(…) ses plus précieux trésors étaient ceux qu'il réservait dans le secret de son âme, dans ce lieu retiré au fond de soi, que nul conspect humain ne peut sonder, et dont les profondeurs sont réservées au regard de Dieu.
(…) et c'était même avec nostalgie que l'on découvrait, dans la grande cour d'honneur, tout en face de la chapelle, un blasonnement de pierre qu'aucun étudiant ne prenait plus le temps de déchiffrer, du reste écrit en latin, et qui proclamait vainement, à plus personne, la destination originelle du collège de Sorbonne, à savoir l'enseignement de la théologie. Habitué tout au long de trois ans à la hideur de l'Université de Lausanne, qui avait l'allure au bord du Léman d'un assemblage malhabile de boîtes à œufs fossilisées dans des excréments d'éléphants, le jeune Helvète (…) devait découvrir bien vite qu'à l'imitation de la chapelle, déconsacrée, la Sorbonne tout entière avait été, dans un passé très récent, désaffectée d'à peu près toute intelligence.
(…) quelques pages des Méditations sur l'Évangile de Bossuet, qu'il citait de mémoire: « la grande habileté des politiques, c'est de donner de beaux prétextes à leurs mauvais desseins, car il n'y a point de prétextes plus spécieux que le bien public. »
(…) ora et labora, tout est là ! Et puisque je ne prie pas assez, je tâche de travailler un peu trop, afin de compenser.
Un protestant n'est d'ailleurs jamais que cela, à savoir un chrétien conformé au monde, c'est-à-dire un païen tripotant des crucifix de bois sec dans des temples de pierres nues (…) Fascinantes églises réformées ! dont il faudrait mieux dire « églises déformées », tant elles épousèrent dès Luther les courbes perverses des autorités de ce monde, qui en furent aussitôt les véritables et suprêmes ordonnatrices. Ce n'est pas un autre que Luther qui écrivait que nul mortel ne doit contester l'autorité du prince, pour ce qu'elle est immédiatement instituée par Dieu (…)
L’exploit de la religion réformée : brandir la Bible contre l'Église, le Livre contre l'Institution, Gutenberg contre saint Pierre, la Lettre enfin contre l’Esprit.
Si Dieu est, alors tout lui appartient, et tout lui doit être rendu. Non pas tout abandonner, car tout le monde hélas ne peut pas être moine, mais tout lui donner ; et ne rien accomplir, ne rien aimer, ne rien penser qui ne soit accompli, aimé ou pensé dans l'unique dessein de lui être offert en action de grâce.
Tiens ! qui se souvient encore que la définition la plus nette du totalitarisme a été condamnée par l'Eglise en 1864, dans le si mal connu Syllabus du pape Pie IX ? Proposition trente-neuvième : "L'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits, jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite." L'État comme source et origine de tous les droits, c'est-à-dire l'État totalitaire, fermement condamné plus de cinquante ans avant, par exemple, la fondation du parti nazi. Dont on comprend d'ailleurs par là même pourquoi il fut un adversaire acharné de l'Église, qui elle-même l'avait, par avance, désigné comme l'ennemi à combattre.
L'Inquisition médiévale, mon petit vieux, c'est l'introduction salutaire du droit romain dans le chaos de la justice féodale. L'Inquisition, c'est un progrès : l'accusé a le droit de se défendre, et il évite l'ordalie, qui n'est pas un délire ecclésiastique mais bien séculier (…) en cinq siècles d'efficace, l'Inquisition a condamné à peu près trois mille personnes à mort. J'entends bien : c'est toujours trois mille de trop, et ce sont trois mille âmes dressées devant l'Église comme ses éternelles et justes accusatrices. Mais l'honnêteté nous contraint à reconnaître que c'est tout de même plus de dix fois moins que le bilan humain de la Terreur. Laquelle a duré deux ans. À noter en outre que la pire des Inquisitions - car elles sont multiples ! - fut l'Inquisition espagnole, qui passa très vite après sa création sous la coupe, comme par hasard, du pouvoir royal. Plus rien à voir donc, ni avec l'Inquisition romaine, ni avec l’Inquisition médiévale… Ainsi, tu peux consulter à ce propos les plus scrupuleux registres, et tu constateras que l’Inquisition, là où elle avait quelque puissance, a empêché par exemple l'hystérie collective des chasses aux sorcières dont fut traversée l'Europe du Nord, au XVIe et au début du XVIIe siècle. Et il ne faudrait pas trop me pousser, vois-tu, pour me faire dire qu'à peu près tous les épisodes de l'histoire de l'Eglise sont pareillement noircis et déformés par la pire espèce d'homme qui soit : le demi-cultivé. L'homme qui croit savoir, parce qu'il a lu deux livres ; mais qui en réalité ne sait strictement rien, parce qu'il n'a lu que deux mauvais livres.
Fascinant événement que la germination d'une amour nouvelle dans un cœur ! Il la vit, il rougit, il pâlit à sa vue ; et ce rougissement soudain était comme le signe apparent d'une éclosion de roses dans son âme, qui fleurissaient à peine en terre tombées. Un regard, un geste, un mot peut-être avait suffi - mais à quoi suffi ? A transformer le commun en unique, l'ordinaire en singulier ; à exhausser en un instant au-dessus de toutes les masses humaines, une seule âme, aux yeux d'un seul.
En fait, dans la pensée de Marx, puisque l'homme ne reçoit rien que de lui-même, il est impossible de concevoir le rapport de l'individu à la communauté sinon comme celui du conflit de deux despotismes. L'homme se devant tout ce qu'il possède, sa pente naturelle est d'accaparer. L'État n'a donc pas le choix : au despotisme de l'individu, il oppose le despotisme du général, qui a nom communisme, et qui impose à l'homme une dépossession radicale, afin d'éviter le jeu des aliénations qui structurent le capitalisme.
-Si je résume donc : pour Marx, la propriété privée est fondamentalement liée à la privation d'une propriété possible chez autrui. Posséder en propre, c'est priver autrui de ce que je possède. Pour l'Église catholique au contraire, la propriété privée fonde la possibilité du partage, c'est-à-dire du don.
Dieu, dit Augustin, est interior intimo meo, mais aussi superior summo meo ! Il est hors et dans nous, comme dirait Pascal.
Le cuistre délétère Schopenhauer pourrait même n'être pas absolument nuisible à qui crève d'absurdité sous le sabot des ânes Sartre, Deleuze, Foucault ou Derrida. Le bousier est Titan, lorsque l'on est ciron. Car la philosophie des siècles proches est cette pente de catastrophe sur quoi l'homme roule, avec la frénésie du désespoir, vers son abolition consentie. Elle est cette déclinaison d'ombre qui penche vers le néant. Dans ces terres désolées, chacun conspire à l'empire de la mort, impatient de sa proclamation définitive et fatale (…)
Hegel avait prononcé : la mort est le maître absolu ; et il fit pénétrer le néant au cœur de l'étre, et la vie devint une perpétuelle agonie surmontée (…)
Les entrepreneurs de désespoir que deviennent alors les philosophes qui s’intronisent matons d'une prison qui a nom « finitude », et dont les barreaux sont l'espace et le temps (…)
Lorsque le Diable se travestit en philosophe, il invente la résignation de l'homme à la finitude (…) Car la dernière ruse du Diable est de se contrefaire lui-même, et d'aller par le monde répétant désormais l'exact contraire de ce qui fut sa première promesse fallacieuse faite à Ève : Assurément, vous ne mourrez point, et vous serez comme des dieux. Ainsi disait-il aux premiers temps. Maintenant, aux derniers, et afin de n'être pas reconnu, il murmure à l'homme éperdu : Ne désire plus ne pas mourir, et sois ici-bas comme un dieu. Et l'homme, heureux d'avoir ainsi la ressource de rétrécir le monde et son destin aux dimensions de son désespoir, s'empresse de bâtir lui-même des murs d'obsidienne noire, qu'il veut faire monter jusqu'au ciel, afin d'offusquer les étoiles. De satisfaction, il s'entrefrotte les mains : le soleil ne pouvant plus l'atteindre, il lui devient aisé de prononcer la nuit seule vérité. Au-dedans, il fait éteindre toutes les bougies, toutes les chandelles et toutes les flammes ; et il ne se sent plus de plaisir, quand il constate que sa doctrine se vérifie. Il observe l'ombre, déclarant qu'il n'est rien à voir ; il écoute le silence, affirmant qu'il n'est rien à entendre. C'est le triomphe de la tombe, et le Diable au-dessus, fossoyeur joyeux, danse une gigue de jubilation.
Extases connues, presque programmées, et pourtant toujours surprenantes, inattendues en leurs inflexions, leurs linéaments, leurs modulations qui parfois se prennent à des raffinements chromatiques inattendus, tombent d'un demi-ton, soudain, et descendent encore, puis remontent (…) Alors, voici que s'avance l'immensité des variations possibles, et l'évidence de ce que deux instruments suffisent à ne jamais épuiser l'infini. Voici les notes identiques et toujours neuves dévoilant leurs inépuisables résonances à qui ne s'en fût jamais douté. Enfin, voici les modulations magnifiques de deux âmes qui se cherchent à la surface d'elles-mêmes, et tâtonnent jusqu'à l'autre.
Paul Savioz, en effet, était né parmi ces générations qui se pressent, éperdues et hagardes, au bord du précipice des derniers âges (…) Animées de la rage inextinguible de n'être rien lors que l'on veut être tout, elles s'employèrent avec acharnement à la destruction perpétuelle et exhaustive de l'intelligence, de l'art, du monde et de l'homme même. Elles inaugurèrent dans l'histoire le pantocide : l'extermination de tout, afin de n'avoir plus rien en face de soi. Elles inventèrent donc, à fin d'accomplir ce dessein délicat, que les sens valent la raison, que l'homme n'est plus un homme, ni la femme une femme, que le cerveau pense et l'âme n'existe pas, que la famille est à géométrie variable, que le langage doit être une idéologie, que l'éducation est une entreprise participative, que la rentrée peut être littéraire, que le cinéma est un art, qu'il existe d'autres musiques que savantes, que l'animal est l'égal de l'homme, que le suicide n’est point un scandale, enfin, que Dieu est une hypothèse, et la religion une affaire strictement privée (…) Ces hommes-là ont découvert d'être heureux dans l'erreur, ou du moins, de s'en convaincre par empoisonnement d'indifférence pour toute réalité qui ne fût point à eux relative. Bêtes et méchants, ils ont la volupté de leur bêtise, et la jouissance de leur méchanceté (…) Ils ont proclamé qu'ils viennent de la terre, et que la mort les y fait retourner (…) Sans mémoire de leurs âmes, ils se croient solubles dans le cosmos.
(…) car l'assoiffement de l'âme pour sa Source ne s'éteindra pas à l'heure où elle y joindra pour jamais sa bouche ardente et désirante.
Ô rareté de la symétrie dans l'éclatement au ciel d'une passion ! (…) Presque toujours, l'on est seul lorsque l'on commence d'aimer. Aussi l'amoureux par essence est le contraire d'un séducteur: il ne détourne ni n'attire à soi, - mais il se jette lui-même vers l'aimée, aimée déjà, et qui ne le regarde pas encore. L'amoureux est séduit, c'est donc lui qui dévie de sa voie et tombe dans l'orbite impérieuse de l’autre…
Il n'y a pas d'amour véritable hors de Dieu, pour un catholique, en effet (…) S’ils s'aiment en vérité, ils s'aiment en Dieu. Et là, infime mais réelle, il y a possibilité d'un bonheur durable.
Calvin ni Luther n'avaient d'humour, parce que ce n'étaient pas même des chrétiens - seulement des fanatiques.
Beaucoup, exposées ainsi au-devant de lui, beaucoup étaient belles ; mais aucune ne semblait à lui destinée ; toutes ces beautés ne le concernaient pas, toutes ces grâces n'étaient pas pour lui, et tous ces appas pressés en petit tas de commères au sol n'avaient pour lui d'autre intérêt qu’esthétique. Il les voyait bien telles que, certaines, elles étaient : belles, même avachies parmi leurs sacs et leurs vestes, mais non pas attirante pour lui qui ne pouvait s'empêcher de les observer comme des ébauches dont l'unique achèvement l'avait ravi quelques jours auparavant, dans la personne à peu près parfaite à ses yeux de Françoise. Paul désormais se constatait entouré d'esquisses, d'ébauches et de brouillons ; et partout où portaient ses yeux, l'absence de la toile achevée les lui crevait.
D'ores et déjà, il vous faut être conscient de ce que le XIVe siècle est bel est bien l'âge d'une métamorphose quasi totale (…) Pestes, guerres interminables, famines, rien ne paraît devoir être épargné à la population du XIVe siècle, - sans même encore parler des bouleversements politiques, tels que le Grand Schisme. Par parenthèse et par anticipation, je vous signale que c'est précisément dans ces temps de chaos, dans un siècle de guerre à peu près permanente, que naît ce que l'on pourrait nommer, avec quelque anachronisme, le sentiment de « l'identité nationale», et tout ce que cela comporte de sales conséquences : avec la guerre de Cent Ans, les Français commencent de haïr les Anglais en tant qu'Anglais, et les Anglais, fiers de leurs victoires, commencent de mépriser les Français comme tels. Ainsi, la cour d'Edouard Ill abandonne progressivement l'usage du français, langue dans laquelle l'aristocratie s'exprimait pourtant depuis trois cents ans (…)
En 1309, le Pape Clément V s'installe en Avignon - la papauté y demeurera jusqu'en 1378. Et, comme par hasard, durant ces soixante-neuf ans, le trône de Saint Pierre sera occupé par pas moins de sept papes... français (…) finit par provoquer, nous le verrons, une séparation radicale de l'Empereur et du Pape, le premier décidant qu'il n'est plus même besoin d'être sacré par le second pour être empereur (…)
Et Luther bientôt renchérira, dans son Commentaire sur l'Épître aux Romains en proclamant que l'autorité du prince est absolue ici-bas, puisque c'est Dieu même qui l'a instituée. Idée, notons-le, totalement absurde jusques alors. Enfin, catastrophe supplémentaire : en 1378, le Pape Urbain VI est élu dans un climat de confusion à peu près totale, et il se révèle si tyrannique avec ses cardinaux (français) que ceux-ci élisent un autre Pape au mois de septembre de la même année, l'antipape Clément VII. Deux lignées naissent alors, celle des antipapes d'Avignon, et celle des papes de Rome (…)
Mais rassurez-vous, comme toutes les périodes de déliquescence, le XIVe siècle est un âge de splendeurs artistiques : Dante, Pétrarque, Boccace, (…) Van Eyck, (…), Cranach, Dürer (…)
J'espère pouvoir vous montrer - point fondamental tout à la fois pour l'histoire des idées que pour celle des mentalités - que la séparation de la foi et de la raison, laquelle ira jusqu'à une opposition de l'une à l’autre ; que cette séparation donc va de pair avec une rétractation de la foi dans l'exclusivité du for intérieur, pour finalement perdre, chez Luther toute attache avec les œuvres.
(…) l’essence de la foi est définie par l'Aquinate comme une cogitatio -, c'est-à-dire comme un acte de l'intelligence, et non d'abord de l’effectivité, ou comme diraient les modernes du "sentiment" - du cœur chez Pascal !
Sa vanité virile trouvait dans cette imagination la force d'une tension qui l'empêchait tout bonnement de tomber aux pieds de Françoise ainsi qu'une flaque de cire fondue, en la suppliant de l'aimer immédiatement et, au moins, jusqu'à la consommation des siècles.
De même, tous les sons y étaient feutrés, comme étouffés par les épais et nombreux tapis, et par les longs et larges rideaux. Chaque parole prononcée tombait parmi ces ombres ainsi qu'un intrus, et il suffisait de murmurer un peu plus haut que le maître de maison pour être saisi soudain par l'impression d'avoir expectoré dans la chambre d'un agonisant un hurlement de pourceau qu'on égorge. Une flatulence pudique y eût fait l'effet d'une fanfare de buccins carthaginois dans un sépulcre ; et les mouches elles-mêmes préféraient d'aller sur leurs pattes, pour ne point avoir à bourdonner.
La sincérité est la sainteté des temps d'après tout, et consiste simplement en ceci qu'un individu sincère est celui dont le discours et la pensée sont exclusivement occupés de lui-même, et dont lui-même constitue l'excuse multi-usage de toutes les balivernes proférées. Rien de ce qui est en moi ne peut être ni faux, ni surtout indigne d'être exprimé, puisque cela est en moi, et que moi est sacré, sacral et sacramentaire, et que moi est cette eau lustrale d'où la plus puante ineptie ressort luisante d'une importance à éteindre les plus lointains soleils, et à faire dévier dans son orbite la course des galaxies (…) Gide postulait ceci, qui est absurde, qu'il suffit de se mettre nu pour être beau ; ce qui, transposé dans l'ordre de l'esprit, revient à considérer qu'il suffit de parler de son propre fonds pour être vrai. Les deux temps immuables de sa sincérité : se constater, et puis s’acquiescer ; mais surtout ne rien transformer, ne rien tenter d'exhausser, ne rien surmonter, ne rien dompter.
Arrivée, elle effleura le dossier et les coussins, d'un geste qui semblait être une caresse d'apaisement, et sa longue main blême, traversée de quelques visibles veines violettes, eut des ondulations de chatte soupçonneuse, avant de s'enfouir dans les replis du tissu (…)
- Il faut le faire bien travailler, répéta Mme Odier. Il ne faut pas qu'il gâche son talent. Il a beaucoup de talent... (Elle se tut durant un instant, puis elle parut contempler avec étonnement les mouvements de sa main, qu'elle ne fit pas cesser pour autant. Elle reprit sans quitter des yeux les volutes dessinées dans l'air, qu'elle fit plus vastes, s'élevant jusqu'à son visage.) C'est étrange. Je veux dire : le talent... Ça tombe comme ça, comme la foudre, sur quelqu'un...
(…) jusqu’au XIIIe siècle, c'est-à-dire en somme depuis saint Augustin jusques à saint Thomas d'Aquin, le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel tant bien que mal et du moins en théorie, allaient de concert. L'on cherchait à penser, afin de la rendre effective, leur concorde (…) La marche espérée harmonieuse des deux pouvoirs, temporel et spirituel, n'était dès lors que l’une, parmi maintes autres, conséquence de l'harmonieuse unité de l'homme avec lui-même, - l'âme ayant pour destin essentiel de s'unir avec le corps, et le corps ayant tout autant pour destinée intrinsèque d'être animé par son principe de vie. Il y avait donc composition du sensible avec l'intelligible. Pourtant, les choses vont commencer de changer au XIVe siècle, et d'une composition l'on passera bientôt à l'idée, absolument neuve en chrétienté, d'une opposition (…) Jusqu’au XIVe siècle, il était impensable d'envisager une "séparation de l'Église et de l'État", mais non pas pour cette raison qu'ils étaient confondus, bien au contraire ! L'Église et l'État n'étaient pas séparés, mais ils étaient distingués - distingués pour mieux s'unir. Pour mieux organiser l'existence de ce "composé" profondément unifié qu'est l'homme, corps et âme, sens et intelligence, action et contemplation, dans le monde et hors du monde.
(…) la vie de l'esprit est une vie, et qu'à ce titre elle doit être fécondée pour être à son tour féconde, nourrie pour être ensuite nutritive, abreuvée pour être enfin désaltérante.
Tandis que Paul Savioz s’extirpait de ce jus onctueux où il avait cuit toute la nuit, Françoise descendait déjà la rue Mouffetard, dans l'insouciance et la légèreté. Ailée de grâce et d'élégance, le nez fin au-devant, et derrière elle les pans de son foulard flottant à la brise, elle ne songeait qu'à profiter de la fraîcheur du matin, et du scintillement blanc du soleil surtout qui paraissait à peine par-dessus les toits. Ailée de grâce et d'élégance, elle allait droit devant elle, sereine d'être somptueuse, certaine inconsciemment d'enluminer tout sur son passage…
«- J'allais lui faire visiter |'église Saint-Etienne-du-Mont, annonça Guillaume. J'entends bien lui faire voir tout de même cet endroit où les obsèques eurent lieu du père Goriot.»
La foi est, en tant que telle, dirigée contre le monde - grande proclamation paulinienne et même johannique : le monde est ce domaine de ténèbres qui se définit par là qu'il ne reconnaît pas la lumière du Christ lorsqu'elle se manifeste en lui.
En somme, je crois que tout Pascal tient dans le fameux fragment qui affirme que Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, et que cependant, il ne faut point dormir. Que signifie « dormir" ? Eh bien je crois tout simplement que cela signifie ne plus être en mouvement, c'est-à-dire n'être plus in-quiets, ne plus "chercher en gémissant » (…)
Il ne suffit donc pas d'abandonner le domaine du monde, encore faut-il le renier. C'est le seul moyen de s'assurer qu'on ne subordonne pas Dieu à quelque chose de l'homme, et que par conséquent c'est bien à Dieu que l'on pense (…)
L'événement premier de la vie spirituelle et pensante de Pascal, ce n'est pas l'émerveillement, c'est, au sens ancien de ce mot, l'étonnement - c'est-à-dire l'effroi. Voyant la misère de l'homme sans Dieu, Pascal est effrayé ; il est effrayé de lui-même et de la nature (…) Il vient à Dieu par la peur de la misère de l'homme sans Dieu, mais il adhère à Dieu par la peur de Dieu, c'est-à-dire l'effroi que suscite en lui la possibilité de penser Dieu, de contempler Dieu, et même de se reposer en Dieu, comme dirait saint Augustin (…)
Saint Thomas, et toute l'Église avec lui, affirme au contraire que l'inclination au bien est une inclination naturelle qui peut certes être offusquée dans l’homme, réduite à une efficace minime, mais jamais supprimée.
- On est effectivement assez loin de Pascal, commenta Françoise, le livre ouvert tenu dans ses mains. Je lis ici, au fragment 978 : « L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres. Et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son cœur. »
(…) Pascal est victime de sa faute originelle, si j'ose dire, faute presque luthérienne, à savoir : supposer la corruption radicale de la nature humaine par le péché d'Adam. De là son impuissance à penser le rapport de la nature à la grâce comme un rapport de perfectionnement de la première par la seconde. L'homme étant devenu naturellement mauvais, le mal ayant en son cœur des racines naturelles, il faut détruire cette nature pour sauver l’homme - et comme tu le disais bien, il faut aller contre sa nature pour l'arracher à son péché (…)
Au vrai, la grâce guérit la nature. Mais cela n'est possible que si l'on considère cette nature malade, c'est-à-dire privée de certaines de ses capacités, que la grâce viendra restaurer.
Car plus l'homme est semblable à Dieu, plus il est semblable à lui-même. Cela découle de sa nature ad imaginem Dei. L'homme pécheur, l'homme s'éloignant de Dieu, c'est aussi l'homme qui s'éloigne de soi-même, et qui se fait dissemblable à soi (…) Donc s'aimer soi-même n'est rien de mauvais en soi, si l'on s'aime en vérité, ou dans la vérité de soi-même, qui est notre ressemblance à Dieu.
Pas de plus vaine façon d'essayer de se connaître que la façon gidienne de s'enfermer seul avec son journal intime, où l'on ne fait jamais que contempler ses masques avec complaisance, et prendre les poses les plus affectées devant la glace polie de sa mauvaise conscience, - à cause que seule la mauvaise conscience est un miroir ou l'on ne voit que soi, tandis que la bonne est une vitre par quoi pénètre en nous la clarté des étoiles.
Absurdité dès lors de l'idée selon quoi l'acteur doit s'oublier pour n'envahir pas son rôle, faire en lui le vide, pour se remplir d'une personnalité qui, indépendante et subsistante en soi-même, pré-existerait indépendamment de sa réalisation sur les planches. C'est au contraire en étant au centre de soi-même, au lieu de sa plus haute singularité, qu'un comédien parvient à signifier sur scène la vérité d'une figure éternelle, de l'une de ces formes parfaites et pures que sont les grands caractères du répertoire dramatique, d'Eschyle à Claudel, en passant par Shakespeare et Molière.
L'idée de la jeune femme était en lui le pôle absolu de tous ses flux. Temps à autres, il s'efforçait de se raisonner : il s'admonestait et se faisait sermon à lui-même, en se traitant de tous les noms imaginables d'animaux qui pouvaient avoir un rapport avec la flaccidité de la limace, la servilité du ver de terre, ou encore la sotte docilité du chien. Vain effort, et d'ailleurs jamais prolongé ! À peine égrenés quelques noms tirés de ce bestiaire improvisé à l'usage de l'outrage envers soi-même, Paul retombait tout entier dans le trouble dont il était agité.
S'il est catholique, à mon sens, l'artiste n'a qu'une mission, qu'une vocation : rendre toute chose à Dieu (…) Il s'agit de dire cette chose très simple que nul homme, en tant qu'homme, n'échappe aux filets de Dieu.
Quel contraste alors avec les temples protestants ! Et même avec la plupart des églises catholiques de mon pays, soit laides, soit massacrées par les protestants (…)
Les protestants français ont toujours été d'abord des opposants politiques, qui, consciemment ou non, choisissaient a Réforme afin d'essayer de contre-peser le pouvoir du roi, qui s'acheminait vers les excès d'une monarchie absolue (…) Y compris pour Luther, qui a remis de manière criminelle les clefs du pouvoir spirituel dans les mains, exclusivement, de petits princes germaniques.
(…) pour les catholiques, l'Église continue la Révélation, en tant que corps du Christ
Le pouvoir, c'est-à-dire donc l'argent, permet à ceux qui le tiennent de tout foutre en l'air non seulement en toute impunité mais, mieux encore, avec la bénédiction frénétique des imbéciles. Et quand je dis "tout", je veux dire : absolument tout. De l'Europe au mariage, en passant par la famille, l'école, l'Université, l'agriculture, les paysages, - tout, vous dis-je ! La troupe abrutie des bêlants applaudit à la construction de son propre abattoir. Plus rien ne tient debout, de part et d'autre de cet Occident qui n'a jamais si bien mérité qu'aujourd'hui l'étymologie de son nom.
Traduisons en langue politicienne : le riche de gauche, qui gagne plus d'argent que la totalité des habitants de son patelin d'origine réunis - mais qui se déclare pour plus de verdure en ville, pour moins de pollution, pour les droits infiniment démultipliés de toutes les minorités que même les plus scrupuleux des bureaucrates du Progrès ne parviennent plus à taxinomiser, pour la fin de la famine dans le monde, pour la fin de la guerre dans l'Univers, bref, pour tout ce qui lui assure la bienveillance béate des masses. Voilà comment la France entière a pu se réjouir, il y a quelques ans, de la perspective de se voir gouverner par l'une des plus exhaustives crapules expectorées par la dernière pneumonie de Lucifer, à savoir le directeur du Fonds monétaire International. Crapule infâme, cela va de soi, puisqu'il faut avoir assurément commis l'indicible pour parvenir à reposer sa graisse troufignarde sur un trône si décisif - mais crapule admirée, aimée, désirée par la canaille pour cette simple et bonne raison qu'elle se publiait de gauche.
- Camus, mon Dieu..., soupira Paul. Ce Bogart du journalisme lustré a l'auto-bronzant, qui a passé sa vie à mystifier les hommes de lettres en rédigeant de petites dissertations philosophiques, calibre Iycéen, et à piper les philosophes en écrivant de mauvais romans dans un style de sourd-muet...
- (…) mais j'avais en tête ceci de précis, reprit Justin, cette affirmation de Malraux selon laquelle
l'absurde n'est qu'une question, et que c'est une grave erreur que d'avoir voulu en faire une réponse.
- Eh bien tu vois, cela confirme mon instinct. L'absurde de Camus est une doctrine de déficient mental. Car enfin, voilà un type qui explique calmement à son lecteur que l'homme porte en lui un "appétit d'absolu" dans une monde radicalement incompatible avec cet absolu (…) Question : si l'appétit d'absolu est une construction, d'où tire-t-elle, comme telle, sa nécessité ? Seconde question : si l'appétit d'absolu n'est pas une construction, d'ou vient que l'homme le comporte? Comment est-il possible que l'homme cherche du sens, si ce n'est pas d'abord le sens qui sollicite l’homme ?
(…) l’idée d'un homme capable de fabriquer de toute pièce, dans un monde où le bien et le mal n'ont aucune réalité, la notion d'un Dieu qui est amour, eh bien cette idée est infiniment plus invraisemblable, en fin de compte, que celle d'un homme qui tiendrait de Dieu l’idée de Dieu. Je veux dire : l'homme est plus incompréhensible dès lors qu'on le suppose capable de créer ex nihilo les idées du bien, du beau, du vrai ; que lorsqu'on l'affirme dépendant d'une origine transcendante qui aurait imprimé en lui ces idées.
Tout ce que je crois c'est que si l'homme est seul, sa dignité est un songe.
Quoi de plus abracadabrantique que cet homme inventant au-dedans de lui le tourment sempiternel du Sens dans un monde insignifiant ? (…) Quel enchaînement fatal pouvait bien conduire l'Univers à la production d'un organisme dont la complexité comporte la déchirure de ce désir réel d'une chimère par lui façonnée ?
Il songeait maintenant à la mort, dont Malraux dit quelque part qu'elle est « l'irréfutable preuve de l'absurdité de la vie». Mais quoi ! (…) D’où venue, au-dedans de l'homme, cette attente de l'éternité, dans un monde où toute chose passe et s’efface ? (…) D’où venue, en somme, cette certitude instinctive en l'homme que la mort lui est un terme contre-nature ?
C'était seulement le cri en elle, comme celui d'un singe en cage, de plusieurs décennies de ravages scrupuleux dans les têtes et dans les cœurs, qui conduisaient par tombereaux combles une génération tout entière à la fosse commune qu'une nouvelle Terreur fournissait en cadavres frais, celle de n'être pas à la hauteur du présent, dès lors qu'il persiste en nous de coupables inclinations envers certaines formes de structures héritées d'un passé qui ne peut, par définition, qu'être dépassé, - comme l'on dit d'une vieille patache doublée sur l'autoroute par un coupé sport.
Ce n'était certes pas là simplement l'ancestral état de l'homme ou de la femme mariée, que chatouille après quelques ans de confinement conjugal l'envie « d'aller voir ailleurs», comme l'on dit en un temps qui, pour désigner l'adultère, trouve élégant d'emprunter ses formules au registre du tourisme héliotrope (…)
Emma Bovary rêvait rencontrer dans sa vie un personnage de mauvais roman ; les jeunes filles de ce temps ne lisent plus de romans du tout. La jeunesse aujourd'hui n'a plus de rêveries, elle n'a que des idéologies ; elle n'a plus de frustrations, à cause que tout lui est autorisé, et tout proposé ; ne demeurent pour elle que les désillusions, qu'elle feint par désespoir de considérer comme des libérations (…)
Désormais c'est l'acte même de fixation du désir qui est devenu pour l'homme tant que pour la femme un repoussoir (…) Toute trace de stabilité dans une existence paraît un appauvrissement, une restriction, un enfermement intolérable enfin, qu'il convient combattre par tous les moyens, surtout lorsqu'elle paraît devenir le lieu d'une satisfaction possible (…)
Toutes les fibres par quoi la jeune fille tenait à son époque dolente et désespérée, se hérissaient d'horreur à l'idée de n'être plus agitées par les orages magnétiques d'un soleil noir nommé néant.
- Pour une fois, en matière de femmes, je suis d'accord avec toi, acquiesça Justin. Délices de cette période très étrange où l'on sait bien, l'un et l'autre, que l'on se plaît, avec l'amour entre nous cent fois dits déjà mais en silence. Délices d'aimer sans preuves, sans cette vérification par friction des viandes, qui viendra toujours bien assez tôt. Délices encore de s'amuser à deviner un corps que l'on n'a jamais vu, entrevu seulement, parfois, au détour d'un geste, ou d'un mouvement, ou du plissement d'un vêtement. Délices de frémir encore d'émotion à son approche, délices de rêver encore à sa main simplement dans la sienne, délices de ces lèvres là-bas dont on ignore la saveur !
Mensonges, mensonges, mensonges : les voilà, les drogues de notre jeunesse ! Mensonges tenus pour vrais en toute sincérité, bien sûr. Et c'est en quoi ils sont les plus dangereux d'entre les drogues. Vapeurs, illusions, fantasmagories. Des éléphants roses, partout ! (…)
Pas même des cauchemars, non : des lambeaux de cauchemar. Haillons, loques, guenilles de rêves mal ensemble tissés, qui font un hideux voile dont la jeunesse se couvre les yeux pour ne plus voir le monde qu'au travers de ce torchon bigarré (…)
Et ils battent des pieds, bêtement, comme ça, en ne palpant plus jamais rien de stable ni de solide. Ils flottent à la surface d'eux-mêmes, et leurs pieds ne touchent plus le fond de leurs âmes depuis tellement longtemps qu'ils ont oublié même qu'il y avait un fond. C'est bien pour cela qu'ils sont à plaindre, allez, tous ces pauvres spectres ! On ne peut même plus dire qu'ils ont bon ni mauvais fond : ils n'ont plus de fond du tout. Du moins le croient-ils si fermement que cela finit par leur tenir lieu de réalité intérieure (…)
Et nous sommes parvenus à un tel degré de déchéance qu'on a inventé ces abominables lieux virtuels dits "de rencontre", où l'on ne rencontre que des photographies, que l'on survole ainsi que des marchandises au marché (…)
Autrement dit encore, l'on n'est jamais confrontés qu'à ses phantasmes. Toutes les images qui surgissent sur l'écran sont des projections de nos préférences. Toutes celles qui apparaissent sont en somme des candidates présélectionnées, sur de très sélectifs critères. À quoi s'ajoute le fait que chaque pauvre âme qui s'expose dans ce catalogue cataclysmique est en fait la victime d'un algorithme sournois, lequel attribue à chacune, en fonction de ses "succès", un score de désir : plus Untel est apprécié, plus il est appréciable, en somme (…)
- En somme, résuma Guillaume, ces lieux-là sont destinés aux personnes qui n'ont même plus le temps ni l'énergie d'aller jusqu'à la discothèque la plus proche - puisque de toute façon le résultat est le même, et qu'en outre une photographie ne remplacera jamais la vue d'un corps se mouvant dans l’espace…
- En quelque sorte. C'est la conséquence logique ; c'est un pas de plus fait dans la tristesse de fin du monde.
- Plus triste qu'une boîte de nuit, soupira Justin, il fallait vraiment aller le chercher au fond de l'enfer...
La lecture, songea Paul, ne dispense pas de vivre, elle dispense la vie même (…) Advenait ainsi une « vie revécue », selon la formule de Ramuz : "et alors cette vie s'ajoute à notre vie qui va ainsi s’élargissant."
- Et n'y a-t-il pas, demanda Justin, un prophète à qui Dieu ordonne de manger un livre ?
- Ezéchiel, bien sûr ! "Fils de l'homme, votre ventre se nourrira de ce livre que je vous donne, et vos entrailles en seront remplies. Je mangeai ce livre, et il devint doux à ma bouche comme le miel."
Il se vit, aux côtés de ses compagnons, vivant plusieurs années de simplement se nourrir l'esprit, de se construire une intelligence, d'exercer au-dedans cette faculté pleine de mystère que l'on nomme le goût, et n'ayant surtout par là nul autre dessein que, en somme, de parvenir peut-être, un jour, à devenir des hommes dignes de ce nom. Se former, disait-on ; et il fallait entendre, lorsqu'il s'agissait de cette seule formation véritable qui a nom les humanités, il fallait entendre : prendre forme humaine, lentement, difficultueusement, peut-être interminablement. Et puis, à côté d'eux, il y avait les autres, tous les autres heureux qui se préparaient à l'évidente et prompte efficacité sociale, tous ceux-là qui se préparaient à servir les homme avec des journées de travail définies et déterminées, et des tâches difficiles souvent, mais récompensées d'être utiles manifestement et immédiatement.
Il y a deux types de médecin : ceux que la vie intéresse, et pour qui la médecine est une forme appliquée de la biologie ; et ceux que les vies intéressent, pour qui la médecine est une vocation de service (…) Les premiers ont un métier, qu'ils exercent souvent de façon remarquable ; les seconds ont une vocation…
Les gens qui n'ont plus le temps de penser ont inventé la "culture" pour se donner l'illusion, le samedi après-midi, que par quelques livres feuilletés, quelques musées traversés les yeux fermés, ou quelques concerts entendus en dormant, ils s'évadent de leur vie quotidienne vers un univers parallèle, visité par eux en touristes lorsque leurs activités d'esclave leur en laissent le loisir.
- Je ne lis évidemment pas mes contemporains, dit Guillaume, la vie est trop courte (…) L’autofiction, c'est l'officiel patronyme de la racontouze de soi au siècle où personne n'est plus personne. Récit de l'insignifiance, C'est l'aventure de Moi-Je au pays du néant. L'autofiction, c'est l'inversion fatale, c'est l'idée selon quoi il suffit de se raconter pour devenir intéressant. L'expression de soi fait la valeur de soi.
- Sans compter, ajouta Justin, qu'il faut évidemment que tout le monde puisse se reconnaître dans cette racontouze. Par conséquent que les événements narrés soient les plus communs, les plus banals possibles.
Que dit Guillaume d’Ockham ? Que Dieu est tout-puissant. Ce n'est certes là rien de neuf ; mais c'est la manière d'entendre cette puissance absolue qui est neuve, car en somme, absolu prend soudain son sens littéral : la puissance de Dieu est conçue comme une puissance déliée de toute contrainte, aussi bien extérieure qu’intérieure. Elle est déliée donc, en Dieu même, et de l'intellect et de l’amour (…)
Plus généralement, il aurait pu faire que le bien soit le mal, et le mal soit le bien ; que le vol, le meurtre, le blasphème, par exemple, soient des actes qui méritent à leurs auteurs le salut éternel. Qu'est-ce à dire ? Que la réalité du monde est radicalement contingente, suspendue au vouloir de Dieu, - et pas même au "bon" vouloir de Dieu. La première conséquence pratique est évidente, et vous allez voir à quel point elle prépare le Réforme luthérienne, et même Kant : la morale n'est pas, comme telle, la poursuite du bien, elle est la soumission de la volonté humaine aux préceptes divins pour la seule raison qu'ils sont divins. La raison prochaine de mon obéissance n'est pas le bien, mais l'absolu comme tel d'un commandement tombé du ciel. Comprenez-vous bien ce qui est en train d'advenir dans l'histoire de la pensée ? Sitôt posée, la volonté humaine est aliénée (…) volonté qui n'est libre que d'une liberté d'indifférence, une liberté logiquement déterminée comme possibilité pure d'agir en tous sens et en toutes directions.
Paul (…) aimait vivre parmi ses livres, car en somme, une bibliothèque bien faite n'est rien d'autre que la configuration intime de l'âme exposée au-dehors (…) Vivant parmi ses livres, il vivait en lui-même, et vraiment il se sentait ici chez lui, pource qu'il se reconnaissait dans son environnement, et s'y retrouvait. Le dehors était la figure visible du dedans invisible.
Il eut honte encore, mais non plus seulement de lui-même ; il eut honte de son temps, de cette société et de cet âge du monde où l'on peut vivre toute sa vie sans être jamais sollicité par le plus petit désir de l'Absolu. Ne fût-ce que pour le piétiner en toute conscience, à la mode merdeusement matérialiste du dix-neuvième siècle (…) Pour la première fois depuis deux mille ans peut-être, la société humaine s'était organisée sciemment en une conspiration silencieuse et universelle destinée à refroidir assez l'âme des hébétés humanoïdes d'après tout, pour qu'enfin mourût en elle la faculté de questionner le ciel.
On ne devient pas catholique en spécifiant un théisme indéterminé d'abord. On devient catholique parce qu'on tombe amoureux, parce que l'on découvre que la Vérité nous aime, et qu'elle est la Vie (…) certes, elle espérait immensément la venue de Paul au catholicisme, à cause que pour elle la vérité n'était pas ailleurs qu'au sein de l'Église, et que la vérité seule délivre, et donne la joie, et fait supportable la vie des hommes ; mais elle ne croyait jamais avoir en lui forcé aucune porte, et n'avoir rien entrepris avec la violence pour moyen. Bien plutôt s’était-elle contentée de témoigner, c'est-à-dire de le laisser venir à Vérité, à son gré…
La théorie viendrait de saint Paul, le grand fabricateur de la métaphysique chrétienne, et les plus enragés parmi les hérétiques trouvent même là l'occasion de nier le dogme de la sainte Trinité, à cause que le Christ n'en fit jamais moindre exposé ex cathedra. Leur réquisitoire cependant tombe tout en poudre dès lors que l'on voit ceci de fondamental que, l'existence n'étant pas la négation de la pensée mais son déploiement dans le monde, la vie du Christ, jusque dans ses silences, jusque même dans ses éclipses, est en elle-même lisible, et contient éminemment, parce qu'elle est la vie du Verbe divin, les théorèmes dont elle accomplit les actions. Une vie dans la vérité est l'illustration d'une pensée. A combien plus forte raison la vie de la Vérité en personne ?
De l'incompréhension ou du refus de ces vues sans doute vient la haine des niais envers les romans à thèse, qui seraient une trahison de la réalité de l'existence humaine. Las ! Toute vie en vérité vécue est une vie à thèse (…)
La parole de Dieu, d'abord écoutée dans le premier temps de la liturgie, est ensuite, à son apogée, consommée en réalité et en substance (…) La Sagesse de Dieu, écrivait Bossuet, « s'est rendue sensible en la chair qu'elle a prise au sein de Marie ; et elle se rend encore sensible par les Ecritures divines et par la parole de l’Évangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Ecritures sont comme un second corps qu'elle prend, pour paraitre encore à nos yeux. » C'est là, vraiment, vivre de théorie au sens étymologique du terme - vivre de theôría, c'est-à-dire de contemplation.
Ô les heures, les jours et les mois premiers des amours ! (…) C’était cette période de parfaite fortune où le temps se contracte dans un cycle de béatitude exquise, et tourne sur lui-même, comme l'éclosion d'un éternel printemps. Il n'avance plus, ni ne passe - mais se creuse. (…) Hier est comme aujourd'hui, et tous les demains du monde s'abolissent dans un aujourd'hui perpétuel, sans projet ni mémoire.
- D'autre part, reprenait Françoise, l'homme en péchant commet une faute contre Dieu. C'est-à-dire une faute infinie, laquelle donc il ne peut réparer par lui-même. Il ne peut pas satisfaire, comme l'on dit. La satisfaction n'est pas à la mesure de sa nature, puisque l'offensé, en quelque sorte, est Dieu même, l'être infini dont l'amour est infini. Seul Dieu pouvait y suffire. Donc Dieu vient en personne souffrir la peine du péché, il descend au plus profond de la nature humaine pour y satisfaire la faute de l'homme, dans l'homme, avec l'homme, - et cette satisfaction a donc valeur infinie, puisqu'elle est celle de Jésus-Christ, Dieu fait homme.
La résurrection n'efface pas le voyage de l'homme sur la terre. Dans l'éternité, chaque vie singulière sera accomplie en plénitude et comme résumée dans la personne ressuscitée. Ce sera moi, ce sera toi, et non pas des êtres soudain extirpés absolument de leur passé, de purs esprits anonymes. Non ! L'éternité est le contraire de l'anonyme, car Dieu seul connaît et appelle chaque homme par son nom véritable. Souvenez-vous de Marie-Madeleine au cimetière, qui ne reconnaît pas le Christ, qu'elle prend pour le jardinier. C'est lui qui se révélera en l'appelant par son nom : "Marie!" Et elle, en un second temps, de répondre : "Maître!" Dieu connaît l'homme en premier, il le précède en connaissance, et l'homme reconnaît Dieu…
Le christianisme est la seule religion qui proclame que la matière de l'homme aura part à sa gloire ! (…) Le corps est d'un prix infini, puisque promis à la vie éternelle. De là qu'il ne faut pas faire avec lui n'importe quoi. Tu veux que je te dise, Paul ? Le véritable mépris du corps, le pire qui soit, c'est d'en faire si peu cas qu'on le juge parfaitement extérieur à la vie de l'esprit et à la vie du cœur, c'est-à-dire à la vie pensante et à la vie morale (…) Le mépris du corps, c'est de "séparer le sexe des sentiments", par exemple. Le mépris du corps, c'est de dire : "je t'aime, toi, mon Gudule, et seulement toi", tout en allant promener ses fesses ailleurs, parfois avec le consentement le Gudule, parce que les fesses, "ça ne compte pas". Mais si, ma vieille prune, mais si ! Ça compte ! Tes fesses, c'est toi. Le mépris du corps, c'est de dire : "mon corps m'appartient", en le reléguant ainsi au rang d'objet par moi possédé, certes très intimement, mais possédé tout de même. Ce qui revient à le repousser hors de mon être, pour le faire tomber au domaine de l'avoir. C'est infâme.
Dieu n'est pas venu abolir le passé, il est venu offrir à l'homme le moyen, si j'ose dire, de s'en affranchir par des forces qui lui sont données, et non pas une force qui tomberait du ciel pour mettre un point final à sa vaste aventure.
Plus on est proche de Dieu, plus en lui on aime les hommes. Plus on est proche de Dieu, plus on participe intimement de cet amour sans mesure qu'il a pour tous et pour chacun, et pour la plus infâme crapule, et pour la plus crounie charogne, et pour la plus vérolée gueuse.
Dans les années 1530, François 1er, le « bon » François 1er, se complaît à faire griller régulièrement des protestants place Maubert. A tel point que, en 1535, soit un an après avoir été élu, Paul IlI écrit au roi de France, à propos de son « exécrable et horrible justice », et l'adjure de faire cesser ces atrocités en faisant « grâce et pardon » aux luthériens. Oui, mon cher ! L'un de ces papes de Rome, conchiés par Luther, insultés, maudits par lui, qu'il traitait de porcs, d'ânes, et de suppôts de Satan (…) Et ce n'est pas tout. Paul III obtient aussi de Charles Quint et de François Ier, encore lui, la trêve dite "de Nice » : dix ans ! Dix ans de trêve entre ces deux cocos-là ! Grâce à l’Église ! Mais attends, je te garde le meilleur pour la fin. En 1537, dans sa bulle Sublimis Deus, le pape condamne fermement, formellement, explicitement et absolument la pratique de l'esclavage. Il y est question surtout de l'esclavage des Indiens d'Amérique, mais le texte est sans ambiguïté : l'esclavage, comme tel, quel que soit le peuple qui en est victime, est une abomination inspirée par le diable.
Le dernier homme, (…) après avoir pulvérisé la subjectivité, l'humanité, l'auctoritas, l'art, la grandeur, la métaphysique, se constatait désormais enseveli sous les gravats de sa propre âme détruite, minée, saccagée. Mais l'indifférence était tombée si profondément dans son cœur, et si bien avait répandu sa pestilence parmi ses fibres, que l'homme d'après tout ne prit pas même la peine de repeindre les ruines de lui-même et du monde, afin de leur donner au moins un aspect apéritif pour les mélancolies et les ultimes lucidités. Non, - il proféra que la destruction était un destin désirable, et la laideur une récompense adorable. Il désira l'une de toutes ses formes, et adora l'autre de tout son cœur.
- Oui, répondit Nicolas, Guillaume a tendance à considérer que le christianisme authentique, celui de saint Paul, qui affirme que la foi en Dieu est une folie aux yeux de la raison humaine, est « fidéiste".
- Que le diable te patafiole pour tant de mauvaise foi, ô homme de foi ! Plus objectivement, car plus catholiquement, l'Encyclique Pascendi a rappelé cette condamnation du premier Concile du Vatican: "Si quelqu'un dit que la lumière naturelle de l'humaine raison est incapable de faire connaître avec certitude, par le moyen des choses créées le seul et vrai Dieu, notre Créateur et Maître, qu'il soit anathème." C'est exactement le fidéisme, qui considère que la raison n'a qu'un domaine légitime d'application, celui des phénomènes, et que l'être des choses, créatures ou Créateur, n'est jamais par elle atteint. La vérité religieuse est donc hors de portée de la raison, parce que la raison dans l'homme, par le péché originel, a été rendue radicalement incapable de Dieu (…) il ne faut pas oublier que Kant fut en somme le plus illustre des fidéistes aux temps modernes !
(…) on inventa cet oxymore fameux « couple libre », lequel très simplement consiste en ce que deux personnes attirées l'une par l'autre et désireuses d'accoupler leurs solitudes, mais n'ayant jamais lu Descartes, définissent la liberté le droit pour chacun d'être l'esclave docile de ses passions aléatoires ; s'autorisent alors, pour ne pas s'agacer trop vite, d'aller s'épanouir en divers bras et entre diverses cuisses. Les stoïciens enseignaient la liberté comme d'abord étant libération de ses passions ; Hegel affirmait que, dans le mariage, le lien spirituel est essentiel cela qu'il est « ce qui est indissoluble en soi, et sublimé au-dessus de la contingence des passions et de la préférence particulière temporaire » ; mais notre temps, qui sait tout mieux y autres, a proclamé libre celui que volontairement entrave le vouloir vigoureux de sa viande, et de passagères inclinations (…) Autrefois, on eût parlé entre soi, un peu honteusement, de petits arrangements destinés à la préservation d'un équilibre conjugal précaire ; désormais, on publiait partout avec fierté de vivre avec un cocu consentant, et de l'être également soi-même avec joie.
Ces liens que tu évoques, je ne les nie pas, je ne les abolis même pas - je leur conteste simplement d'être le tout de la vérité humaine. L'homme naît et vit dans ces liens, mais je ne crois pas qu'il leur soit absolument soumis. Preuve en est qu'il les peut penser. Et toute pensée d'un phénomène est toujours prise de distance par rapport à ce phénomène, donc libération. Je dis simplement qu'il y a non pas des liens mais des relations, des rapports, des familiarités d'âmes, ou des proximités spirituelles, qui transcendent les liens naturels et culturels, - aussi profonds que soient ceux-là.
"Croire consiste dans un acte de foi volontaire; mais il faut que Dieu prépare cette volonté par sa grâce." (Thomas d’Aquin). C'est quelque part dans le De causa fidei. Et puis, tout bonnement, la définition dogmatique de la foi ne dit-elle pas qu'elle est "l'assentiment libre de la raison et de la volonté, sous l'influence de la grâce de Dieu aux vérités que Dieu révèle" ?
"L'Église n'a pas besoin de réformateurs, mais de saints", écrivait Bernanos. Les réformateurs la ruinent, quand les saints, toujours, la relèvent. Le christianisme n'est pas une idéologie (…) la vérité catholique est la vérité la moins tyrannique de monde (…) Elle est totalisante, et non pas totalitaire (…)
Non, le christianisme n'est ni une culture ni une civilisation ; il est certes ce qui peut inspirer toutes les cultures, et l'édification de toutes les civilisations, mais lui-même n'appartient pas au domaine des réalisations humaines, si somptueuses soient-elles par ailleurs, et souvent si dignes d'accompagner sur terre son développement. Comme il n'est demandé, pour se convertir, à aucune âme de renoncer à sa personnalité, il n'est exigé d'aucun peuple qu'il désavoue ses caractères. La souplesse du catholicisme, qui n'est aucune lâcheté, est telle qu'il est même nécessaire à sa croissance à la surface du globe qu'un catholique de Chine soit différent d'un catholique d'Amérique du Sud ou d'Afrique du Nord : tous, certes, ils croient aux mêmes vérités, mais tous ils les croient à partir d'eux-mêmes, du lieu du monde où ils se trouvent, et de l'histoire singulière dont ils viennent.
Tout de même, il avait supplié Justin de bien vouloir l'accompagner, à tout le moins jusqu'à devant l'hôpital - il s'agissait de Necker, bien entendu -, afin de l'empêcher de fuir à toutes jambes avant même que d'y mettre un pied (…)
L’étudiant en philosophie, satisfait, circonspecta les alentours, afin d'aménager son attente. Un peu plus loin, il avisa tout de suite un petit coin de verdure et, dedans, un banc sans personne dessus ; il s'y installa et mit à plat sur ses genoux l'exemplaire de La Question des universaux, par un illustre professeur au Collège de France, qu'il avait emporté avec lui.
Depuis que je suis en âge de prêter l'oreille aux âneries des adultes, on m'affirme sous toutes les formes possibles que le christianisme est une religion de l'arrière-monde, une religion qui force ses fidèles à préférer un autre monde à celui-là, et qu'en somme la transcendance n'est qu'une désertion de l'immanence. Et puis quoi ? La transcendance ne pouvait-elle pas être bien plutôt ce que le point de fuite est à la perspective d'un tableau ? Ce lieu au-delà de tout lieu, qui seul ordonne comme une totalité l'immanence d'une scène qui, sans lui, ne serait le déploiement d'aucun espace ? Alors... alors peut-être l'invisible serait-il au centre même du visible, - et tout serait donc à repenser !
- Eh bien, je te l'ai dit : je crois aux contagions d'intériorités. Je crois aux témoins, et non pas aux militants. Je crois aux solidarités d'âme, qui forment une société silencieuse et invisible, mais ô combien agissante, sourdement, en dessous des cris et des fureurs politicardes. Je crois que, d'abord, les hommes doivent personnellement se réformer du dedans ; et que c'est à cette seule réformation véritable et désirable qu'il convient d'œuvrer de toutes nos forces (…)
Aucune autorité politique dès lors ne satisfait le chrétien, qui sait fort bien que le gouvernement humain relève tout entier de la figure du monde, dont le destin est de passer. Aucune autorité politique ne le satisfait, et aucune ne lui fait plier genou, parce qu'il sait que l'autorité de ce monde n'a ou ne devrait avoir qu'un but : ménager ici-bas les meilleures conditions pour le déploiement de l'intériorité humaine, où Dieu fait son inhabitation, et dont le plus propre nom est « liberté » (…)
l’Église est à mon sens la seule société vraiment nécessaire à l’homme (…)
Je veux dire qu'avant de faire des lois pour tenter de garantir la liberté de tous, il faut réapprendre à tous le bon usage de la liberté.
"Il faut donc refaire des hommes libres !", cria Guillaume, citant Bernanos au beau milieu du trottoir…
Pour fonder la République, ou bien plutôt pour l'imposer, comme tu l'as bien dit, à un peuple qui majoritairement ne la demandait pas, il fallut des bains de sang, des guerres civiles infernales, des tombereaux de mensonges, - et même une tentative de changer Dieu pour le mettre à la mode de chez nous !
La langue française dit « pulsion », mais la racine latine pulso ne convient guère, qui dit l'acte non de pousser ni d'inciter, mais de repousser. C'eût été bien plus exact de dire « impulsion », car c'était bien d'une poussée au-dedans qu'il s'agissait, d'une poussée intérieure capable de mettre en branle, d'inciter tout l'organisme à se concentrer dans un seul désir et à chasser au loin tout ce qui ne l'y conduit pas, devenant alors tout entier une tension devers l'instrument de son assouvissement. En outre, il fallait dire : impulsion torve, poussée mais non pas droite ni directe, - tordue bien plutôt, courbée et recourbée sur elle-même, et n'allant jamais vers le dehors, vers l'autrui, que pour revenir à l'ombilic de soi, et faire éclater là des extases opaques.
Grande truquerie, et grande piperie de l'époque que celle de rendre littéralement insignifiante la formule mise par le démon dans toutes les bouches : « je fais ce que je veux.»
Le mendiant Charlot est suprêmement élégant, et fin, et délicat ; il est à tous sens du terme un être spirituel, qui vagabonde sans but au sein d'un univers inhumain, donc mécanique, ou ce n'est que dans la douceur d'une femme ou dans la complicité tendre d'un enfant qu'il rencontrera l'équivalent, au-dehors, de cette âme qu'il semble être le seul à porter en lui.
À leurs yeux, les humanités étaient aux jeunes gens des propositions d’humanité qui leur étaient faites. A l'encontre de toutes les pentes de leur temps, ils avaient tous deux, très ardents, le souci de l’origine : s’ils avaient étudié, et maintenant les enseignaient, le grec et le latin, c’était autant par amour de ces langues pour elles-mêmes que par passion des sources, et par presque culte de l'étymologie, sait simplement le langage vrai, étumos logos, c'est-à-dire la vérité du langage…
D'ailleurs, considère cette bizarrerie. Dans tous les domaines, on dit "abstraction", et cela sonne comme une malédiction : un penseur abstrait, un auteur abstrait, une explication abstraite, etc. Et curieusement, "l'art abstrait", tout le monde devant se prosterne et proclame que c'est une évidence, la seule voie, l'avenir, - que sais-je encore ? (…) Et puis, je n'ai aucun désir ni aucune envie de faire violence au monde. Cela ne m'a jamais paru être un rôle enviable pour l'homme ni l'artiste. Donc je ne détruis pas les formes, ni les figures, et je ne déconstruis rien du tout non plus (…)
Qu'est-ce que c'est Picasso? Un déformateur, Il écrase les volumes, il disloque, il aplatit, - c'est un maniaque de la surface, de la superficie. Un effrayé de la profondeur. Au reste et à mes yeux le cubisme, l'art abstrait, et même l'impressionnisme extrême : tout cela, vraiment ce n'est rien du tout. Un - trop ! - long moment d'égarement. Y a-t-il au monde quelque chose de plus grotesque qu'une toile d Paul Klee ? Plus ridicule qu'une toile de Miro ? Rothko ? Mondrian ? Malevich ? Soulages ? Peut-être pire encore que des imposteurs : des mauvais. Des destructeurs (…)
Pas même un autre monde, non, vraiment et littéralement un immonde ; le contraire d'un cosmos.
L'art abstrait : la plus grande lâcheté de l'histoire de la peinture. La grande trouille au-devant des choses !
N'est-ce pas que vos temples protestants sont tristes ? «Temple», c'est païen, d'abord. Ce sont des églises laides, tout simplement.
Refuser à Dieu l'hommage et l'offrande de la beauté sensible - quels imbéciles ! Tout cela, je le soutiens, parce que Luther n'a jamais su aimer Marie, Mère de Dieu, Reine du Ciel, couronnée de soleil et splendide triomphatrice de Satan ! Ô l'aberrante bêterie de porcelet !
(…) le Magnificat de Mendelssohn : écrit en 1822, c'est-à-dire à l'âge de treize ans.
Lorsque j'ai osé leur dire que, tout de même, les protestants n'étaient entre eux jamais d'accord sur aucun objet, et que leur nature même était de protester, donc d'être contre le Pape et l'Église, ce qui était par conséquent leur unique point commun - les deux compères se sont regardés sarcastiquement, pensant à l'évidence quelque chose comme : « et ce n'est pas leur moindre qualité ! » (…)
Mon cher vieux, je ne voudrais pas te blesser si tu as des protestants parmi les membres de ta famille, mais je te le dis tout net : la Réforme de 1517 est l'œuvre du diable - le démon qui divise ! Il faut être plein de pitié pour l'âme éperdue de Luther, mais sans pitié pour ses doctrines et son système. L'œcuménisme tant que l'on veut, mais dans le seul but de ramener à Rome tous ces égarés, et non pas d'aller nous les rejoindre dans leurs ténèbres périphériques.
En somme, moins une démocratie est représentative, plus elle est praticable. C'est la moins vérolée des catins du bordel politique (…)
Donc, le combat pour l'égalité est noyauté dès son nom par une certain idéologie, qui est tellement sûre d’elle, qu'elle se présente comme la vérité dans un monde où cependant elle affirme, dérivée du relativisme, qu'il n'y a pas de vérité (…)
Et d'abord, nous demanderions au nom de quels principes tacites la norme est d'emblée représentée comme négative intrinsèquement. Il est une norme, par exemple, qui est de ne pas égorger ses enfants ; et je la trouve à titre personnel très admirable, et très légitime.
Moi, vois-tu, je veux seulement que l'école redevienne un lieu d'instruction. Je ne veux pas que l'on y fasse la morale, ni la mienne ni la leur, je ne veux pas qu'on y fasse preuve d'un esprit coopératif et solidaire, je veux que l'on apprenne aux enfants les humanités. Voilà tout. Le reste ne regarde ni l'État ni l'école, mais les familles.
La plupart les corniauds qui vont tout le jour répétant que l'homme est un animal comme les autres sont les mêmes qui veulent autoriser les comportements, d'un point de vue animal, les plus tordus et les plus délirants.
Le moderne est contre l'Église, qu'il voit et pense comme son ennemie, et parce qu'il lui accorde l'importance qu'elle a, et qui est pour lui un scandale formidable. C'est Voltaire et Michelet. C'est le combat contre. La haine, qui est tout de même une considération négative. Le post-moderne, quant à lui, il n'est ni pour ni contre l’Église ; elle lui est absolument indifférente, parce qu'il s'est profondément persuadé qu'elle n'existe plus, qu'elle est une affaire déjà réglée. Comme dit Dostoïevski dans Les Démons, à propos du Pape : « ce problème millénaire n'avait plus la moindre importance.»
(…) l'Église date tous les mouvements du monde, de par précisément son immobilité. C'est elle, la mesure de l’histoire. Stat Crux dum volvitur orbis. La Croix est l'axe de rotation, elle est plantée dans le point fixe, et ce point fixe c'est l'Église, Corps du Christ (…) Tout changement dans l'histoire est toujours un changement par rapport à l'Eglise et, en son cœur, par rapport à la Croix (…)
La modernité regardait encore l'Église comme une altérité, - et précisément condamnait cette altérité au nom des valeurs du monde, assumées telles. La post-modernité ne peut précisément plus admettre cette prétention à l'altérité, parce qu'elle n'aime et ne veut et ne désire qu'elle-même, et le semblable, et l’identique (…)
La modernité combattait Dieu, parce que Dieu ne pensait pas selon l'homme, et que l'homme ne voulait plus penser selon Dieu. La post-modernité n'admet que les dieux qui pensent comme l'homme (c'est le royaume des spiritualités) (…)
Quel étrange temps que le nôtre ! où il est infiniment plus subversif, n'est-ce pas ? d'évoquer et de méditer la figure de la Vierge Marie, que même d'aller se faire attraper le fondement fatigué par une clique d'excités des deux ou trois sexes, dans une cave échangiste parisienne…
Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d'enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur.
Je constate donc que le domaine de l'infaillibilité pontificale est très nettement dessiné : la foi et la morale (…) Je constate aussi qu'il y a des conditions : parler ex cathedra, et parler pour définir une doctrine (…) Car tout est là. Ce dogme n'affirme pas l'infaillibilité d'un homme - il proclame qu'une certaine parole, dans un certain homme, est infaillible (…) Son sens est de faire voir que, par la puissance du Christ, parfois, une parole sans errance ni mensonge peut advenir…
Que veut donc dire : goûter au fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ? Ma pensée est très simple, - trop peut-être. Il me semble que cet arbre-là, au contraire de l'arbre de vie, ne devait avoir aucune signification en soi. Ce qui en fait sa singularité, c'est qu'il fut désigné par Dieu comme l'arbre interdit. Le nom qui le désigne est, en quelque sorte, performatif : il est arbre de la connaissance du bien et du mal en tant simplement qu'il est arbre interdit (…) Dieu (…) pose simplement à l'homme, au-devant de l'homme, sous son nez pour ainsi dire, la condition même de possibilité de l'exercice, sans vertige ruineux, de sa liberté.
- Mon petit, je te présente (…) Florine, qui deviendra bientôt et pour toujours Sœur Cécile de la Croix.
La jeune fille qui lui tendit une élégante main blanche, et serra la sienne chaleureusement, avait l'un de ces beaux visages dont le mécréants se fabriquent des ulcères à constater qu'ils sont entouré des voiles saints de la consécration, advenue ou bien prochaine, et par conséquent interdits pour l'éternité à toutes les entreprises de leur lubricité libérée.
(…) d’un corps donc tout entier engagé en Dieu, et tout entier dégagé des échanges de désirs entre les hommes.
(…) à chacun cet habit posait une seule question, terrible et décisive : « comment oses-tu prétendre que tu vis, lors que tu n'es pas même capable d'engager dans aucune aventure toute ton existence, corps et âme, et toute cette vie qu'en somme tu parcours seulement à sa surface, sans la saisir jamais pleinement ? » Et encore : « ma vie à moi, si ridicule et refoulée que tu la juges, je l'ai choisie au moins, et complètement ; et toi donc, qu'as-tu dans la tienne choisi, en vérité ? Quels engagements et quelles fidélités ? Quelle liberté aussi ? » En somme : « à quoi, toi mon censeur, à quoi donc consacres-tu ta vie ? dans quelle bataille jettes-tu toutes tes forces ? »
(…) l’âge des héros et des saints s'écroulant en une grande catastrophe dans l’âge à présent des militants, imitateurs humides et hypocrites des grandeurs anciennes, qui rêvent très sérieusement que monter sur un tonneau avec un microphone relève non de l'entreprise publicitaire de soi, mais réellement de l’engagement (…)
On ne se donne qu'à une personne, à cause que le don s'accomplit toujours et nécessairement dans une certaine manière de réciprocité, aussi un don qui n'est pas reçu n'est-il pas achevé, et partant rien ne s'avère plus grotesque et plus vain tout ensemble que de donner sa vie pour des idées, ou bien même et peut-être surtout pour un dieu impersonnel, énergie supérieure, minestrone cosmique, motion première immobile (…)
La condition du combat véritable, c'est l’amour ; et la condition de tout amour, c'est le visage (…) Il faut avoir la cervelle dans un état de pourrissement très avancé pour croire qu'une vie d'homme vaut si peu qu'on ne commet aucun crime en la livrant à quelque idéologie que ce soit, - même, à vue du monde, la plus noble ! (…)
Le jeune homme, après l'avoir compris, éprouvait avec un violence salvatrice que la vie n'est que là où est Dieu, et qu'ailleurs règne seulement et exhaustivement et tyranniquement - la mort (…) Le jeune homme vit alors que tous ceux-là qui ne sont pas à Dieu sont et ne peuvent qu'être à la mort, et pour elle (…) Autour de lui, combien de morts, ayant décidé de l'être, et jouissant de persister dans ce tourisme tragique fait aux principautés du néant, pour une seule âme vive ?
L'habileté du démon veut en effet que le premier mensonge entre deux êtres soit toujours parfaitement insignifiant ; il est le préservateur d'un confort un peu lâche, bien plutôt que le contournement, nécessaire parfois, d'un drame de véritable ampleur (…) Le réveil de la conscience advient toujours trop tard ; la toile est tissée, l'insecte pris (…) Car le mensonge apparaît toujours, d'abord, beaucoup plus simple, mieux aisé même, que la vérité.
Au-devant d'elle, il y avait le petit gouffre de la cour intérieure, dont on ne pouvait distinguer le fond ; et puis les toits surtout, à l'entour et par-delà, et jusqu'à perte de vue, comme des vagues anguleuses à la surface d'une mer figée, où flottaient ça et là des cheminées comme les mats impassibles de navires disparus.
Souventefois, ce qui retient l'homme au seuil du Seigneur, c'est qu'il se considère n'être pas digne de Dieu (…) Commencer d'être chrétien, c'est commencer de croire que même la plus infâme des épluchures d'humanité vaut d'être rachetée au prix du sang de Dieu !
- Dans le fond, reprit Paul, je me demande si toute nouveauté ne devrait pas être mesurée à cette aune très simple qui est l'unité, ou l'unification de la personne humaine. La contraception, par exemple (…) à quoi est-elle en fin de compte utilisée, la plupart du temps ? À ruiner l'unité de l'agir humain amoureux, en rendant confortable à l'homme de séparer drastiquement le cœur du con, si j'ose dire, et en somme l'âme du corps (…) Dans l'usage que font la plupart des gens de la contraception, je suis donc bien obligé de voir à l'ouvrage un principe diabolique c'est-à-dire un principe de division et de séquestration.
Un corps qui n'est "que" corps, c'est un cadavre - et un cadavre n'est plus une personne humaine. Toute l'anthropologie moderne a tort. Le plus évident, c'est l’âme ; parce qu'un corps, une chair, c'est nécessairement de la viande animée, de la viande spirituelle (…)
Dire que "mon corps m'appartient", relève purement et simplement de la perversion (…) Avec une telle formule, les femmes font le jeu de l'objectivation de leur propre corps, dont elles se plaignent avec raison d'être les victimes. "Mon corps m'appartient", c'est l'aveu de ce que je considère ma viande comme de la viande, laquelle est, par rapport à moi, un avoir, donc un objet (…)
Quand la mort nous prend, les yeux s’éteignent : c'est bien qu'ils étaient allumés (…) À tel point qu'il faut être franchement déglingué de la carafe pour voir d'abord l'œil en sa matérialité, avant de voir l'œil en tant que regard.
(…) la Bonne Nouvelle est la seule nouvelle, parce que l'éternité seul ne vieillit point, ni ne passe. La tâche dès lors de la pensée n'est pas de découvrir pour elles-mêmes de fausses nouveautés, mais bel et bien de retrouver toujours l'éternité parmi le passage du temps.
(…) l’Eglise est une maison de famille, où d'amour le père et la mère prennent soin de tous, regardant au bonheur de chacun. Là seulement, au point de vu surnaturel, l'homme est chez lui. (…) Car l'Église affirmait saint Augustin, « c'est le monde réconcilié » (…)
L’Église aussi, elle a un corps et puis une âme ; et si l'âme, qui est l'Esprit Saint, est toujours pure et toujours divine, le corps n'est pas toujours très beau à regarder parce que le corps, c'est nous ! (…) Les paupières toutes seules cependant lui tombant sur les yeux, il se sentit lucidement incapable de penser plus avant, et tout dormailleux et presque dormant déjà, il se contenta de constater que si aujourd'hui, même le plus mécréant anticlérical s'éveille le matin avec l'idée de ce que l'humanité est une, et que tous les hommes naissent dans une égale dignité, c'est au Christ qu’il le doit, et à l'Église par lui fondée très explicitement dans son unité et dans son universalité. Il avait fallu à l'humanité déchue la voix du Verbe lui-même de Dieu pour qu'à nouveau l'atteigne cette vérité, dont aucune autre sagesse mortelle n'avait su se souvenir depuis la Chute.
Quel plus haut désir découvrir en l'homme que celui de voir la vérité en face, et de voir éclairé enfin son propre visage par la clarté du sien ?
Les grands et saints mystiques sont rarement, sinon jamais, des fiévreux ni des frénétiques. L'exultation n'est pas l’exaltation ; et l'enthousiasme apaise plutôt les nerfs qu'il ne les excite.
- À parler précisément, répondit donc Guillaume, Dieu n'envoie de souffrances à personne. Ni pour soi, ni pour les autres. Mais il se sert de la souffrance. Pour soi, et pour les autres. Il s'en sert mystérieusement ; il la force à le servir, lui, qu'elle paraît nier d’abord (…) Dieu ne jette rien dans l'homme pécheur, dans l'homme déchu. Il est le grand recycleur. Tout le sert, et tout lui sert. Tout est pour lui, si tout n'est pas cependant par lui.
A Jacques Rivière, avant sa conversion, Claudel écrivait : "vous avez le loisir, vous avez l'intelligence, vous avez l'instruction, vous êtes le délégué à la lumière de tous ces abîmés. »
- Tu sais bien que pour nous autres orthodoxes, Marie n'est pas immaculée au sens qui est celui de votre dogme hérétique de l'Immaculée Conception (…)
- Oh ! s'exclama Guillaume en riant, j'oubliais que tu partages avec les protestants cette manie d'idolâtrer l'originel, le primitif en tant que tels, comme si la tradition ne pouvait pas se développer, s'approfondir, se préciser, - bref, croître et grandir comme l'organisme vivant qu'elle est !
(…) Dieu se sert de la souffrance, mais il ne l'a pas voulue, et il ne l'éprouve pas, car il ne connaît que ce qu'il a créé (…) Et puis, à bien y regarder, il me semble que le mystère de la joie est infiniment plus profond que le mystère de la souffrance... Certainement, l'insecte souffre. Mais la joie est le partage de l'homme seul, au sein de la Création. Et des anges, bien sûr.
Elle supputait une scène façon final dostoïevskien. Mais c'était sans compter que ni Justin ni Marion n'étaient russes ; et que les exubérances même de Balzac sont très civiles et très sereines, par comparaison avec les effervescences du génial épileptique. Alors, quelque chose de très dense et de très impénétrable tomba d'en haut, de très haut, et vint au beau milieu d'eux tous, et les emmitoufla comme une épaisse brume ; c'était un silence comme descendu soudainement du ciel, et qui faisait maintenant parmi ces jeunes gens une invisible mousse de malaise et d'embarras mêlés. Par camaraderie sans doute avec le démon de la gêne, le temps d'abord alourdit son vol, puis il parut le suspendre à un crochet, comme un oiseau mort accroché là par les pattes.
Paradoxe profond, songea Paul, que Jean-Sébastien Bach fût tout à la fois le maître le plus immense des contrepoints les plus complexes de toute l'histoire de la musique, ainsi que celui de la nudité mélodique la plus absolue (…) Bach fut le seul, primus inter pares, à tenir les deux bouts du mystère musical en soi : celui de la mélodie, dans la pureté déconcertante de son existence, et celui de l'harmonie, lequel n'est que la conséquence du contrepoint, c'est-à-dire de la superposition de deux lignes mélodiques différentes mais à la condition qu'elles sonnent ensemble, qu'elles consonnent…
Parce que l'homme, voyez-vous, la notion d'homme, cela tient à Dieu comme un arbre tient au sol par ses racines. Mais les racines de l'homme sont au ciel ; alors supprimez le ciel, et la plante meurt (…)
Un monde où l'homme est un animal comme les autres, c'est-à-dire un monde sans homme - voyez-vous, moi je ne veux pas en être... Je donne ma démission. Je pars en retraite. À tous les sens du terme…
Hier, idéalement bien sûr, l'enfant était un fruit... C'était le fruit d'un amour qui soudain devenait fécond dans la chair. Ce n'était pas si mal... Enfin... Aujourd'hui, c'est un caprice. Une poussée d’hormones. Remarquez que ce sont toujours les femmes seules, qui se mettent à vouloir des enfants... Jamais des hommes seuls (…) Pas étonnant, non pas étonnant du tout, que ce soit nous les femmes qui avons provoqué la grande Chute. Parce que, voyez-vous, la Chute, c'est d'abord la chute de la nature dans l'indépendance. Fin de la dépendance de la nature envers la grâce…
Le goût est dans nous un habitus, mon garçon... Et comme tel se travaille, s'exerce, s'entretient, de la même façon que l'habileté d'un musicien. Hélas ! le trait spécial par quoi se distingue surtout votre génération, c'est la paresse (…) Au fond, pour ceux-là, qu'importe l'œuvre de toute l'histoire la plus sublime, devant l'importance altissime du sentiment immédiat et irraisonné qu'une cervelle de cancrelat peut éprouver au-devant d'elle ?... L'attention de l'âme à l'objet, à la chose au-delà d'elle, est un souvenir vieux d'une époque révolue de l'histoire humaine (…)
On croit voir des vivants, ce sont des morts, mais avec un masque. Un masque sans couleurs. La mort ne peut que ternement singer la vie... Plus de couleurs du tout (…)
Comme si la fonction avait le moindre rapport avec la différence sexuelle ! Une sentinelle ne peut-elle pas être un homme ? Et pourquoi un ministre ne pourrait-il pas être une femme ?
