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lundi 28 septembre 2020

« Entretiens avec Krishnamurti » de Carlos Suarez (1963)

Mourez à la Durée.
Mourez à la conception totale du Temps : au passé, au présent et au futur.

(…) en pensant à l’objet de notre plaisir, nous conférons au plaisir une continuité, et nous faisons de même pour la peur, en pensant à l’objet de notre peur. Ce qu’il nous faut comprendre, ce n’est donc ni le plaisir, ni la peur, mais notre capacité de leur donner une continuité.

Pourtant on peut voir que chaque peur a son objet et que cette peur est Temps et Pensée.

La contradiction évidente entre le fait que tout ce qui existe est transitoire et la recherche d’une permanence psychologique est l’origine de la peur.

Nous sommes entièrement absorbés par un vide intérieur que l’accumulation de possessions matérielles ou mentales ne peut jamais combler.

Mourir d’instant en instant, c’est éviter que l’esprit se détériore par une constante accumulation du passé. En cette mort perpétuelle est un perpétuel renouveau, une fraîcheur qui n’appartient pas au monde de la continuité dans la Durée. Ce mourir est Création. Création est mort et amour. »

La prière est un calmant… 

dimanche 27 septembre 2020

"Le journal d’un cinéphile" de Claude-Jean Philippe (1990)

Alfred Jarry, surréaliste sans le savoir avec vingt ans d’avance, rendit l’âme en 1907, mais non sans avoir, en guise de dernières paroles, réclamé un cure-dent.
N’oublions pas, n’oublions jamais […] le grand W.C. Fields qui cligna de l’œil au moment suprême, posa son doigt sur ses lèvres et fit : « Chut ! » avant d’expirer.

« New-York est une ville qui se doit de découvrir tous les jours un nouveau génie. Une ville de défilés de mode, de vernissages et de parties. Une ville où triomphe l’ignorance. » (James Ivory)

Dans « Slaves of New-York » […] les chapeaux eux-mêmes, « conçus » par Eleanor, l’héroïne, […] ne doivent rien à l’imagination d’un costumier. Ils ont été achetés purement et simplement dans une boutique de New-York !

samedi 26 septembre 2020

« La Maman et la putain - Jean Eustache » de Colette Dubois (1990)

Alexandre est un homme entre trois femmes, entre trois couples. C’est aussi, suivant sa propre expression, un « jeune homme pauvre » qui ne possède rien hormis ses discours et des tribunes de fortune pour les proférer : des chambres, les banquettes des cafés du Quartier latin.

En faisant des lieux du film autant de huis-clos, en donnant à chaque scène jouée un décor de planches, Eustache crée un dispositif-piège pour acteurs ; car c’est pour les acteurs que « la Maman et la Putain » a été écrit…

« Un jour, il y eut cette histoire symptomatique, au moment où Véronka dit à Marie : « Tu as vu, il a la queue en forme de bec de théière ». Léaud, pour détendre l’atmosphère, a répondu : « Il paraît que Toulouse-Lautrec a dit « quand je bande, je ressemble à une cafetière », et Eustache de rage, a quitté, le tournage… Il n’avait pas le moindre humour (…)
« La Maman et la Putain » est semblable à « La Nuit du chasseur » ou à « Honeymoon Killers » : c’est un film unique qui ne ressemble à rien d’autre (…) Léaud a toujours été un caméléon, un acteur presque médiumnique, capable de devenir le metteur en scène qui le dirige. Il était capable d’être successivement Truffaut, Godard, Pasolini ; là, il devenait Eustache, y compris dans son habillement… » (Bernadette Lafont)

« Nous vivions le film, à tout moment. Nous étions dans notre bulle, immergés dans le film ; il n’y avait plus de monde extérieur, pas d’en dehors ou d’à-côté du tournage, même pendant les pauses ou repos (…) Le coût total du film […] : 700.000 francs » (Pierre Lhomme, chef opérateur)

Au fil de ses discours sur les banquettes des cafés, Alexandre rencontre d’autres discoureurs […] il s’agit de différer le moment du choix, de prolonger le temps perdu-présent, d’opérer une tentative de suspension.

Le masque d’Alexandre, les lunettes noires, fonctionne à merveille quand c’est lui qui le manipule. Il est l’accessoire idéal de son non-choix comme mode d’être.

« Dans les moments de détente, Léaud improvisait génialement du Lacan » (Isabelle Weingarten)

« Il y a 25 ans que je fais ce métier. J’ai commencé par faire de l’actualité : des guerres, des moments forts. J’ai travaillé sur des films importants avec des metteurs en scène importants, j’ai eu de grandes émotions dans le cinéma. Mais le moment le plus fort que j’ai vécu, c’est la séquence du long monologue de Françoise Lebrun. On n’a fait qu’une seule prise, d’un seul trait. Elle dure 12mn […] Il y avait là une telle force, une telle violence que je pleurais à la fin  (…) le son un peu arraché, un peu brut… » (Jean-Pierre Ruth)

vendredi 25 septembre 2020

« La nuit du chasseur - Charles Laughton » de Charles Tatum Jr (1988)

Sans souci d’orthodoxie, et sans comptes à rendre à un quelconque studio (il est plus libre en l’occurrence que Welles le fut jamais), Charles Laughton s’abandonne et vagabonde…

La Nuit du chasseur est un accident, au sens étymologique du terme. Sur tous les plans, son identité réside dans la consciente mise en opposition d’éléments contradictoires venus d’horizons divers (et pourtant convergents). Il résulte d’une série de rencontres fondamentales, et sa mise en œuvre prend place au centre d’un carrefour où se trouvent réunis, pour cette unique occasion, un certain nombre de personnages déterminants.

« Je suis passée par l’Actor’s Studio, Lilian Gish a connu l’époque du cinéma muet, et se préoccupe donc beaucoup de l’aspect visuel des choses ; quant à Robert Mitchum, il vient du cinéma d’action… » (Shelley Winters)

jeudi 24 septembre 2020

"Gertrud, de Carl Theodor Dreyer" de Fabrice Revault d’Allonnes (1988)

Il va enregistrer le hiatus entre paroles et actes, sujet déclaré de ce film. Entendez ces hommes qui en une phrase presque convenue qu’ils savent irréalisable, proposent chacun à Gertrud de partir avec eux, alors même que leurs carrières sont au cœur de leurs vies […] Voyez cette femme, pour qui l’amour est tout (« Amor omnia », fera-t-elle graver sur sa tombe), rompre avec chacun de ceux qui l’aiment, même mal, tirant un trait sur l’amour des hommes.

(…) le caractère « cellulaire et clinique », « terrifiant, monstrueux » de ce blanc dreyérien…

(…) sujet classique s’il en fut : drame de la passion, volontairement traité comme une tragédie à l’antique. Dreyer le déclare : « Je ne suis toujours plus approché de la tragédie ». Dreyer l’affiche : les « grecques » sur la cape de Gertrud, les statues du parc, un livre sur Racine…

« Là où manque la parole commence la musique », déclare Dreyer, citant Heine. Là où s’arrête Ordet, tout au bout de la parole, commence Gertrud.

Tout le cinéma dreyérien, fût-il muet, est tendu vers l’écoute. C’est le long plan rapproché « scrutant les âmes » ; c’est aussi bien, avec le parlant, le temps laissé aux mots de « nager dans l’atmosphère », « de rentrer dans le spectateur », comme le dira Dreyer en une métaphore qui renvoie certes au théâtre mais encore à la musique, au chant. Un cinéma attentif à la moindre modulation des visages et des voix : un cinéma musical…

Dreyer l’a voulu, qui fait se succéder Kanning, Jansson, Lidman, puis de nouveau en sens inverse. Symétrie d’autant plus marquée qu’à chaque homme correspond un décor spécifique, qui revient donc à l’image avec lui : la maison pour Kanning, le parc pour Jansson, l’Université et ses salons pour Lidman.

Mais surtout, cette scène [la réception] doit faire mal au spectateur comme elle fait souffrir Gertrud, qui ne peut supporter qu’on honore en Lidman un héraut de la passion, chantre d’un « amour sans limite ». Hypocrisie de la scène sociale. Pour Gertrud, Lidman et cet être autrefois aimé qui osa faire passer « le travail » de l’homme » avant « l’amour de la femme ».

Le générique se déroule sur un quatuor, composé pour le film par Jorgen Jersild. Un quatuor : Gertrud tout entier en est un, la voix féminine échappant sans cesse aux trois modulations masculines.

Dreyer […] est aussi derrière Lidman, un créateur comme lui, lorsque celui-ci énonce qu’il existe deux choses primordiales : l’amour et la pensée, la quête sans concession de la vérité.

(…) un plan singulièrement appuyé […] sur l’affiche de cet Opéra, où l’on donne… Fidelio […] : se dire qu’il y a là un évident clin d’œil autour de l’idée de fidélité ; évitant de plus une affiche du type Tosca ou Traviata, qui renverrait de façon trop explicite à la figure de Gertrud, au thème du film.

Dès lors, le hiatus est partout.
Entre l’homme et la femme : Gertrud est un drame de la sexualité.
Entre l’amour profane et l’amour sacré : Gertrud est un drame, religieux, de la passion (un Mystère).
Entre la parole et l’écoute : Gertrud est un drame de la communication.
Mais le hiatus ne gît pas seulement entre les êtres ; encore gît-il au cœur même de l’être […] Gertrud, le désir d’être aimée précisément comme personne au monde ne peut l’être.

« Comment être un personnage du vrai choix sans être intolérant »

« Voilà une femme qui est toujours à la limite de l’irrespirable, toujours prête à expirer ; d’où cette sensation permanente devant le film, de suffocation, d’oppression, comme on le dit quand le souffle manque, quand il y a angoisse. C’est en fait dans l’irrespirable que Gertrud veut se situer. Elle est là pour le « sublimal ». Elle campe sur l’Everest, tandis que les autres, les hommes, restent en bas, ne pensant qu’à pique-niquer, qu’à bien manger ! » (Jean Douchet)

mercredi 23 septembre 2020

"Cape Light" de Joël Meyerowitz (1978)

What happens when you’re on the street, and, as you’re walking along, a woman turns the corner going away from you, and for an instant you have a glimpse of the side of her face, of the gesture of her shoulder, the shape of her body, and you are committed. Your whole emotional response is committed. You are in love for an instant. That person then disappears and is lost to you forever. What you feel in that instant, that glimpse of something just to reach, is what tells you to make a photograph.

mardi 22 septembre 2020

"Histoire et utopie" d'Emil Cioran (1960)

Quelle malédiction l’a frappé [l’Occident] pour qu’au terme de son essor il  ne produise que ces hommes d’affaires, ces épiciers, ces combinards aux regards nuls et aux sourires atrophiés, que l’on rencontre pourtant, en Italie comme en France, en Angleterre de même qu’en Allemagne ? Est-ce qu’à cette vermine que devrait aboutir une civilisation aussi délicate, aussi complexe ?

A refuser le catholicisme, la Russie retardait son évolution, perdait une occasion capitale de se civiliser rapidement…

Pour que la Russie s’accommodât d’un régime libéral, il faudrait qu’elle s’affaiblit considérablement, que sa vigueur s’exténuât ; mieux : qu’elle perdit son caractère spécifique et se dénationalisât en profondeur…

Le temps favorise à la longue les nations enchaînées qui, amassant des forces et des illusions, vivent dans le futur, dans l’espoir ; mais qu’espérer encore de la liberté ? ou dans le régime qui l’incarne, fait de dissipation, de quiétude et de ramollissement ? Merveille qui n’a rien à offrir, la démocratie est tout ensemble le paradis et le tombeau d’un peuple. La vie n’a de sens que par elle ; mais elle manque de vie…

Tous les hommes sont plus ou moins envieux ; les hommes politiques le sont absolument. On n’en devient un que dans la mesure où l’on ne supporte personne à côté ou au-dessus de soi.

(…) si vous voulez laisser un nom, attachez-le à une Église plutôt qu’à un empire.

Une société qui se voudrait parfaite devrait mettre à la mode la camisole de force ou la rendre obligatoire, car l’homme ne bouge que pour faire le mal.

Un monde sans tyrans serait aussi ennuyeux qu’un jardin zoologique sans hyènes. Le maître que nous attendons dans l’effroi sera justement un amateur de pourriture, en présence duquel nous ferons tous figure de charognes. Qu’il vienne nous renifler, qu’il se roule dans nos exhalaisons ! Déjà, une nouvelle odeur plane sur l’univers.

La dimension politique des êtres (en entendant par politique le couronnement du biologique) sauvegarde le règne des actes, le règne de l’abjection dynamique. Nous connaître nous-mêmes c’est identifier le mobile sordide de nos gestes.

(…) tout ce qui vient d’en bas aiguillonne : on produit et on se démène toujours mieux par jalousie et rapacité que par noblesse et désintéressement.

(…) le principe d’expansion, immanent à notre nature, nous fait regarder les mérites d’autrui comme un empiètement sur les nôtres.

Nous nous résignons à la supériorité d’un mort, jamais à celle d’un vivant…
L’envie […] ; sans elle, il n’y aurait pas d’événements, ni même de monde ; c’est encore elle qui a rendu l’homme possible, qui lui a permis de se faire un nom, d’accéder à la grandeur par la chute, par cette révolte contre la gloire anonyme du paradis, dont, pas plus que l’ange déchu, son inspirateur et son modèle, il ne pouvait s’accommoder. Tout ce qui respire, tout ce qui bouge témoigne de la souillure initiale.

(…) le ressentiment triomphe dans l’art qui ne saurait s’en dispenser – pas plus que la philosophie du reste […] A le juger sur ce qu’il exclut et refuse, un système évoque un règlement de comptes, habilement mené. Impitoyables, les philosophes sont des « durs », comme les poètes, comme tous ceux qui ont quelque chose à dire.