui insulte.

« Félicité », pour les Latins, renvoie tout ensemble à l’heureuse fortune et à la joie saturante.

« Allégresse », comme « alacrité », dérive d’alacer, lui-même dérivant d’acer, qui donne aussi « acéré », et qui signifie encore tout l’opposé de l’allègre, à savoir l’âcre et l’amer. L’allégresse n’est donc pas si contraire à l’amertume. Elle est au moins aussi piquante et mordante, quoique sa morsure nous exalte au lieu de nous accabler.

La « délectation » plonge sa racine dans la « lactation » (delectare dérive de lactare).

Or qu’en est-il du mot « joie » lui-même ? De savants dictionnaires le rattachent à la racine ind-européenne yug, qui signifie « lien ». La joie est un joug (…) la joie est conjugale. Elle est reçue d’un autre et rejaillit vers un autre. Elle suppose une union et elle ordonne une tâche : le joug relie en vue d’un transport et d’un labeur, mais ce labeur n’a rien des prouesses du self-made-man, dans la mesure où il dépend d’abord d’une fidélité côte à côte.

Le jamais content est toujours assez content de lui-même. Il devine d’instinct que l’aigreur le préservera mieux que la liesse (…) devant l’autre (…) il lui faudrait capituler, paraître gauche, laisser son visage être gagné par le rire ou les larmes…

Mais la joie n’est pas seulement renversante. Elle est aussi à déverser.

Le clown est un nul, ne l’oublions pas. Il n’a rien à lui que sa vacance. Sa joie est le fruit de son ouverture, et non l’inverse.

(…) non seulement la joie est reçue par la grâce d’un autre, mais elle n’est vraiment reçue qu’à la condition d’être communiquée à d’autres encore (…) Parce qu’elle ne consiste pas à donner quelque chose, les mains déjà pleines et occupées, mais, les bras ouverts, à accueillir quelqu’un.

Que Jérémie annonce la défaite guerrière de Juda, et les princes supplient le roi Sédécias : S’il te plaît, que cet homme soit mis à mort ! Oui, par ses racontars, ils affaiblit les mains des combattants qui restent dans la ville, ainsi que les mains de tout le peuple (…) Et les « jérémiades » ont fini par désigner des plaintes incessantes et importunes, alors qu’elles sont des appels à la joie plus profonde. Car Jérémie n’est pas un ennemi du bonheur, mais du mensonge.

Descartes observait que ceux qui blanchissent dans la colère étaient plus à craindre que ceux qui rougissent.

« Les péchés mortels détournent de la fin ultime, alors que les péchés véniels ne portent pas sur la fin ultime, mais sur le chemin pour l’atteindre. »
« Dieu n’est jamais offensé par nous, sinon du fait que nous agissons contre notre bien. »
(Saint Thomas d’Aquin)

L’acédie (littéralement : « absence de soin »). Elle ne se définit pas d’abord comme une inertie, mais comme un « dégoût du bien spirituel et intérieur ».
Le père orgueil refuse de s’ouvrir à ce qui l’excède, et ce refus l’enferme avec la mère acédie.

Quelle était notre thèse de départ ? La joie est un le fond de l’être. Vérité qui n’a rien de psychologique : il est question de fond, et d’état ; d’être et non d’humeur.

… pour retourner à l’essentiel, il est moins nécessaire de s’opposer au divertissement que de le transfigurer. Se contenter d’une opposition serait succomber à l’erreur contraire, celle d’une humeur toujours anxieuse, utilitaire, admonestatrice, renfrognée. On passerait des lampions à l’éteignoir, alors qu’il s’agit de passer des lampions au rayon de soleil !

Car la grâce, chez Mozart, comme dans la pure doctrine catholique, est toujours filiale.

… pour être lumineux il faut renoncer à être brillant. C’est à ce point que se situe l’épreuve des anges : Satan a préféré briller plutôt que de laisser passer en lui une lumière plus haute. Le brillant reluit par réflexion, à partir de son opacité foncière. Le lumineux s’éclaire par transparence, à partir de sa foncière disponibilité.

Car, pour l’ensemble des quatre Evangiles, paradeisos n’apparaît qu’une seule fois. D’autres vocables –« royaume », « cieux », « vision du Père », « gloire »…- reviennent fréquemment (…) Jésus ne dit « Paradis » que sur la Croix.

La tradition donne au premier d’entre eux le nom de Gestas. C’est un cas d’école. Il prouve à quel point le christianisme n’est pas un dolorisme. Voici un homme de douleurs, crucifié en haut du Golgotha, mourant à l’heure même de l’événement suprême, et pourtant ce n’est pas le Sauveur, ce n’est pas même un martyr – c’est un blasphémateur. Gare, donc à ne pas se tromper de crucifix : certaines croient adorer Jésus et ne se prosternent que devant Gestas (…) « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous avec ! » (…) Que contiennent ces mots pour que Gestas soit qualifié de blasphémateur ? Premièrement, de n’être pas les siens. Ils ne font que reprendre une insulte déjà prononcée par d’autres ( …) Gestas répète ce qu’il vient au moins deux fois d’entendre (…) énoncées d’un cœur pur, elles auraient été un appel à merci. Mais le ton juste n’y est pas. Celui de Gestas, comme des autres, siffle le sarcasme au lieu de souffler la requête. N’es-tu pas le Messie ? etc… signifie : « Il est évident que tu n’es pas le Messie puisque tu es incapable de nous détacher de ces croix… »
La désespérance, elle, ne crie plus vraiment. Elle n’attend rien de l’autre (…) Thomas d’Aquin montre qu’elle procède de l’acédie – ce dégoût de la vraie joie (…) Elle en devient pire que tout crime, car le crime, si grave soit-il, peut encore être pardonné ; mais, comme la désespérance refuse le pardon, elle rend irrémissible même les plus légères. Saint Isidore de Séveille écrit en ce sens : « Perpétrer un crime, c’est une certaine mort de l’âme ; mais désespérer, c’est descendre en enfer. » (…)
Le Sauve-toi toi-même est un sauve-qui-peut, et suggère donc une fascination première pour le pouvoir aveugle (…) un superman gonflé de muscles magiques, qui se suffit à lui-même, enseigne aux autres un contentement non moins fermé, ne les fait se prosterner que devant la force du plus fort, jamais devant la vérité, encore moins devant l’amour. En un mot, Gestas voudrait que Jésus soit Satan.

Royaume, c’est-à-dire communauté d’une multitude bigarrée sous le soleil d’un roi.

… tandis que Gestas exige un rapt immédiat de lumière, Dismas admet que le paradis soit pour l’heure obscur et lointain (…)
« Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient » (Marc 15, 32) ; « Les bandits crucifiés avec lui l’insultaient de la même manière » (Mt, 27, 44). Le bon larron commença donc par être aussi mauvais que l’autre (…) Dismas n’a vu aucun miracle, mais il a entendu ces mots impossibles, « première parole de Christ en Croix » : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Une telle prière du Fils, le Père peut-il la laisser inexaucée ? (…) La promesse du Paradis lui vient donc moins en récompense pour ses bonnes paroles qu’en éclosion de ce qui avait déjà été semé dans la terre sombre.

« Heureux les affligés » (…) être dans la joie (ontologiquement) tout en n’étant pas joyeux (psychologiquement). Pour le dire autrement, il ne s’agit pas ici d’une joie que les affligés possèdent, mais d’une joie à laquelle ils appartiennent, et c’est à partir d’elle qu’ils s’affligent. Ils voient que la joie est bafouée, que le Paradis n’est pas aimé…

La curiosité des hommes cherche dans le passé et l’avenir
Et s’accroche à cette dimension. Mais appréhender
Le point d’intersection de l’intemporel
Avec le temps, voilà une occupation pour le saint –
Non pas même une occupation : quelque chose de donné
Et de reçu, à travers toute une vie à mort dans l’amour,
L’ardeur et l’abnégation et l’abandon de soi.
(T.S. Eliot, « The Dry Salvage »)

Stoïcisme, bouddhisme, épicurisme et même un certain platonisme prétendent qu’il n’y a pas vraiment de tragédie. La tragédie ne serait qu’une illusion, une erreur de jugement, et il suffirait de travailler sur nos représentations mentales pour en dissiper la morsure (…) l’ataraxie n’est pas la jubilation…

Jésus dit (…) Aujourd’hui, avec moi, tu seras au Paradis. Il affirme l’Aujourd’hui du Paradis, mais sans détachement, sans négation de l’expérience, sans fuite dans un arrière-monde, et c’est pourquoi il déclare aussi que l’Aujourd’hui est encore à venir, qu’il est pour l’heure retardé par l’étendue bien réelle du mal, et affaibli par l’étroitesse de nos cœurs.

L’orgueil aime compatir aux souffrances d’autrui. Ce qui lui est vraiment insupportable, c’est de se réjouir de ses succès.
Le vrai compatissant ne veut pas maintenir la victime dans son état victimal, la noyant aujourd’hui de ses larmes après l’avoir laissée brûler hier. Il veut que la victime entre dans la victoire, et une victoire telle qu’elle puisse l’émerveiller.

… pourquoi l’Eternel, s’il existe, ne se manifeste-il pas plus clairement ? Pourquoi son Paradis ne saute-il pas aux yeux ? (…) Il faut que le paradis céleste nous accorde assez de signes pour que nous le désirions et demeure assez obscur pour que nous sentions notre misère et que s’excave notre réceptivité, notre abandon à ce qui ne vient pas de nous et qui nous dépasse (…)
Si le paradis là-bas nous était rendu visible comme un splendide objet derrière une vitrine, ou une planète lointaine par une lunette astronomique, ou des îles enchantées sur quoi l’on nous montrerait un reportage, il serait ailleurs qu’ici et maintenant, et le bon père de famille se ferait un devoir, ainsi que le suggère Diderot, d’égorger ses enfants pour les expédier au plus vite dans une cette contrée merveilleuse (…) Mais l’Eternel nous commande d’amer le prochain, non le lointain (…) ce qui fait le paradis, ce n’est pas le changement de lieu, mais le changement de cœur. Qu’est-ce qui accueille en chaque être son poids de gloire, sinon l’amoureuse attention ? Aussi est-ce en participant déjà, dans la foi, à la vision de Celui qui crée amoureusement toute chose, que toute chose sous nos yeux commence à se transfigurer.

Quand la tentative a porté sur un plus noble but, le ratage est plus honorable que la réussite.

Le tragique n’est donc pas tant dans le malheur que dans le fait d’être livré à une transcendance : impossibilité d’avoir le dernier mot, obligation de finir dans un grand cri.

« Imaginez des gens qui ont toujours vécu dans les ténèbres, et à qui vous expliquez ce qu’est la lumière. Vous pourriez leur dire que, s’ils viennent à la lumière, ils seront tous éclairés par la même lumière, qu’ils la réfléchiront tous et deviendront tous visibles. Ne vont-ils pas s’imaginer qu’étant baignés de la même chose et réagissant de la même manière, ils vont tous se ressembler ? Or, vous savez très bien, comme moi, que la lumière fera apparaître ou ressortir leurs différences ».        (C.S. Lewis, « Être ou ne pas être »)

Du début à la fin de la Bible, le chant, plus précisément le chant à plusieurs voix, est présenté comme l'activité principale des bienheureux. Moïse, ayant traversé à pied sec cette mer qui se referme sur les chars de Pharaon, chante, « avec les fils d'Israël, un cantique au Seigneur » (Exode 15,1). (…) David : « Je veux chanter au Seigneur tant que je vis, je veux jouer pendant le temps que je dure » (Ps. 103,33), ou encore : « Chantez et jouez pour lui, redites sans fin ses merveilles » (Ps. 104,3). Quant à Jean, dans son Apocalypse, ses visions les plus célestes sont des auditions : «… et cette voix que j'entendis étais semblable à des cithares (…) Et ils chantent un cantique nouveau… » (…)
La règle liturgique attribue la préséance à l'articulation du texte : que le raffinement mélodique ne le rende pas inintelligible, que l'attention au son ne fasse pas perdre de vue le sens… Cette double qualité, la monodie grégorienne la détient jusque dans ses mélismes : ce ne sont pas des fioritures qui vous égarent dans les prouesses de la vocalise, mais des figures de rhétorique qui vous seconde dans l'intelligence des Ecritures (…)
Ne serait-ce pas un contresens - celui du fondamentalisme - que de tomber dans un fonctionnalisme spirituel, d'étouffer cette gratuité divine dans une stricte utilité, c'est-à-dire d'interdire de chanter comme ça, gratuitement, sans intention d'instruire ni de convertir, uniquement pour célébrer la grâce d'être et d’aimer ? (…) Car il s'agit d'être instruit d'une étreinte amoureuse, non d'un théorème ; et d'être converti à la vie surabondante, non à une idole tyrannique.
Supposons un instant que l'essentiel soit dans le message, en dehors de toute musique : que nous dirait ce message ? « Heureux les habitants de ta maison, ils pourront te chanter encore » (Ps. 83,5) « Chantez au Seigneur un champ nouveau ! Jouez pour lui tambourins et cithares ! » (Ps. 149,1-3 )
Le Christ lui-même a-t-il chanté ? Sans aucun doute, et plutôt chaque jour que par extraordinaire, puisqu'il est juif qui a célébré le shabbat en ses danses et cantiques. Les Ecritures ne le mentionnent guère de façon explicite, hormis une seule fois, mais cette mention n'en est que plus cardinale : c'est le pivot qui relie les mystères lumineux aux mystères douloureux, la dernière Cène au Chemin de Croix. « Après avoir chanté (humneô) les psaumes, ils partirent pour le mont des oliviers » (Matthieu 26,30 ; Marc 14,26). Son seul chant explicitement rapporté, Jésus le chante avec ses disciples : il est choral. Et ce n'est pas pour égayer gentiment la troupe : il est le portique de Gethsémani. Seul celui qui sait chanter des hymnes peut entrer dans l'agonie salutaire, sans quoi son combat n'est pas celui de la joie, mais d'une doloriste complaisance. Enfin ce chant est mis en parallèle, à quatre versets d'écart, avec celui du coq : « En vérité, je te le dis : cette nuit même, avant que le coq chante, tu m'auras renié trois fois » (Marc 14,30 ; Mathieu 26,34). Pierre a chanté avec Jésus, et il s'en est enorgueillit au point de présumer de ses forces : « Dussé-je mourir avec toi, non je ne te renierai pas ! » Dès lors le chant d'un animal de basse-cour peut lui signaler la fausseté de sa cour prétentieuse. Pierre a fait le coq, et son hymne s'est ravalé plus bas que le cri d'une bête. (…)
Je songe encore à ce verset qui passe d'une partie à l'autre de la Bible comme la petite phrase obstinée d'une sonate. La voici qui surgit dans le cantique de Moïse (Exode 15,2), revient dans le livre d’Isaïe (Isaïe 12,2), reparaît dans un psaume pour la fête des Tentes (Ps 117,14) s'élève en apothéose quoiqu'en filigrane dans l'Apocalypse selon Saint-Jean, puisque « ceux qui ont triomphé de la Bête, de son image et du chiffre de son nom, chantent - la boucle est bouclée - le cantique de Moïse (Apocalypse 15,2-3). Quelle est cette petite phrase qui se faufile d'un bout à l'autre de la révélation ? « Ma force et mon chant, c'est le Seigneur ». Elle contient cette affirmation à couper le souffle : Dieu n'est pas seulement le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Eternel – il est « mon chant ».

Parce qu’elle nous enveloppe de son atmosphère et agit directement sur le sentiment - sans le détour d'un concept ou d'une représentation - la musique est de tous les arts le plus poignant et le moins directif. Elle vous emporte mais ne commande rien. Elle vous exalte mais ne vous exhorte pas (…) Ses phrases n'articulent aucune phrase, ses notes ne prodiguent aucune notification. Nulle thèse ni description en elle pour vous renvoyer à un réalité extérieure : elle ne renvoie d'abord qu'à elles-mêmes, trouvant leur cohérence à travers des rapports internes, par la justesse de l'intervalle, la répétition d'une séquence, les variations sur un même thème, et par-là devient symbole d'un jeu pur ou d'une logique ineffable - ce qui nous parle au cœur sans qu'on n'y comprenne rien (…) La grande musique n'a donc absolument rien à voir avec l'idéologique. Et c'est la raison pour laquelle l’idéologique peut si facilement l’instrumentaliser : elle ne le conteste pas, elle n’articule rien contre, elle peut même servir d'exutoire profitable à ses répressions. (…)
(Avec le chant, néanmoins, ce n'est plus tout à fait pareil. À cause des paroles. Elles disent quelque chose. Elles portent peut-être un message. Il se peut que cela déplaise à la propagande. Les ténors de la Révolution s'empressent d'étouffer les vieux cantiques. Les romantiques du Reich font brûler les hymnes d'Israël.)

En plein essor du baroque, Saint-Vincent de Paul fait sonner le diapason qui démêle le juste du juste : « Dieu aime mille fois mieux entendre l'aboiement d'un chien que la voix de celui qui chante par vanité. » L'écho d'un oracle du prophète Amos : « Eloignez de moi le tapage de vos cantiques, que je n'entende pas la musique de vos harpes ; mais que le droit jaillisse comme une source ; la justice comme un torrent qui ne jaillit jamais » (Amos 5,23-24). Or comment faire entendre avec vigueur cet avertissement contre la musique ? Avec de la musique encore. Ces versets ou l'Eternel accuse la harpe dédaigneuse et le cantique plastronnant, c'est volontiers que la Synagogue et l'Eglise les chante, et les accompagne de la harpe. Le chantre attaque : « Ce qui sort de tes lèvres, veille à le mettre en pratique » (Deutéronome 23,14) (…) Les paroles d'un tel champ n'ont cependant pas pour fin de rabattre l'esthétique sur l'éthique. Elles prient de les assumer l'une et l'autre dans l'action de grâces. Quand on voudrait en rester à une musique de gorge ou de tête, elle nous remémore l'exigence du cœur : « Que le seigneur tranche toutes ces lèvres flatteuses » (Ps 11,4).