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samedi 28 août 2021

« Sunset Limited » de James Lee Burke (1998)

Mais au fond de moi, je savais qu’il ne s’agissait pas d’une coïncidence, pas plus que le fait que l’homme crucifié contre le mur de la grange était le père de Megan ni que Megan en personne attendait au ponton de ma boutique de pêche, à vingt-cinq kilomètres au sud de New Iberia, au moment où Clete Purcel, mon vieux partenaire de la Criminelle au Premier District de La Nouvelle-Orléans, et moi coupions les moteurs de mon cruiser pour flotter au travers des jacinthes se refermant sur notre sillage, tandis que la boue remontait sous la poupe en gros rouleaux qui avaient l’éclat d’une peinture.

Je n’avais jamais compris Cisco. Il était dur, comme sa sœur, et il était beau, d’une beauté qu’ils avaient tous deux héritée de leur père, mais lorsque son regard d’un brun rougeâtre se posait sur le vôtre, il donnait l’impression de fouiller jusque sous votre peau à la recherche de quelque chose qu’il voulait, qu’il enviait peut-être, tout en étant incapable de le définir. Ensuite, l’instant passait et son attention s’égarait pour disparaître comme un ballon dans la brise.


Comme toujours, Cisco se montra courtois et hospitalier, mais de manière telle que son attitude paraissait étudiée plutôt que naturelle, plus barrière qu’invitation.


Elle éteignit la lumière et nous nous allongeâmes sur les draps. Sa peau était fraîche et chaude à la fois, comme un soleil d’automne.


Je lui ai appris ce qui s'était passé au domicile de Cisco et l’état de Mégane à Iberia Général. Il écouta sans un mot. Son visage avait la même intensité, brûlante et retenue, qu'une poêle en acier inoxydable qu'on aurait oubliée sur le feu.


Il coupa son moteur et laissa son bateau venir racler sur le banc de sable. Lorsqu'il s'avança, l'embarcation bougea sous ses pieds et il se pencha automatiquement pour agripper les plats-bords, en souriant d’un air stupide.

– Les bateaux, c'est pas mon truc, dit-il.

Par expérience, je sais que les transformations physiques et émotionnelles qui apparaissent un jour ou l'autre chez tous les tortionnaires aux petits pieds ne prennent jamais qu'une seule forme, dont la peur est le catalyseur, une peur dans les effets sont semblables à une flamme sur la cire d’une bougie. Le rictus qui tord la bouche comme le mépris et le dédain du regard disparaissent pour laisser place à un sourire d'une humilité absolue, à l’aveu d’une faiblesse sans conséquence et un semblant sirupeux de bonne volonté dans la voix. La fourberie, c'est comme une huile exsudée par les pores de la peau : elle pue et s’accroche aux vêtements.

dimanche 19 avril 2020

« Black Cherry Blues » de James Lee Burke (1989)

Chaque matin, j’entamais la journée par une prière : je remerciais mon Tout-Puissant pour ma sobriété de la veille en Lui demandant de m’aider à faire de même aujourd’hui. Aujourd’hui, j’inclus Dixie Lee à ma prière.

(…) les berges autour du Vermillion Bridge avaient vu leur sol se paver d’asphalte avec tous les parcs de stationnement qui s’y étaient installés autour d’un semis de commerces et d’entreprises toujours et encore liés au pétrole, dont l’architecture de parpaings offrait aux regards une esthétique, un sens de la forme et de la ligne dignes d’une usine de traitement des eaux d’égout.
Mais il restait toujours un café sur Pinhook qui remontait à nos années d’étudiant à Southwestern dans les années cinquante. Le sol du parking était de coquilles d’huîtres concassées et damées, les hauts-parleurs aujourd’hui défunts reliés au juke-box étaient toujours coincés dans les fourches des grands chênes parasols et les tubes de néon rose, bleu et vert autour des fenêtres ressemblaient toujours à un baiser mouillé sous la pluie.

C’est pourquoi en vieillissant, je crois de plus en plus dans la prière. Au moins, j’ai l’impression que je traite avec quelqu’un qui possède une autorité réelle.

(…) je crois sincèrement qu’en bien des façons, le monde qui m’a vu grandir était meilleur que celui que nous vivons aujourd’hui. 

Ce fut le meilleur été de ma vie. Pour la première fois, je tombais sérieusement amoureux, d’une fille qui vivait sur Spanish Lake, en dehors de la ville, et ainsi qu’il en est toujours avec un premier amour, je me rappelai le plus petit détail de la saison, comme si jamais encore je n’avais vécu l’expérience d’un été, avec parfois une telle intensité qu’elle m’en brisait presque le cœur (…) C’était une de ces filles qui aiment tout de l’homme qu’elles se sont choisi. Jamais elle ne discutait, jamais elle ne rouspétait, elle était heureuse, partout, en tout lieu, en toute situation, lorsque nous étions ensemble, et il me suffisait de lui toucher la joue de mes doigts pour qu’elle vint se blottir tout contre moi, se pressant de tout son corps, avant de m’embrasser dans le cou et glissant une main à l’intérieur de ma chemise (…) Mais jamais je n’oublierai cet été-là. C’est la cathédrale que je visite encore parfois, lorsque tout le reste a échoué, lorsque le cœur semble pris de poison, la terre frappée et meurtrie, et que les feuilles mortes viennent voler devant les fenêtres de l’âme comme autant de débris de parchemin desséché.

Aujourd’hui adulte, je continue à croire que nous devenons ce que nous voyons se refléter dans le regard des autres ; il est par conséquent important que quelqu’un nous dise que nous sommes bien.

mardi 28 mai 2019

« Jésus prend la mer » de James Lee Burke (2017)


Le soir où Johnny Ace est mort

Ça grouillait de Mexicains et de Noirs sur la piste de danse, un brouillard épais de cigarette et de marijuana au-dessus de leurs têtes dans la lumière des projecteurs. Les Blancs étaient perchés au balcon, pour la plupart des rouleurs de mécaniques en jean fuseau et bottes pointues, et des petites nanas qui, lorsqu’elles dansaient, savaient se trémousser de façon suggestive et vous mettre l’asperge en pilotage automatique tout en ayant l’air de s’ennuyer.

La musique était un milieu très corrompu à cette époque. Les animateurs des émissions musicales à la radio prenaient des pots-de-vin, et ceux qui arrivaient au sommet, soit roulaient pour la Mafia, soit signaient des contrats qui leur laissaient des clopinettes.

Dans notre cas, la mauvaise personne était Cool Daddy Hopkins, un mulâtre de près de deux mètres, toujours en costume trois pièces et feutre jaune, qui grattait les allumettes sur l’ongle de son pouce pour allumer ses Picayune. Non seulement il se baladait armé d’un Derringer nickelé à crosse de nacre mais, avec, il avait tué un Blanc dans le Mississippi, et il n’avait été nu lynché ni même poursuivi en justice.

Le quartier noir de Houston était un monde à part (…) La musique était partout, elle sortait des radios, des juke-box, des églises, deux, trois veux faisaient un bœuf sous un chêne. Rendez-vous compte : dans le quartier noir les magasins de disques n’existaient même pas. Pour acheter ses 78 et ses 45 tours, il fallait aller au salon de beauté ou chez le coiffeur. Les patrons de ces établissements accrochaient  des haut-parleurs à leur devanture et passaient les derniers disques sortis, et, toute la journée, dans les rues, résonnaient les airs de Gatemouth Brown, de Lavern Baker et des Platters.

Les hommes de l’eau

La pluie des orages qui éclataient l’après-midi s’apparentait à des bouffées de vapeur, et quand la foudre frappait les bancs de sable on la voyait danser, vacillante, sous le clapot, comme des serpents jaunes se débattant dans un tonneau rempli d’eau noire.

Brume

Lisa s’assoit au soleil, tout en étant au frais, et elle essaie de se concentrer sur la situation. Il n’est que midi ; à l’atmosphère douillette du brouillard matinal a succédé la réunion à l’église, puis il y a eu l’agence de placement, le marchand de vin et l’ombre du chêne où les jeunes faisaient de la musculation en admirant respectivement leurs corps comme si la perfection physique leur garantissait l’immortalité. A présent, chez Herman Stanga, elle regarde des femmes, qu’elle ne connaît pas, au milieu de la piscine, tandis qu’Herman, au téléphone, va et vient derrière les portes-fenêtres en se déshabillant. Dans un grand bruit de pièces de monnaie, il retire son pantalon en secouant les jambes ; il est en string.

Une saison de regret

C’étaient des types costaud, les manches de leurs vestes en jean découpées aux ciseaux au niveau des aisselles, leur peau recouverte de tatouages. Ils se tenaient sur leurs motos comme s’ils absorbaient la puissance contenue du moteur à travers les cuisses et les avants-bras (…) Il est passé à moins d’un mètre d’eux, suffisamment près pour sentir l’odeur de cuir, de cheveux sales, de graisses de moteur et de feu de ois que dégageaient leurs vêtements. L’un d’eux s’est rincé bruyamment la gorge avec sa bière avant de l’avaler, puis il a adressé à Albert un grand sourire. Il portait des lunettes noires, genre lunettes de soudeur. trois larmes bleues étaient tatouées au coin de son œil fauche.

- Quoi de neuf, l’ancien ? a-t-il demandé.
- Pas grand-chose, a répondu Albert. Une déchéance générale de la société, je dirais.
Le biker l’a regardé de travers.

- L’un d’eux était dans la même cellule que mon ex-mai à Deer Lodge. Ils ont voulu savoir votre nom et si c’était vous qui aviez appelé la police. Ils font partie de l’A.B. C’est pour ça que je pars dans l’Idaho. Je ne porte pas plainte.
- L’Aryan Brotherhood* ?

* Littéralement, la « Fraternité aryenne ». L’un des plus puissants gangs des prisons américaines, prônant la suprématie de la race blanche.


Mauvaises intentions

La salle puait le cigare, la gomina, la moisissure de douche et les tenues d’entraînement mouillées de sueur.

Comment Bugsy Siegel est devenu un ami à moi

Âgé de dix-sept ans, Vernon n’était plus légalement obligé d’être scolarisé, ce qui était un cadeau du ciel pour toutes les écoles du sud-ouest de Houston. Il avait des cicatrices en forme de demi-lune à la jointure des doigts, des biceps de la taille de petites pastèques et des yeux caves et simiesques qui se fixaient sur ses semblables avec la compassion d’une perceuse électrique.

La petite amie de Benny est sorti de la salle de bains, vêtues d’un jean neuf et d’une chemise de cow-boy noire en bordeaux avec un étalon argenté brodé sur la poche. Elle buvait un cocktail à base de vodka, et sa bouche semblait magnifiquement froide et dure quand elle baissait son verre.