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samedi 23 septembre 2017

« Un rêve américain » de Norman Mailer (1967)

Et soudain je compris la lune. […] Je pouvais sentir des lumières parcourir mon corps, flotter comme un brouillard sur les pierres brisées de mon ego tandis que s’élançait une forêt de minuscules, une forêt malodorante d’où émanait toute la puanteur frémissante d’une dent cariée. 

Je me moquais de l’argent, je le haïssais plutôt, j’aurais même pu le mépriser s’il n’était devenu la preuve manifeste de mon inachèvement et de mon manque profond de virilité. 

Dans un nouvel accès d’audace, comme si l’audace était son métier et m’avait mené vers elle, elle leva l’autre main […] et me la tendit afin que je l’embrasse. Ce que je fis, aspirant une grande bouffée d’un sexe brûlant, sentant la fleur, le terre, avec un soupçon de souris malicieuse traversant le jardin, un morceau de poisson entre les dents. 

J’eus soudain l’envie d’éviter la mer et de creuser la terre, le désir violent de sodomiser, sachant son cul bourré de malveillance rusée. 

Son nez, d’une perfection classique, avait juste l’angle volontaire du hors-bord qui franchit la vague. 

De quoi une femme accuse-t-elle son mari ? Elle lui dit d’une manière ou d’une autre qu’il n’est pas suffisamment l’homme dont elle a besoin. 

Il se racla la gorge avec la toux grasse et prolongée du joueur qui a perdu toutes les parties de son corps sauf le déclic de son crâne qui lui dit quand il fait miser. 

J’étais allongé, il me suffisait de toucher du bout du doigt le bout d’un sein, j’avais cette connaissance qui vous vient comme tombe la pluie, j’avais compris que l’amour n’est pas un don, mais un vœu. Seuls les courageux peuvent s’y tenir au-delà d’une courte période. Je pensai alors à Deborah, à toutes les nuits d’autrefois, lorsque j’étais étendu près d’elle avec un amour qui n’était pas celui-là, alors que j’en avais déjà soupçonné l’existence, avec elle ou avec d’autres, des filles avec qui j’avais passé la nuit sans jamais les revoir – car nos trains partaient chacun d’un côté – des femmes que j’avais connues pendant des mois, mais où j’avais trouvé cet amour certaines nuits au fond d’un tonneau de whisky. C’était toujours le même, l’amour est toujours l’amour, on peut le trouver avec n’importe qui, n’importe où. Mais on ne peut jamais le garder. Sauf si vous êtes prêt à mourir pour lui, cher ami. 

Mais je la sentais s’éloigner. Ce qu’elle disait sonnait le creux. 

Nous étions là parce que Deborah lui avait arraché (par téléphone) la promesse d’un entretien après son tour de chant de onze heures. Elle voulait lui faire signer un contrat pour un bal de charité qui devait avoir lieu dans un mois et trois jours. Mais Shago n’était pas dans sa loge après son numéro. Il avait laissé un mot à son habilleur : « Désolé, Lady, impossible d’aller à votre foutue merdasse de charité. »
« Oh mon Dieu, dit Deborah, le pauvre homme, il fait des fautes d’orthographe. » 

Quand elle s’est séparée de toi, je lui ai dit ce que je pensais – nous avons eu une scène. Elle a ouvert son négligé et m’a montré l’endroit de son ventre où elle avait une cicatrice.
- Oui, je la connais.
- C’était horrible
- Oui, c’était une vraie cicatrice
- Elle a dit : « J’ai eu cette mignonne petite césarienne en te mettant au monde, chérie, alors ne te plains pas. Les césariens vous apportent toujours plus d’ennuis que les autres. Et toi, Deirdre, tu es devenue une chauve-souris.» 

Une certaine nuit, au milieu d’un eczéma charnel, me fouettant avec l’idée que je baisais quelque pauvre raclure, je lui ai injecté mon acide, j’ai plongé jusqu’au fond d’un seul mouvement de ma volonté en faisant un serment : « Satan, s’il te faut planter ta fourche dans mon ventre, que je fasse un enfant à cette chienne ! » Et il se passa quelque chose, non, ni soufre, ni feux de Bengale, mais Leonora et moi nous retrouvèrent au fond de quelque dépotoir, dans un lieu effroyable, et je sentis une chose s’accrocher en elle. « Que diable as-tu fait ? » me cria-t-elle, et c’est la seule fois de sa vie qu’elle ait juré. Voilà. Deborah était conçue. 

Le seul signe d’ivresse que donnait Kelly : il sourit légèrement de sa propre remarque.

jeudi 16 avril 2015

« Un château en forêt » de Norman Mailer (2007)

Un ingrédient que nous recherchons particulièrement. L’injustice est un ferment qui suscite la haine, l’envie et la perte de l’amour. Rares sont les hommes ou les femmes qui n’éprouvent pas un ressentiment très vif face aux injustices qu’ils subissent tous les jours. C’était la racine même de notre action sur les adultes, la source de toutes les colères chez l’enfant. Notre travail serait anéanti si les humains se mettaient à ruminer aussi intensément les injustices dont souffrent les autres.

Alix n’était qu’une princesse de Hesse mais sa mère, Alice, était une des trois filles de la reine Victoria. A la mort d’Alice, Alix n’avait que sept ans et la reine Victoria l’avait fréquemment invitée en Angleterre.
Il y avait aussi Guillaume II qui allait devenir le Kaiser Guillaume, tellement honni de la Première Guerre mondiale. Il était le fils de l’aînée des filles de la reine Victoria, et donc le cousin d’Alix. Le prince anglais qui allait devenir le roi George V d’Angleterre était le cousin de Nicky.

Le Maestro, lui, avait quelques doutes. Il m’en fit la remarque : « Le DK aime à se présenter comme l’Incarnation toute-puissante de l’Amour. (…) Personne ne croit en l’Amour autant que le Dummkopf. »

… un nihiliste avait réussi à placer une petite bombe dans le wagon de chemin de fer où voyageait la famille royale. Dans l’explosion le toit fut arraché par le souffle, de sorte que personne ne fut blessé. Mais aussitôt il menaça de retomber sur eux. Alexandre III, qui était une sorte de géant, banda toute la force de ses muscles pour soutenir le toit à bout de bras et l’empêcher de s’écraser, le temps que sa femme et ses enfants puissent être sauvés.

« Enfin unis, liés pour la vie, et quand cette vie s’achèvera, nous nous retrouverons dans un autre monde où nous resterons ensemble pour l’éternité. »
La confiance qu’ils partageaient d’avoir accès à la vie éternelle m’intriguait. J’avais rarement rencontré des jeunes mariés aussi sûrs d’eux. Et pourtant Nicky avait vingt-six ans et n’était donc pas néophyte dans ce domaine. Alix, elle, était vierge…

Saint Petersbourg, le 17 janvier 1895

(…) Son grand-père avait été assassiné. Son père avait échappé de peu à cet attentat dans le train (…) Extrait du discours de Nicky : « Que chacun sache bien que j’appliquerai les principes de l’autocratie de manière aussi ferme et aussi inflexible que feu mon illustre père. »

Pour devenir une puissance économique comparable à la Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, il était primordial qu’elle achève rapidement la construction du chemin de fer transsibérien commencée depuis des années. Le pays avait besoin de fonds étrangers très importants pour poursuivre les travaux. Cinq ans avant le couronnement, la Russie avait dû exporter vers l’Ouest la plus grosse part de sa moisson de céréales (…) C’est ce qui provoqua la famine de 1891. Des millions de paysans moururent.

A présent, des centaines de milliers de parents de ces paysans s’étaient rendus à Moscou où ils s’étaient regroupés dans les différentes gares de chemin de fer de la ville. La plupart dormaient à même le sol (…) Les prolétaires qui avaient été eux-mêmes paysans peu de temps auparavant, étaient accablés de maladies. Ils vivaient désespérément entassés les uns sur les autres. L’alcoolisme était un immense problème, de même que la prostitution (…) Ceux qui étaient restés dans leur village vivaient toujours dans des cabanes en rondins d’une seule pièce dont l’intérieur était noir de fumée.