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vendredi 8 février 2019

« Roman avec cocaïne » de M. Aguéev (1934)


Les espagnols chantent toujours la passion triste, et les Russes la tristesse passionnée…

Comme si mon expérience amoureuse m’avait convaincu que parler joliment de l’amour, seul le peut celui chez qui l’amour n’est plus qu’un souvenir - que parler d’amour de façon convaincante, seul le peut celui dont la sensualité a été touchée, mais que celui dont le cœur a été frappé d’amour ne peut que se taire. 

… il est juste et vrai que la séparation du spirituel et du sensuel chez un homme est signe de sa virilité, et la séparation du spirituel et du sensuel chez une femme est signe de sa prostitution.

Pour un homme amoureux, toutes les femmes ne sont que des femmes, à l’exception de celle qu’il aime - elle est pour lui un être humain. Pour une femme amoureuse, tous les hommes ne sont que des êtres humains, à l’exception de celui qu’elle aime ; pour elle c’est un homme.

Je comprenais qu’heureux sont les amoureux qui, à cause des personnes hostiles ou des circonstances malencontreuses, sont privés de la possibilité de se voir souvent et longuement. Je les enviais, car je comprenais que leur amour grandit du fait des obstacles qui se dressent entre eux.

Sur le balcon, le soleil couchant - bombé comme un jaune d’œuf cru…

Tout à coup je regrettai que Yag fût puni, comme si, de ce balcon, on avait enlevé cette surprise d’un autre devant mon bonheur, si agréable pour moi, comme si mon bonheur était un costume neuf qui perd une partie de ses agréments quand on ne peut le porter en public. 

Comme s’il venait de les cogner très fort, il caressait ses genoux de ses mains énormes, et de temps en temps, il renversait la tête, ouvrait effroyablement la bouche qui découvrait une langue tremblotante et, bâillant, émettait un mugissement triste, dont la tonalité montait d’abord vers les aigus -a-o-i-, puis revenait -i-o-a.

Lents et interminables semblent cette course le long d’une ville déserte, grinçante de gel, et ce frisson qui brise le dos, et ces lambeaux de vapeur, et ce fil doré des réverbères qui ondule, mouillé, dans les yeux larmoyants, et se retire en sautant quand je cligne les yeux.

Voilà Mik qui entre dans la chambre. Il a de nouveaux sachets de cocaïne dans les mains et c’est avec des gestes bizarres qu’il ferme la porte, comme si elle pouvait tomber sur lui.

Les yeux sont follement immobiles. Tout s’arrête dans la chambre, seule les livres bougent. « Chut chut chut », siffle Nelly dans un chuchotement rapide, fondu. « Quelqu’un vient », chuchote Zander, quelqu’un vient ici, il crie en chuchotant, et sa tête tremble sans arrêt.

Mais déjà le diablotin rusé - le même qui (si seulement on l’écoute) empoisonne de doute les plus joyeux sentiments, et allège d’espérance le plus grand désespoir -, ce diablotin rusé qui ne croit à rien, est en train de me dire : « Toutes tes paroles, c’est du théâtre : quant à être perdu, tu n’es pas perdu, et si ça va mal pour toi, eh bien, habille-toi et va à l’air pur. Ici tu n’as rien à faire. »

Dehors, c’était encore la demi-obscurité. Le ciel, d’une couleur framboise sale, était bas. Un tramway me dépasse - à travers ses vitres givrées, les ampoules allumées transparaissaient en oranges aplaties. 

Et derrière la fenêtre, la maison voisine se mit à se plisser ; sa cheminée se détachait et s’étalait, mouillée, dans les cieux métalliques. Mais je n’essayai pas de chasser les larmes qui noyaient mes yeux. 

J’aurais pu lutter contre la cocaïne et lui résister dans un seul cas : celui où la sensation de bonheur aurait été déterminée chez moi moins par la réalisation de l’évènement extérieur que par le travail, la peine, les efforts qu’il aurait fallu fournir pour y arriver. Mais je n’avais pas cela dans ma vie.

Et enfin des coups à la porte, des coups espacés, rythmés, insistants, et ma toux, qui ébranle mon corps transpirant, hissé sur le divan, et qui est nécessaire pour extirper la voix coincée, et puis cette voix entre les dents, tremblante de bonheur (malgré la terreur) – « Qu’est-ce que vous voulez, qui est là » - et de nouveau ces coups insistants et sans réponse, implacables et tout à coup le déplacement instantané de ces coups, parce que, au-delà de la fenêtre, on fend du bois.

… tant que nous sommes mauvais, nous nous contentons de petites lâchetés ; quand nous devenons meilleurs, nous tuons (…) le mécanisme de nos âmes humaines- c’est le mécanisme de la balançoire, où le plus grand envol vers la Noblesse de l’Esprit entraîne le plus grand mouvement en retour vers la fureur de la bête. 

vendredi 18 janvier 2019

« Le maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov (1939)


Puis un rideau de pluie uniforme voila la fenêtre. Des paraphes de feu rayèrent le ciel…

Du pilori le plus proche parvenaient les accents rauques d’une absurde chanson. L’homme qui était pendu - Hestas - avait perdu la raison vers la fin de la troisième heure, à cause du soleil et des mouches ; maintenant, il chantonnait doucement on ne sait quoi à propos de raisin. Toutefois il secouait encore, par moments, sa tête coiffée d’un turban ; alors les mouches s’envolaient paresseusement de son visage, pour revenir s’y poser l’instant d’après.

Le brouillard qui planait sur le paysage s’accrochait par lambeaux aux buissons de la falaise.

Et sur ce plat, Marguerite vit une tête d’homme coupée, dont les dents de devant étaient brisées. Un silence total régnait toujours, qui ne fut interrompu qu’une fois par un tintement, affaibli par la distance - et incompréhensible dans la conjoncture présente - le tintement de la sonnette d’une porte d’entrée.

« Ah ! Comme je suis contente ! Jamais de ma vie je n’ai été aussi contente ! Mais pardonnez-moi, Azazello, de me montrer toute nue ! » 
Azazello lui dit de ne pas s’en inquiéter, et affirma qu’il avait déjà vu non seulement des femmes nues, mais même des femmes avec la peau complètement arrachée. Sur ce, il prit volontiers place à table, après avoir déposé dans un coin un paquet enveloppé de brocart sombre.

Le Maître marchait avec son amie, dans l’éblouissement des premiers rayons du matin, sur un petit pont de pierres moussues. Ils le franchirent. Le ruisseau resta en arrière des amants fidèles, et ils s’engagèrent dans une autre allée sablée. 
« Ecoute ce silence, dit Marguerite, tandis que le sable bruissait légèrement sous ses pieds nus, écoute, et jouis de ce que tu n’as jamais eu de ta vie – le calme ».

jeudi 17 janvier 2019

"En tant que personne j’ai toujours été…" - Poèmes d’enfants d’une classe de CE2 (1991)


La vache qui arrache
Le lézard qui accroche
Le mouton qui tond
Le canard qui prend le car,

La souris qui rit
Le lapin qui peint
Libellule qui allume 
Les bœufs qui font des vœux,

L’écureuil fait des clins-d’œil
La coccinelle fait la vaisselle
La mouche prend ses couches
L’abeille fait sa belle,

L’ours fait ses courses
Le putois essuie ses doigts
Le hérisson fait ses leçons
Le lion prend l’avion.

———————

Sur mon chemin, j’ai trouvé un bâton de noix.

Mon hérisson en soie.
Mon papa en chocolat.
Mon pantalon au plafond.

(« Les terminaisons en A «)

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Maman a un secret tout blanc,
Maman a des gants blancs,

Maman a des gants blancs,
Maman a des bancs blancs,

Maman a des aimants blancs,
Maman a des feuilles blanches,

Maman a des plants blancs,
Maman est toute blanche,

Maman a des romans blancs,
Maman a des pointes blanches,

Maman je t’aime.

——————

Didier avait un âne.
Didier dit vient que je t’attrape.
L’âne dit oui-non non je suis pas comme les autres
Mais si t’es un âne comme les autres 
qu’non et qu’oui et qu’non, et Didier dit 
vas t’en alors si t’es un âne pas comme les autres

Non calme toi mais calme toi dit l’âne.

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Venez à la maison
Avoir des moutons
Et des cochons
A ma façon
Avec Gaston
Je mange du breton
Il y a aussi polochon

Venez voir mon tonton 
Qui porte dix caleçons
Et je regarde à la télévision
L’eurovision et les informations
Et j’ai eu une invitation 
Avec Napoléon
Et un poltron.

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Je suis un pompier
Et j’ai une maman 
Un jour dans mon évier
J’ai trouvé un faon

Tout mignon 
Avec un oignon 

Une échalote 
Et une carotte.

mardi 15 janvier 2019

« The Rules of attraction » de Bret Easton Ellis (1987)


I’m so horny I’m not even excited, just weak. I look at Roxanne, who I owe lots of money to. She’s wearing too much jewelry and looking okay. I wonder if she’ll fuck me tonight. If there’s even a slight possibility. She’s smoking a joint and hands it to me. 
“What’s going on?“ she asks.
“Drinking beer” I explain. 
“Is it good? Are you drinking a good beer?“ she asks. 
“Listen”, I tell her, getting to the point, “Do you want to go back to my room?”. 
She laughs, drinks her beer, bats her thickly mascared eyelashes and asks me why. 
« Old times ? » I shrug. I hand her back the joint.
“Old times?” she laughs even harder.
“What’s so funny? Jesus.”
“No, I don’t Sean,” she says. “I have to pick up Rupert anyway.“ She’s still smiling.
The bitch. There’s a bug, a moth in her beer. She doesn’t see it. I don’t say anything. 
“Lend me a couple bucks,” I ask her.
“I don’t have my purse with me,” she says. 
“Right,” I say.
“Oh, Sean. You’re still the same,” she says, not being mean, but it makes me want to hit her (no, fuck her, then hit her). “I don’t know if that’s good or bad”.
I want her to drink that bug. Where did Candice go, damnit?

The seeds of love have taken hold and if we won’t burn together, I’ll burn alone.

Je ne sais pas si tu as eu une opération du nez mais ton nez est parfait. (…)
Rappelle-toi que je pourrais te rendre très heureuse. Je sais bien baiser et j’ai la carte American Express de platine. Je suppose que tu l’as aussi.

… I had been in the hippie’s Intro to Poetry Workshop my first term and this girl on the first day of class, so high her head look like it was on springs, like some doped-up jack-in-the-box, raised her hand and said slowly, “This class is a total mindfuck.” I dropped the class, disconcerted, but still waiting to fuck the hippie.

… I was intrigued why India was “groovy”
“The people are beautiful,” she said.
“Physically?” I asked.
“Yeah.” 
“Spiritually?” I asked.
“Uh-huh.”
“How spiritually?”
“There were groovy.”
I started liking the word “groovy” and the word “wow”. Wow. Spoken low, with no exclamation, eyes half-closed, fucking, how the hippie said it.

We were on my bed and we were listening to a Bob Dylan record I had bought in town a week earlier, and she just said, sadly, « Fuck me », and I fucked the hippie.

I had gone to the phone booth with intention of calling Victor, but because Reggie Sedgewick had come up to me, completely naked, and asked, “I wanted you to…”
He looked ugly and pathetic and was staring at the porno movie that was being shown on the ceiling and I was looking for the bar, and said, “Yes?”
And he said, “I want you to… suck my cock.”
And I looked down at it and then back at his face and said, “You’ve got to be out of your mind.”
And he said, “No baby. I want you to suck my cock, really.” 
And I thought of Victor and started for the phone booth. “Suck your own,” I said, near tears, walking blindly for the door.
“You think I’d be asking you if I could?” he called out, pointing at it, drunk out of his mind or, even worse, maybe sober.

lundi 14 janvier 2019

« Le Tarbouche » de Robert Solé (1992)


Le jésuite fut frappé par le manège des chaouiches qui tentaient maladroitement d’organiser la circulation aux carrefours, avec des gestes las et de pauvres coups de sifflets.
Jamais auparavant ces paysans en uniforme ne lui étaient apparus aussi fragiles, aussi mal fagotés : ils exprimaient toute la misère et toute la douceur d’une Égypte qui ne parvenait pas à se prendre au sérieux.

Un peu plus tard, allongé dans le sable chaud, il regardait Viviane Batrakani sortir à son tour. Elle s’arrêta à mi-chemin, se pencha pour recueillir de l’eau dans ses mains et s’en aspergea. Puis s’avança de nouveau, avec ce déhanchement inimitable de baigneuses rassasiées.

Nous avons toujours été entre deux : entre deux langues, entre deux cultures, entre deux Eglises, entre deux chaises…

mardi 18 décembre 2018

« Monsieur Gurdjieff » de Louis Pauwels (1954)


George Gurdjieff est mort en novembre 1949.

Gurdjieff fut le principal agent de renseignements russe au Tibet pendant une dizaine d’années. (Au reste, Kipling ne l’ignorait pas). Il fut chargé par les autorités tibétaines de divers postes de contrôle financier et de l’armement des troupes. Mais il joua ce rôle politique parce qu’il était considéré comme une puissance spirituelle en un pays où, dans e domaine, on ne se paye point de mots, tout au moins lorsqu’il s’agit du haut clergé. Il fut précepteur du Dalaï-Lama en compagnie de qui il s’enfuit lorsque les Anglais envahirent le Tibet.

Rom Landau (in Dieu est mon Aventure) 

Une des mes amies, financière bien connue, était assises à ma table. Je lui montrait Gurdjieff assis à une table voisine et lui demandai si elle le connaissait. « Non, qui est-ce ? » répondit-elle en le regardant. Gurdjieff accrocha son regard et nous le vîmes aussitôt inhaler et exhaler son souffle d’une façon particulière. Je suis trop habitué à ce genre de blague pour n’avoir pas compris que Gurdjieff employait là une méthode orientale. Quelques instant plus tard, je remarquai que mon amie pâlissait et semblait sur le point de perdre conscience. Elle est extrêmement maîtresse d’elle-même et son attitude me surprit. Au bout d’un instant elle se remit et je lui demandai ce qu’elle avait éprouvé. « Cet homme est fantastique, murmura-t-elle. Il s’est passé quelque chose d’affreux », reprit-elle ; puis, aussitôt, elle se mit à rire de son bon rire naturel. « Je devrais avoir honte, mais tant pis, je vais vous dire ce qui s’est passé. J’ai regardé votre « ami » tout à l’heure et il a surpris mon regard. Il m’a alors regardée à son tour d’une telle manière qu’au bout d’un instant je me suis sentie atteinte au centre même de mon sexe. C’était ignoble ! »

Gurdjieff habitait l’un des hôtels les plus modernes de la 57è rue (…) on me dit de « monter directement » au numéro 217 (…) Un grand jeune homme, qui fumait une cigarette, se tenait à la porte pour me recevoir (…) Je n’ai jamais vu un regard plus effrayé.

Gurdjieff avait un visage manifestement levantin. La peau était sombre, la moustache tordue et noire commençait à grisonner. Les yeux étaient très noirs et vifs (…) Gurdjieff était complètement chauve et assez gros (…) Il était très aimable et souriait sans arrêt, comme pour me séduire. Néanmoins, je commençais de me sentir tout drôle. Je ne suis pas facilement sensible aux influences (…) Et pourtant je commençais à éprouver une incontestable faiblesse dans la partie inférieure de mon corps, à partir du nombril et surtout dans les jambes.

J’avais fait très attention de ne pas regarder Gurdjieff, de ne pas le laisser accrocher mon regard. J’avais évité ses yeux, pendant deux minutes au moins. Je m’étais constamment tourné vers le jeune homme, auquel j’avais dit : « Je vous parlerai, et vous voudrez bien traduire mes paroles pour M. Gurdjieff au cas où il ne me comprendrait pas. »  (…) Malgré cela, la sensation de faiblesse augmentait.

Rudolf Steiner examinait parfois des gens ainsi, son objet étant de voir l’image spirituelle du patient au lieu de son image physique. Mais Steiner était toujours pleinement conscient de ce qu’entraîne une épreuve semblable. « L’idée qu’un être humain puisse être simplement un objet d’observation ne doit jamais, fût-ce un instant, être envisagée. » 

Aucun pouvoir « psychique » n’est assez puissant pour dominer une attitude aimante et humaine…

Dans « L’annonciateur du bien qui viendra » (1933) Gurdjieff raconte : « Je commençai par récolter toute information, orale ou écrite, survivant encore parmi certains peuples asiatiques et se rapportant à cette branche de sciences fort développée dans l’antiquité qui se nomme mekheness ou « le retrait de toute responsabilité », dont la civilisation contemporaine ne connaît qu’un infime partie dénommée « Hypnotisme ».
(…) en 1933, il avait au moins soixante-dix ans. Et cependant, l’homme à qui j’avais parlé ce jour-là ne paraissait guère plus de cinquante ans.
On me racontait que certaines personnes avaient fait don à Gurdjieff de toute leur fortune afin de l’aider dans son travail, que certains élèves étaient impuissants à s’arracher à lui et se sentaient heureux en sa présence, même s’il les injuriait. Jamais je n’ai entendu aussi souvent prononcer le mot « possédé », par rapport à aucun instructeur.

Au moment où ce livre partait pour l’imprimeur, je reçus la lettre suivante : Bureaux de la cinquième Avenue, New York. Capitaine Achmed Abdullah : (…) Il était de race russe buriate, et bouddhiste de religion. Ses connaissances étaient énormes et son influence à Lhassa considérable, puisqu’il récoltait les tributs des tartares Baikals pour le compte du dalaï-lama, et qu’il avait reçu le titre, fort élevé de Tsannys-Khan-Po. En Russie, il était connu sous le nom de Habbro Akvan Dorzhieff. Pour l’Intelligence Service britannique, il était lama Dorzhieff (…) Il parlait russe, tibétain, tartare, tadjik, chinois, grec, français (avec beaucoup d’accent) et un anglais assez fantaisiste.

Gurdjieff s’est toujours refusé à citer les noms des compagnons qui formèrent avec lui le groupe des « Chercheurs de la vérité » et explorèrent les hauts lieux de la tradition primordiale. Des informateurs dignes d’attention m’assurent qu’un de ses compagnons, au moins, est connu : il s’agit de Karl Haushofer. Karl Haushofer devait être plus tard le fondateur de la Géopolitique et l’un des idéologues les plus importants du IIIè Reich (…)
C’est Gurdjieff qui aurait conseillé à Haushofer de choisir pour emblème la svastika inversée.
Haushofer fut le fondateur, en 1923, d’un groupe ésotérique d’inspiration tibétaine. Il fonda ce groupe au moment même où Gurdjieff s’installait en France. L’adjoint de Haushofer fut le docteur Morrel qui devrait devenir le médecin personnel d’Hitler et qui dans cette même année 1923, introduisit le futur chef de l’Allemagne et son camarade Himmler dans ce groupe.
Ce groupe se nommait le « Groupe Thulé ». Les bases philosophiques de ce groupe avaient été puisées dans le fameux livre des Dzvan, grimoire secret de certains sages tibétains. D’après ce livre, il existe dans le monde deux sources de connaissance : (…) La source de la main gauche est la source de la main matérielle. Elle coule dans une cité de surface nommée Shampullah. C’est la ville de la violence, dominée par le « Roi de la Peur. » Ce qui obtiennent alliance avec lui peuvent dominer le monde.
Par l’intermédiaire de l’importante colonie tibétaine résidant à Berlin et qui entretenait des relations constantes avec Haushofer, le « Groupe Thulé » obtient en 1928 cette « alliance ». Et c’est à cette occasion que l’emblème de la svastika inversée fut adopté. A cette époque faisaient notamment partie de ce « Groupe Thulé » : Hitler, Himmler, Göring, Rosemberg et le docteur Morrel, sous l’autorité de Haushofer (…)
Enfin, il semble certain que Staline eut connaissance de l’existence du « Groupe Thulé ». (Il avait été le condisciple de Gurdjieff au séminaire d’Alexandropol).

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Bernanos écrivait qu’il n’y a qu’une douleur : celle de n’être pas un saint. Cela m’allait au cœur, mais je ne saisissais pas nettement ce que peut être un saint. Je cherchais dans les descriptions des saints ; c’étaient les descriptions de leurs vertus morales, et je me disais que les perfections morales n’ont peut-être pas grand-chose à voir avec la sainteté elle-même. Je me disais que la sainteté est d’abord un changement d’état, le passage de l’état d’homme ordinaire à l’état d’homme tout court. Mais je ne trouvais nulle part le compte rendu de ce passage, le récit du voyage. On ne me disait pas comment il faut s’y prendre pour obtenir un billet et préparer ses bagages.

(…) non pas dans le retranchement, mais dans l’expansion.

(…) j’avais écrit, pour forcer le destin, un livre où l’on voyait un homme comme vous et moi changer d’état sans l’avoir même souhaité. Il se trouvait soudain en possession du « truc », sans avoir rien fait pour cela (…) il faisait le vide autour de lui, il n’engendrait que le malheur et la mort (…) Ce livre s’intitulait Saint Quelqu’un, on voit pourquoi. Et, en effet, l’on me répondit, puisque c’est à cause de ce livre que Gurdjieff vint me chercher et m’entraîna chez lui.

« Être, c’est être différent » (Gurdjieff).

La véritable conscience, la conscience à proprement parler, pensions-nous, est celle de l’homme qui regarde cet arbre de la façon suivante : Je me regarde regarder, je me rappelle à moi-même tandis que je regarde et, dans cet acte difficile où l’objet de mon attention n’est pas cet arbre mais la perception même que j’en ai, où il s’agit d’établir ma perception de cet arbre par rapport à un Je en moi compact et fixe obtenu par le sacrifice de tous les éléments de ma personne mis en mouvement par le spectacle, ma conscience réelle commence à poindre, naît de cet effort que je fais pour l’appeler, et en même temps cet arbre passe de l’existence relative à l’existence absolue, il me livre son être réel. Je ne vois plus cet arbre, je ne l’examine plus, je le connais, nous naissons l’un à l’autre (…) C’est moi qui te vois, et qui me vois te voir, et qui, te voyant, te fais. 

Rien de commun, certes, avec l’attention. La transfiguration est pleine, l’attention ne l’est pas. La transfiguration se connaît dans sa suffisance certaine, l’attention se tend vers une suffisance éventuelle.

(…) la pensée, les émotions, la fonction instinctive (tout le travail interne de l’organisme), la fonction motrice et le sexe. Nous apprenions à remettre en place, par rapport à ces « centres », tous les mouvements, humeurs, associations d’idées, désirs, gestes, etc., de ce qu’il nous fallait considérer maintenant comme une machine à démonter dans ses moindres rouages et à recomposer de telle sorte qu’elle produise la conscience (…) par l’acquisition en nous d’un centre de gravité permanent (…) Alors nous aurions en nous-mêmes notre « ange gardien » et nous comprenions la nature de ce personnage du catéchisme des petits enfants.

Je devais comprendre plus tard, que l’amour, que le don total d’un être à un autre, que l’amour fou (…) est capable lui aussi de conduire à cet état de conscience et à cet état de co-naissance que j’avais cherché chez Gurdjieff (…) la seule attitude qui sauve, dans l’attente de la voie définitive, est l’attitude de l’espérance et du grand merci à ce monde si riche en chemins au bout desquels la véritable existence nous attend.

La clef de la compréhension de tout ce qui fut mal compris en Gurdjieff est indubitablement fournie par l’étude de son livre, les Récits de Belzébuth à son petit-fils, publié en anglais sous le titre de All and Everything (…) Le personnage principal de cette allégorie, Belzébuth, est venu au monde sur la lointaine planète « Karats », sous une forme très différente de la nôtre. Il possède des sabots, une queue, et, jusqu’à ce qu’une punition l’en ait privé, des cornes.

Son grand-père répond qu’il existe sur la terre deux compréhensions différentes concernant le Bien et le Mal. « La première de ces compréhensions, dit-il, se formule de la manière suivante : Toute action est bonne objectivement si l’homme l’accomplit selon sa conscience ; elle est mauvaise si elle lui donne du remords. » Belzébuth explique alors à son petit-fils qu’il existe une seconde compréhension terrestre du Bien et du Mal, « laquelle, à travers des générations d’êtres ordinaires, s’est répandue graduellement sur presque toute la planète sous le nom de moralité. » Belzébuth fait évidemment très peu de cas de cette moralité, car il ajoute que sa marque distinctive « est celle même appartenant en propre à l’être qu’on appelle caméléon. »

Quelques Orientaux, d’éducation supérieure, avec qui j’ai discuté de Gurdjieff ont même soutenu que Gurdjieff était tout simplement un bouddhiste qui, pour des raisons personnelles, était venu s’établir en Occident et avait essayé de nous enseigner quelques-unes des vérités et des méthodes les plus simples de l’Extrême-Orient (…) Il m’a dit lui-même qu’il désirait aboutir à une synthèse entre la technique et la science occidentale d’un côté et la spiritualité orientale de l’autre, mais il n’entendait pas particulièrement le bouddhisme, et même il considérait toutes les religions de l’Asie telles qu’elles sont aujourd’hui comme de formes dégénérées d’une antique révélation (…) il avait décidé de s’établir en France, après quelques expéditions aux Etats-Unis, et de former quelques disciples, et de laisser derrière lui des livres dont le premier a donc été publié sous ce titre : All and Everything en 1950.

(…) il décrit l’homme comme un être mécanique, sans réelle liberté, qui néanmoins, grâce à une éducation spéciale, peut harmoniser ses « trois cerveaux » et acquérir volonté et initiative.

C’est un livre étrange (…) continuellement provocant ; vibrant comme peut l’être un fil de haute tension et capable de donner des chocs de très haut voltage.

En 1917, la révolution éclate en Russie (…) brusquement Gurdjieff change de visage. Après 1917, nous sommes, semble-t-il, en présence de la caricature de Gurdjieff (…) Une douzaine d’homme ont senti s’opérer cette transformation, en ont souffert (…) Tout se passe comme si, d’un seul coup, Gurdjieff s’occultait, en quelque sorte, à grands renfort de bruit, d’argent, de démonstrations publiques et d’« écoles ». Ces douze hommes sont morts et le seul qui ait parlé est Ouspensky.

Il me vient parfois à l’esprit que le Caucase nous aura donné deux grands figures d’hommes ayant, en toute connaissance de cause, choisi de ne présenter au monde que la force caricaturale du pouvoir dont ils étaient investis : Staline et Gurdjieff. Ils firent leurs études, à la même époque, dans le même séminaire.

En 1917, Gurdjieff se réfugie chez lui, au Caucase. Il loue une petite maison aux abords de la ville d’Essentuki. Il a fait venir douze hommes, ses meilleurs disciples, choisis en quatre ans au cours de réunions sans but apparent dans les cafés de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Les douze hommes ont tout quitté, sans ferme espoir de retour dans un pays livré à la guerre civile. « Nous y passâmes en tout six semaines », dit Ouspensky. Pendant six semaines, Gurdjieff livra toute la gamme des exercices physiques et mentaux susceptibles d’ouvrir les chemins de la conscience seconde et révéla l’ensemble des doctrines secrètes (…) Or, au bout de ces six semaines, un après-midi, brusquement, il déclara qu’il souhaitait voir partir tout le monde et qu’il s’en irait seul sur les côtes de la mer Noire. On ne voulut pas le croire. « Tout ne fait que commencer pour nous, pensaient les douze hommes, et il nous a mis sur la voie en nous disant qu’il nous faudrait des dizaines d’années de travail sous sa direction pour commencer d’entrevoir le but qu’il nous a décrit : ce n’est pas possible ! »

Puis, comme pris par une fureur de déplacement, Gurdjieff abandonne Tiflis, s’installe à Constantinople, abandonne ce nouvel Institut au bout de quelques mois, tente d’en ouvrir un autre à Berlin, y renonce, arrive à Londres où Ouspensky fait de nombreuses conférences, rencontre les auditeurs de son ancien compagnon…

M. G. E. Bechhofer dans la revue new yorkaise The Century

Je le trouvai sans beaucoup de difficultés dans un petite maison de Tiflis. Une enseigne annonçant l’Institut pour le développement harmonieux de l’Homme était pendue à l’extérieur du magasin qu’il occupait.
C’était de toute évidence un Oriental, petit, hâlé, presque chauve. Il avait de longues moustaches noires, un front haut et des yeux perçants. Le personnage était totalement différent d’Ouspensky, grand, blond et de culture européenne. Il parlait un russe hésitant et haché. (Ses langues natales sont : l’arménien, le grec et le transcaucasien, mais son langage intellectuel, le langage dans lequel il pense, pour ainsi dire, est le persan).

Même à cette époque, il demandait et recevait une obéissance absolue de chacun de ses élèves. Ses paroles faisaient foi et il régnait comme un tyran parmi des esclaves dévoués…

Tous ces hommes étaient convaincus qu’ils touchaient le seuil d’une nouvelle vision susceptible de les soulever au-delà des limites de la conscience habituelle et qu’ils deviendraient des êtres d’un ordre supérieur.
Ainsi, à la fin de 1922, l’Institut pour le développement harmonieux de l’Homme s’ouvrit à Fontainebleau avec soixante ou soixante-dix disciples. Parmi ceux-ci, près de la moitié étaient des Russes de Tiflis et Constantinople, hommes, femmes et enfants. D’autres étaient des Russes de Berlin et de Londres, ruinés par la Révolution (…) La plupart des autres étaient Anglais (…) Les habitants d’Avon acceptaient l’Institut comme une source de revenus, mais en parlaient comme d’une « maison de fous ».

Qui est celui parmi les hommes qui devient maître de lui-même ? C’est à cette question que Gurdjieff répond. Premièrement, il doit apprendre à se connaître lui-même, tel qu’il est, à savoir une machine tripartite entièrement subordonnée aux circonstances. Pour se rendre compte de cela, il doit s’observer à n’importe quel moment de sa vie (…) Gurdjieff cherche à enseigner aux élèves à rejeter leurs habitudes afin de devenir de plus en plus maîtres d’eux-mêmes.

Pour Gurdjieff, sur les sept ou huit heures de lit de l’homme normal, la moitié est gaspillée par le pré-sommeil alors que la seule période qui compte est celle du profond sommeil. On peut obtenir ce dernier immédiatement si l’on se couche au moment extrême de la fatigue.

Denis Saurat, Nouvelle Revue Française, 1933

Il était certain que Gurdjieff avait des pouvoirs surnaturels. 

Une étable. Cinq ou six vaches sales (…) C’est là que vivait Katherine Mansfield. Le Maître avait dit, paraît-il, qu’il se dégageait des vaches des exhalaisons qui guériraient la malade. Non pas simplement l’odeur des vaches et de l’étable, mais certains exhalaisons spirituelles. Katherine Mansfield est morte et nul n’a osé demander au maître pourquoi (…) les  Russes sont terrorisés et dociles devant le maître, bien plus encore que les Anglais.

(…) Gurdjieff a révélé que peu d’humains avaient une âme immortelle. Mais un certain nombre possèdent une sorte d’embryon d’âme immortelle. Si cet embryon est cultivé selon les lois, il peut se développer et arriver à l’immortalité. Sinon, il meurt. Gurdjieff seul connaît les méthodes indispensables. Mais tous ceux qu’il a amenés ici possèdent au moins cet embryon.

« Peu d’humains ont une âme. Aucun n’a une âme à sa naissance. On doit acquérir une âme. Ceux qui n’y parviennent pas meurent : les atomes se dispersent, il ne reste rien. Quelques-uns se font une âme partielle et sont alors soumis à une sorte de réincarnation qui leur permet de progresser. Et, enfin, un très petit nombre d’homme sont arrivés à avoir des âmes immortelles. Mais ce nombre est très petit, à peine quelques-uns. »

(…) on a peur de Gurdjieff (…) Les Anglais me chargent de lui poser de nombreuses questions : depuis qu’ils sont là, depuis plusieurs mois, Gurdjieff ne leur a pas parlé. Ils ne savent pas ce qu’ils font ici (…) Tous sont abrutis et démoralisés par un travail physique excessif pour eux.

Article de M. Levinson publié dans Le Temps

On peut voir, actuellement, un spectacle dont l’intérêt est extrême : M. G. Gurdjieff, mystagogue et guérisseur, procédant au démonstrations de l’Institut du Développement Harmonieux de l’Homme qu’il a créé. Il nous présente une trentaine de jeunes filles et de jeunes hommes de notre race, mais ayant revêtu des vêtements blancs de coupe hindoue.

Chiourme ou ronde de prisonniers, ces évolutions sont sans joie ni sourire. Une horrible tristesse s’en dégage (…) Chaque expérience finie, les patients semblent s’affaisser intérieurement, deviennent laids et ternes.

Le civilisé occidental est devenu un riche honteux. Il fuit le clair visage d’Athéna et ne cherche qu’à s’assoupir, comme Viviane dans le jardin de Merlin.

Voici donc ce que me disait l’alchimiste : (…) Invasion spirituelle suppose, tôt ou tard, invasion tout court. Derrière ces « maîtres » et ces « doctrines », c’est l’Orient et le Moyen-Orient qui préparent la conquête de la race blanche, laquelle, peu à peu, s’avère incapable de continuer à gérer son capital spirituel comme son capital matériel. Un homme comme Gurdjieff était désigné en Haut Lieu pour travailler, dans un secteur déterminé, à la désagrégation de l’Occident. Ces plans sont établis sur des siècles.

Dr Young, psychiatre anglais réputé, disciple du célèbre Jung, rival de Freud, au Prieuré.

Dans le véritable occultisme, tout repose sur la volonté. L’accent mis dans la doctrine Ouspensky-Gurdjieff sur la nécessité d’accroître la volonté par un incessant travail dans le sens spécifique du mont m’a profondément impressionné.

(…) je commençais à me retrouver, avec désespoir, parmi les sceptiques qui, modifiant les termes de la raillerie classique : « L’opération a réussi, mais le patient est mort », lançaient la formule : « L’analyse a réussi, mais le patient s’est suicidé. »

L’idée de l’Institut était alors de fournir un milieu insolite qui oblige l’élève à se connaître et à s’expérimenter dans des situations physiques et psychologiques inhabituelles. Il fallait provoquer les nouvelles situations par « chocs », comme l’on disait. Des « chocs », il y en avait en abondance, et toujours prémédités par Gurdjieff…

Le critère de cet état auquel on nous proposait de parvenir était que l’on y pouvait prévoir tous les résultats possibles de ses actions.

(…) je ne pouvais qu’être impressionné par le pouvoir qui échoit à un homme quand il a reçu les attributs magiques de « Père Tout-Puissant » ou a projeté chez autrui son archétype magique, comme disait Jung. Les gens qui sont l’objet d’un tel transfert deviennent incapables de critique parce qu’ils retournent vers la projecteur leur propre pouvoir inconscient d’illusion. Le « Guru », comme on nomme les maîtres aux Indes, ne peut plus avoir tort en aucun cas. Il est infaillible. Chaque acte du magicien a toujours une signification merveilleuse et cachée que l’on ne peut jamais saisir à sa juste valeur. C’était le cas pour Gurdjieff.

Il y a deux voies : une voie qui mène à Dieu, l’autre au « Pouvoir » (ou ce que les Hindous appellent Siddhis). Eh bien, tout en moi et aussi tout dans les jugements des amis, à qui j’ai parlé, invite à penser qu’il s’agit de cette deuxième voie. Les méthodes, la notion de chef, la brutalité et ses corollaires, le manque total d’amour, de compassion, de cœur, etc., tout mène à cette voie obscure et luciférienne qui est enseignée dans certains monastères de Mongolie où probablement Gurdjieff a été initié. C’est la voie des Pouvoirs (Siddhus), et quand on arrive au bout (si jamais l’on y arrive à, quand on a obtenu les fruits de la volonté du Pouvoir, il n’y a aucune ouverture de l’âme à Dieu (…) L’absence entière d’amour, de compassion dans la méthode est un absence significative. Il ne peut s’agir de la Vie qui mène à ce que j’appelle Dieu…

Je suis prêt à croire que Gurdjieff est capable d’enseigner dans une certaine direction, mais je suis convaincu que cet enseignement sera donné par lui-même ou ses instructeurs uniquement à ceux qui l’emploieront dans le but désiré par Gurdjieff lui-même, c’est-à-dire dans le but luciférien.

Gurdjieff, avec quelque raison, se tient à l’écart. Il est inaccessible. La vérité sur ses mobiles, nous ne le saurons jamais. C’est entièrement un mobile égoïste, j’en suis convaincu. Les promesses dépasseront toujours les réalisations. On ne peut manquer de remarquer, chez ceux qui l’entourent, l’empreinte de crainte plutôt que d’amour, elle est trop voyante.

Frances Rudolph

Relisant cela maintenant, je vois dans cette sorte de raisonnement la griffe du démon, mais je ne vis rien cet automne 1950. « Pensez en vous-mêmes… », dit Gurdjieff. Si seulement je l’avais fait ! Mais, alors, comment l’aurais-je pu, n’étant… « qu’une machine, un automate » ? Cette contradiction diabolique était employée d’une façon experte comme instrument de torture psychologique.

Ce que les Américains appellent beating around the bush (tourner autour du pot) est la règle courante du groupe Gurdjieff. Oui veut dire non, et non veut dire oui, et les deux veulent dire certainement, peut-être ou jamais.

Chaque membre de notre petit groupe était encouragé à être hostile et soupçonneux envers chaque autre disciple.

A ceux qui croyaient que l’homme peut atteindre à l’immortalité et devenir semblable à Dieu, complètement et seulement par ses propres efforts (…) une conception comme celle de la grâce ne pouvait être qu’une épine au pied, une épine qui devait être ôtée.

Je lui demandais de but en blanc, comme une faveur personnelle, de ne pas s’en aller à cette époque. Elle refusa, sentant que j’étais purement un fardeau pour elle et en étant irritée. Sa vie était la sienne et elle en faisait ce qu’elle voulait. Gurdjieff avait dit que ce qui nous aide à nous réveiller est le bien, et ce qui fait obstacle à notre éveil est le mal.

Instinctivement, je savais que j’étais finie si je ne pouvais aimer. Mon énergie tout entière passa dans ce combat. En vain ; j’étais battue : j’étais clouée sous le pouce du démon. Le travail m’avait vaincue.

Maintenant Belzébuth parle. Il se vante de la nouvelle méthode d’hypnotisme qu’il a inventée. « J’inventai ensuite et très bientôt devins expert à changer rapidement la « différence-de-tension-des-vaisseaux-sangins » au moyen d’une certaine gêne du sang dans certains vaisseaux. »

mardi 13 novembre 2018

« Revenu des ténèbres » de Kouamé (2018)


En Afrique (…) on dit qu’un vieux assis voit plus loin qu’un jeune debout (…) Chez nous, quand quelqu’un d’âgé te gronde, tu peu être fier parce que c’est le signe qu’il s’intéresse à toi, qu’il croit en toi.

En Afrique, quand tu perds tes deux parents, tu as tout perdu. Il ne faut pas penser que quelqu’un va prendre soin de toi comme si tu étais son enfant. Les trois premiers jours, oui, peut-être, ils vont te donner à manger, mais ensuite, ils vont te lâcher. Débrouille-toi.

(…) au village (…) tes amis avec qui tu vas jouer (…) vont te dire que c’est à cause de toi si tu as perdu tes parents, tu les as fatigués, tu les as embrouillés, et ils sont morts. Ils vont te dire que c’est ta sorcellerie qui les a tués.

En Afrique, si tu t’occupes de ton enfant, si tu lui payes des études pour qu’il réussisse, c’est pour qu’il s’occupe de toi quand tu seras vieux. Si ce n’est pas ton enfant, mais juste ton neveu, il n’est pas tenu de s’occuper de toi, alors pourquoi tu lui payerais des études ?

Si tes enfants ont de l’argent, tout le monde a envie de venir aux funérailles pour rendre hommage au défunt, mais personne ne va venir à des funérailles de pauvre, c’est comme si le défunt n’avait jamais existé.

Les policiers, c’est tout ce qui les intéresse, ils s’en foutent que tu n’aies pas de papiers du moment que tu as de l’argent. Ils s’en foutent de qui tu es, de ce que tu trafiques, si tu peux payer, tu peux aller où tu veux.

Les policiers et les militaires libyens, qui reçoivent de l’argent de l’ONU pour rapatrier les migrants dans leur pays d’origine (je l’ai appris par la suite), les abandonnent en réalité à Dirkou, à quelques kilomètres seulement de leur frontière.
ils ont tout donné pour arriver en Libye, et une fois refoulés dans ce lieu oublié du monde, ils n’ont plus aucun moyen de gagner de quoi rentrer chez eux. Ils sont perdus, destinés à disparaître.
A Dirkou, des femmes se prostituent pour deux cent francs CFA, soit vingt centimes d’euro, pour s’acheter de pain. Elles mettent au monde des enfants dont elles ne connaissent pas le père et qui sont voués, comme elles, à mourir de faim.

Trois toilettes pour trois ou quatre cents prisonniers, tu peux devoir attendre plusieurs heures en te tenant le ventre, et finalement tu fais sur toi. Les toilettes sont plus dégoûtantes qu’une porcherie. Si les policiers passent par là, ils vont te dire de nettoyer. Mais qui peut nettoyer ça ?

Je comprends un peu plus tard, quand arrive la fête de Tabaski, qui est aux Libyens ce que Noël est aux européens. Ce jour-là, les enfants sont rois, ils reçoivent des cadeaux de leurs parents, et toutes les familles se retrouvent dehors pour manger, se réjouir et faire la fête (…) les enfants m’aperçoivent, et aussitôt ils se mettent à hurler « Ghalaan ! Ghalaan ! » et commencent à me jeter des pierres. Comme je vois que les parents rient et applaudissent, j’imagine d’abord que c’est un jeu. Puis plusieurs pierres m’atteignent la tête, au thorax, et comme les enfants se rapprochent en hurlant, je me mets à courir pour leur échapper et regagner le chantier (…)
- Mais qu’est-ce que ça veut dire « Ghalaan » ?
Tu veux vraiment le savoir ? Ça veut dire : « Un singe ! Un singe ! » Tu comprends, maintenant, comment les Libyens te regardent ?
- Vous êtes le bienvenu en Europe.
Ce sont ses premiers mots. Quatre ans plus tard, je les entends encore, et je peux encore éprouver, à les murmurer, l’écho du soulagement qu’ils ont provoqué en moi.
(…) Couvrez-vous vite ! »
Elle me regardait, elle souriait, mais moi j’étais choqué de voir des Blancs traiter des Noirs comme des êtres humains. Pourquoi ils ont gentils ces Blancs-là, je me demandais, pourquoi ils s’intéressent à nous ?

- Mais pourquoi tu es parti ?
- Là-bas, en Espagne, je ne sais pas parler.
- Cecilia, elle a beaucoup pleuré que tu sois parti. Elle a appelé partout…
- Elle a pleuré, Cecilia ?
- Attends, elle arrive, elle va te parler. 
C’est là seulement que j’ai compris, en l’écoutant, que les Européens ne pensent pas comme les Africains. Chez nous, un jeune qui s’en va, tout le monde s’en fout. Aujourd’hui tu meurs, demain on ne parle plus de toi. En Europe, personne ne peut se perdre, aucun crime, aucune disparition ne peut passer inaperçue (…) j’ai commencé à comprendre ce jour-là, en l’écoutant, que pour les Européens la vie a beaucoup plus d’importance que pour nous, les Africains.

Si moi aussi j’avais décidé de me réfugier au village après la mort de nos parents, je n’aurais peut-être pas été aussi choqué par la façon dont Aïcha était traitée par son mari. Mais je vis dans un pays - la France - où les femmes occupent partout les mêmes fonctions que les hommes, où jamais elles n’apparaissent comme les esclaves de leurs maris.