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jeudi 23 mai 2019

« Poèmes à Lou » et "Poèmes à Madeleine" de Guillaume Apollinaire (1914-1916)


Faction

[…] Amour vous ne savez ce que c’est que l’absence
Et vous ne savez pas que l’on s’en sent mourir
Chaque heure infiniment augmente la souffrance
Et quand le jour finit on commence à souffrir
Et quand la nuit revient la peine recommence […]

L’attente

On attend le moment de gagner la victoire
On espère l’amour, on espère la gloire
On cueille des lilas
Derniers lilas pareils à des baisers très las

On attend des baisers plus doux que cette lune
Et les fleurs du printemps tombent l’une après l’une
La couille de Japonais rôtie et remplie de chiures de mouche
Le puceron du rosier
C’est une perspective mieux que celle de Nevsky
Une couleuvre avec un archevêque
Le pape est généralissime
[...]

L’amour, le dédain et l’espérance

… J’ai eu à moi, à ma disposition ton orgueil même quand je te tenais courbée et que tu subissais ma puissance et ma domination
J’ai cru prendre tout cela, ce n’était qu’un prestige…

A la partie la plus gracieuse 

Toi qui regardes sans sourire
Et de face en tournant le dos
Tu me sembles un beau navire
Voiles dehors… et quels dodos

Promet cet édredon de neige
Neige rose de Mézidon
Mars et Vénus, le reverrai-je
Cet édredon de Cupidon

Ô gracieuse et callipyge
Tous les culs sont de la Saint-Jean 
Le tien leur fait vraiment la pige
Déesse aux collines d’argent

D’argent qui serait de la crème
Et des feuilles de rose aussi
Aussi, belle croupe je t’aime
Et ta grâce est mon seul souci

Peu de choses

Combien qu’on a pu en tuer 
Ma foi 
C’est drôle que ça ne vous fasse rien 
Ma foi 
Une tablette de chocolat aux Boches 
Ma foi Feu 
Un camembert pour le logis aux Boches
Ma foi Feu
Chaque fois que tu dis feu ! le mot se change en acier qui éclate là-bas 
Ma foi 
Abritez-vous 
Ma foi 
Kra 
Ils répondent les salauds 
Drôle de langage ma foi


« Poèmes à Madeleine » (1915)

Le… Poème Secret

Voilà de quoi est fait le chant symphonique de l'amour qui bruit dans la conque de Vénus
Il y a le chant de l'amour de jadis
Le bruit des baisers éperdus des amants illustres
Les cris d'amours des mortelles violées par les dieux
Les virilités des héros fabuleux érigées comme des cierges vont et viennent comme une rumeur obscène
Il y a aussi les cris de folie des bacchantes folles d'amour pour avoir mangé l'hippomane secrété par la vulve des juments en chaleur
Les cris d'amour des félins dans les jongles
La rumeur sourde des sèves montant dans les plantes tropicales
Le fracas des marées
Le tonnerre des artilleries où la forme obscène des canons accomplit le terrible amour des peuples
Les vagues de la mer où naît la vie et la beauté
Et le chant victorieux que les premiers rayons de soleil faisaient chanter à Memnon l'immobile
Il y a le cri des Sabines au moment de l'enlèvement
Le chant nuptial de la Sulamite
Je suis belle mais noire
Et le hurlement précieux de Jason
Quand il trouva la toison
Et le mortel chant du cygne quand son duvet se pressait entre les cuisses bleuâtres de Léda
Il y a le chant de tout l'amour du monde
Il y a entre tes cuisses adorées Madeleine
La rumeur de tout l'amour comme le chant sacré de la mer bruit tout entier dans le coquillage.

Il y a

Onirocritique

[…]
Les beaux gardes de la ville,
Tricotaient superbement ;
Puis, les portes de la ville
Se fermèrent lentement.

Mais j’avais la conscience des éternités différentes de l’homme et de la femme. Le ciel allaitait ses pards. J’aperçus alors sur ma main des taches cramoisies. Vers le matin, des pirates emmenèrent neuf vaisseaux ancrés dans le port. Les monarques s’égayaient. Et les femmes ne voulaient pleurer aucun mort. Elles préfèrent les vieux rois, plus forts en amour que les vieux chiens. Un sacrificateur désira être immolé au lieu de la victime. On lui ouvrit le ventre. J’y vis quatre I, quatre O, quatre D. On nous servit de la viande fraîche et je grandis subitement après en avoir mangé. Des singes pareils à leurs arbres violaient d’anciens tombeaux. J’appelai une de ces bêtes sur qui poussaient des feuilles de laurier. Elle m’apporta une tête faite d’une seule perle. Je la pris dans mes bras et l’interrogeai après l’avoir menacée de la rejeter dans la mer si elle ne me répondait pas. Cette perle était ignorante et la mer l’engloutit…

dimanche 19 mai 2019

« Ceux de 14 - Les Éparges » de Maurice Genevoix (1923)


(…) ma gorge s’est serrée tandis que je regardais ma montre, à deux heures moins trois minutes.
Tout est vide. je ne peux pas sentir autre chose, exprimer autre chose que cela. Tout ce qui emplit le monde, d’ordinaire, ce flux de sensations, de pensées et de souvenirs que charrie chaque seconde du temps, il n’y a plus rien, rien. Même pas la sensation creuse de l’attente ; ni l’angoisse, ni le désir obscur de ce qui pourrait advenir. Tout est insignifiant, n’existe plus : le monde est vide.

(…) nous ne pouvons que baisser la tête, n’avoir plus de tête si nous pouvons, plus de poitrine, plus de ventre, n’être plus qu’un dos et des épaules recroquevillés.
Quelqu’un se courbe : devant moi, à toucher mon visage, je retrouve les yeux exorbités, le front bosselé de Pinvidic. Il crie dans mon oreille, à travers le fracas énorme. Je l’entends presque : il me dit que Thellier n’est pas arrivé, qu’on ne peut plus aller le chercher, que tout est compromis si je ne monte pas à sa place. Et sans que j’ai pu répondre, ouvrir la bouche, faire un signe de tête, il continue, en proie à une fureur croissante, à une démence véritable : « Tu monteras ! Tu monteras ! Tu monteras ! »
Sa voix s’étrangle ; un point de salive cotonneuse tache au milieu ses lèvres sèches. Alors je me retourne, et je lui hurle dans l’oreille : 
Qu’est-ce que tu dis ?
Ta gueule ! et fous-moi la paix !
Il ne dit plus rien. Il est près de moi, accroupi comme moi contre le parapet ; son visage révulsé s’apaise ; il semble dormir les yeux grands ouverts.

Hier (mais qu’est-ce que ça veut dire, hier ?), lorsqu’il pleuvait dans les ténèbres et que nous dormions à moitié, ce n’était rien (…) Des hommes aux visages blêmes grouillent sur les parois visqueuses, avec des gestes sans contours, des rampements de lémures ou de larves.

Sous ma main qui vient de glisser, quelque chose roule, élastique et froid, un peu poisseux : je regarde de près l’aspect réel de la viande d’homme ; on ne pourrait la reconnaître à rien, si l’on ne savait que « ça en est. »

Hirsch, l’autre jour, a embrassé la nuque de Virginie, dans l’arrière-salle du café, à Belrupt. « Puisque je serai tué », a-t-il dit à la mère Viste. Et il est tué, c’est ainsi.

Nous avons soif ; les hommes, terrés dans leurs trous, se plaignent seulement d’avoir très soif.

Les obus tombent ; tout se réduit à cela, qui ne s’interrompt jamais. Il y a des instants où l’on a peine à concevoir cette réalité continue, cette persistance prodigieuse du vacarme, ce tremblement perpétuel su sol sous se tels coups multipliés, et cette odeur de l’air, suffocante, corrosive, et ces fumées toujours écloses et dispersées (…) Manger ? Dormir ? Cela n’a même plus de sens. On a peut-être faim et soif ; on a peut-être sommeil. De temps en temps, on grignote quelque chose, un vieux morceau de sucre grisâtre trouvé au fond de la musette, une bribe de chocolat suintante, saupoudrée de miettes de tabac. On ne dort pas, j’en suis bien sûr.

Cela n’arrive que rarement : même lorsqu’un obus tombe dans l’entonnoir 7 et que jaillissent, noirs sur le ciel, des débris humain qu’on est forcé de reconnaître, qui sont un bras, une jambe ou une tête, je reste collé à la gaine de boue grasse et souple que mon corps à longuement modelée, chaque talon dans son trou, chaque fesse dans son trou. Mais lorsqu’un obus, sans siffler, tombe dans la tranchée du peloton, je me lève. Cela est mieux, bien que cela ne serve à rien. Je vais voir le dos de Legallais, dépouillé, nu et blanc autour d’une plaie énorme qui ne cesse point de palpiter,  et je suppute, regardant cette plaie, ce qu’on pourrait « faire entrer » : une plaie à y entrer le poings, les deux poings… une plaie à y entrer la tête… une plaie plus large que son dos.

Ce sont les obus qui tombent. On les voit toujours, piquant par nuée de tout là-haut, minuscules, noirs et pointus, semblables à des oiseaux tués.

Et quelque part une plainte monte des entrailles de la terre, un gémissement régulier, une sorte de chantonnement très lent. Où est-ce ?  Qui est-ce ? Il y a des ensevelis par là.
On cherche ; cela distrait.

« Sois calme… » Je me répète : « Sois calme. regarde sans horreur, écoute sans épouvante ; il n’y a rien à faire que ce que tu as fait : coller ton corps au parapet, juste ici, et te lever de loin en loin, lorsqu’un obus frappe dans la tranchée… Sois calme. »

C’est là qu’est le supplice, dans cette chaîne d’instants informes, que rien ne sépare, que rien ne mesure, qui sont tous la même pluie sans fin, l’épaule tremblante de Bouaré, la flaque jaune entre mes jambes, et ces images précipitées, cette fièvre bruissante et battante d’images à travers mon cerveau. Tous les instants de la durée sont les mêmes, exactement, alourdis des mêmes innombrables choses, laides ou méchantes : comme tout à l’heure, je pourrais ramasser un des lambeaux de chair rosâtre le faire rouler, gluant et froid, entre mes doigts.

Le monde, sur la crête des Éparges, le monde entier danse au long du temps une espèce de farce démente, tournoie autour de moi dans un trémoussement hideux, incompréhensible et grotesque.

(…) il y a Chantoiseau le jeune, qui recommence tout haut le compte de ses blessures, et d’heure en heure en découvre une nouvelle ; il y a Petitbru qui ne cesse de hurler ; il y a Jean qui ne dit rien, immobile sur le dos, mais qui tousse par longues quintes exténuées, et tourne un peu la tête pour cracher les caillots qui l’étouffent ; et Gaubert, et Beaurain, et Chabeau qui délire toujours, clappant de la langue et menant ses chevaux, derrière sa charrue, dans son champ : « Dia ! Hue ! Allons petit ! Dia ! » Son délire tombe, tout à coup, et il m’appelle, m’appelle, affolé de désespérance : « Mon lieutenant ! Ah ! c’est terrible ! Si vous aviez la jambe coupée, vous… (…) il me supplie encore, avec une douceur enfantine : « Coupez, dites… Coupez-la. »

Et là-bas… Mémasse décapité, Libron décapité, Raynaud tombé à plat ventre, la tête en bas, un éclat fiché dans le crâne, luisant et net comme un coin de bûcheron (…) Et la pluie qui ruisselle là-dessus ; et les obus qui tombent toujours, avec les mêmes sifflements, les mêmes chuintements, les mêmes explosions, les mêmes colonnes de fumées sombres.

(…) j’ai revu le trou du 210 et, cherchant à glisser mon corps entre lui et le parapet, essayé de comprendre pourquoi l’obus ne m’avait pas tué : il ne m’avait pas tué parce que j’étais trop près. encore une chose absurde et simple - indifférente…

C’est ce jour-là que j’ai été enseveli, deux fois dans la même demi-heure. J’ai dû avoir beaucoup de chance, car la vague de terre n’était pas très lourde sur moi ; la tête libre, j’ai pu cracher tout de suite la boue fade qui m’emplissait la bouche, et respirer en attendant d’être debout (…) C’était le soir du cinquième jour…

Sept autre, qu’on n’avait pu emmener sont restés jusqu’au lendemain dans un entonnoir de mine, m’appelant, me demandant à boire, me réclamant mon revolver si je ne pouvais pas les achever moi-même, me suppliant d’écrire à leur femme, à leur mère… Pochon avait été tué le matin… Je restais avec trois hommes… Cette guerre est ignoble : j’ai été, pendant quatre jours, souillé de terre, de sang, de cervelle. J’ai reçu à travers la figure des paquets d’entrailles, et sur la main une langue, à quoi l’arrière-gorge pendait… 

Il y en a qui m’ont fait lire des pages qu’ils venaient d’écrire. Ils énuméraient, naïvement, les calibres des obus que les Boches nous lançaient là-haut : des parenthèses qui s’ouvraient sur un défilé de chiffres effarants (77-105-150-220-320-420-540 !). Ils me disaient : « Y en avait p’t’êt’e des plus gros, mais faut pas leur forcer la dose. »

(…) les obus (…) On les entend battre le sol, là-haut, d’un rythme monotone et lourd ; quelquefois, lorsqu’ils tombent plus près, le mur de la galerie, derrière les planches du coffrage, tremble comme une gélatine ; lorsqu’ils tombent plus près encore, la flamme des bougies bleuit et se couche, puis s’éteint.

Une balle en plein combat, je veux bien ; mais je ne veux plus de cette immobilité angoissée, où la mort vous écrase au fond des fosses où l’on se tient caché…

Nous sommes entrés : l’abri était nu : deux ou trois hommes achevaient de déblayer (…) Nous avons senti sous nos pieds, rouler les mêmes choses élastiques ; baissant les yeux, nous avons aperçu des caillots couleur de poussière, qui redevenaient rouges lorsque nous les écrasions ; et, relevant les yeux, nous avons distingué, plaquées sur les parois, de large loques de peau duvetées de poils sombres.

Des images s’inscrivaient, nettes et brusques : un téléphonistes debout sur un talus, admirable de calme au milieu du vacarme effréné, et réparant une ligne rompue (…) Boquot, un lieutenant du génie, son Kodak sur le ventre, photographiant des éclatements.

Dast, lui aussi, reconnaissait des hommes de la 8è. L’un d’eux, un gringalet blond, s’est évanoui tandis qu’il lui parlait ; et lorsqu’il a rouvert les yeux, il a dit en le regardant, d’une voix traînante et gouailleuse : « Oh ! la la… Valses lentes…» Dast, pour lui faire plaisir, a ri ; mais j’ai bien vu, prêtes à rouler, deux larmes au bord de ses paupières.

Des milliers de morts déjà, pour ce lambeau d’une colline dont le sommet nous échappe toujours ! (…) Déloger les Boches d’une crête stratégique importante  (…) Derrière la colline des Éparges, Combres, d’autres colline… Dix mille morts par colline, est-ce que c’est ça qu’on veut ? 

Changer d’air ! S’en aller loin des ces cadavres que les premiers soleils pourrissent et qui font horriblement mou le sol sur lequel nous marchons.

N’est-ce pas que nous avons bien mérité un peu de repos dans la paix, dans la tiédeur tranquille des affections ?

(…) ces jours-ci, une mer de boue. Des blessés légèrement atteints se sont noyés en essayant de se traîner jusqu’au poste de secours.

Il y a eu attaque des nôtres hier soir, attaque cette nuit à la baïonnette. Il pleut toujours. Les parois des boyaux s’affaissent ; la masse de la colline les happe par-dessous ; toute la colline s’affaisse, se dévore elle-même, se digère.

Que de regards au passage ! Toute cette foule d’hommes qui cesse d’être étrangère, toute la 5è qui m’entoure, notre 5è, vous quatre, debout parmi les hommes de vos sections, Dast et Sansois, Wang et Salager. Restez là, tâchez qu’ils ne meurent pas, ne s’en aillent pas, ni tués, ni blessés, ni les pieds pourris de gelure, ni fous… Ce n’est pas possible que nous n’y puissions rien, que nous laissions se perdre une fois encore tant de courage, d’abnégation, d’amitié fraternelle, tant de beauté humaine entassée dans cette boue, entre les molles parois de la tranchée pluvieuse, sous le vacarme des obus.

Encore un soir, après un jour honnêtement vécu. Puisque j’ai été, tout ce jour, celui que j’ai résolu d’être, gai sans éclats, cordial avec mes camarades, attentif à bien commander, maître de moi sans défaillance ; puisque personne, parmi ceux qui m’entourent, ne songe à moi, ce soir, pour m’en vouloir d’un mal que je lui aurais fait…

samedi 18 mai 2019

"Michelangelo Antonioni ou la vigilance du désir" de René Prédal (1991)


… volonté de poser des questions (cinéma d’essence réflexive plus que distractive), cinéma de cinéastes plus que de scénaristes : au lieu d’avoir des histoires à raconter, le cinéma moderne aurait avant tout des images à concrétiser, des idées de plans plus que des scénarios…

… le respect de la liberté du spectateur…

Refus du liant, juxtaposition de fragments discontinus, d’espace comme de temps, choix d’anti-héros à la fois superficiels et pitoyables lancés dans une dramaturgie de documentaire-fiction ont fait de la recherche d’Anna sur l’île le prototype d’une séquence de cinéma d’aujourd’hui, image d’un monde déshumanisé où les passagers d’un yacht luxueux se croisent dans un décor nu, âpre et féroce avec une totale indifférence au tragique de cette disparition […] La « pop » ou « mod » génération de Blow up a de son coté perdu jusqu’à la conscience de son indifférence : Thomas fait bien son métier mais sa passion est brève ; « cool » en toutes circonstances, il n’a aucune prise sur les gens. Dans L’avventura, la recherche d’Anna sur l’île s’organise déjà sans véritable intérêt, ce qu’Antonioni traduisait par un lieu mal quadrillé, une photo grise, une mer noire, des mouvements sans logique, des gens qui se croisent comme à la promenade plutôt qu’investis dans une enquête les concernant personnellement. 

Le dramatique du destin de Claudia dans L’avventura vient du fait qu’elle est au début un être pur, capable d’enthousiasme, c’est à dire d’amour. Or, en deux ou trois jours, la « trahison » de Sandro en fait un personnage « antonionien » blessé par la vie, déçu et tentant pourtant de survivre, mais sans illusions. En « pardonnant » à Sandro, Claudia choisit d’assumer tout ce qu’a fui Anna, accepte d’affronter la vie, les autres et cette médiocrité angoissante d’un monde où il ne faut pas mettre la barre trop haut, consciente que l’homme est faible et qu’il est toujours prêt à retomber dans l’erreur. La grande force de ce final est d’essence cinématographique, cette main passée dans les cheveux de Sandro prenant l’exact contrepied du happy end classique. Ce geste est d’autre part une image et non une parole, ce qui lui laisse toute sa richesse expressive que n’ont pas épuisée des pages d’exégèse. 
On évoque Antonioni, « Cinéma de dédramatisation, de réalisme phénoménologique, de contemplation » (René Gilson)

[…] on parle aussi, bien sûr, de « cinéma vérité » et surtout de l’impression de liberté ressentie par le spectateur devant ce qui lui est montré. C’est une nouvelle objectivité, car la matière filmique semble moins fabriquée en vue de provoquer des réactions précises du public, d’où un « phénomène de contemplation » (Marcel Martin) face à Antonioni ou Mizoguchi. 

« … ce qui arrive maintenant, c’est non seulement qu’un seul homme est responsable de son film mais surtout que, pour la première fois, la personnalité et le caractère de cet homme deviennent une partie de son travail […] nous ne suivons pas l’histoire dans "La notte", nous contemplons un Antonioni.
[…] Ce n’est pas la réalité intérieure de ces personnages qui crée ces films, mais la réalité intérieure de leur créateur […] Il ne prêche pas, il nous entoure de son architecture personnelle, et dans ce labyrinthe nous devons trouver notre propre chemin. Et ce chemin, il nous est donné la possibilité de le trouver, mais il peut arriver que nous ne le trouvions pas. Cela ne concerne pas Antonioni. Il a construit sa propre vérité et que nous, spectateurs, arrivions ou pas à établir la nôtre, ce n’est plus son problème, c’est le nôtre. Lui fournit les briques, pas la construction. »
(Gidéon Bachman, in Cinéma 62)

vendredi 17 mai 2019

« Illusions perdues » d’Honoré de Balzac (1837-1843)


Presque tous avaient l’esprit doux et tolérant, deux qualités qui prouvaient leur supériorité. L’envie, cet horrible trésor de nos espérances trompées, de nos talents avortés, de nos succès manqués, de nos prétentions blessées, leur était inconnue.

Là s’est établi pour la première fois un homme qui a gagné sept ou huit cent mille francs à parcourir les foires. Il avait pour enseigne un soleil tournant dans un cadre noir, autour duquel éclataient ces mots écrits en rouge : « Ici l’homme voit ce que Dieu ne saurait voir. Prix : deux sous. » L’aboyeur ne vous admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une fois entré, vous vous trouviez nez à nez avec une grande glace. Tout à coup une voix, qui eut épouvanté Hoffmann le Berlinois, partait comme un mécanisme dont le ressort est cassé : « Vous voyez là, messieurs, ce que dans toute l’éternité Dieu ne saurait voir, c’est à dire votre semblable. Dieu n’a pas de semblable ! » Vous vous en alliez honteux sans oser avouer votre stupidité.

… des scrupules de religieuse qui s’accuse d’avoir mangé son œuf avec concupiscence…

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot, Coralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs, et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent, heureusement.

Elle lui sauta au cou devant Camusot. L’effusion de l’actrice avait je ne sais quoi de moelleux, dans sa rapidité, de suave dans son entrainement : elle aimait ![…]
- Ou je suis une infâme dévergondée qui dans un moment s’est amouraché de monsieur, ou je suis une pauvre misérable créature qui a senti pour la première fois le véritable amour après lequel courent toutes les femmes. Dans les deux cas, il faut me quitter ou me prendre comme je suis, dit-elle en faisant un geste de souveraine par lequel elle écrasa le négociant.
- Serait-ce vrai ? dit Camusot qui vit à la contenance de Lucien que Coralie ne riait pas et qui mendiait une tromperie.
- J’aime Mademoiselle, dit Lucien.
En entendant ces mots dit d’une voix émue, Coralie sauta au cou de son poète, le pressa dans ses bras et tourna la tête vers le marchand de soieries en lui montrant l’admirable groupe d’amour qu’elle faisait avec Lucien.
- Pauvre Musot, reprends tout ce que tu m’as donné, je ne veux rien de toi, j’aime comme une folle cet enfant-là, non pour son esprit, mais pour sa beauté. Je préfère la misère avec lui, à des millions avec toi. 

Petit-Claud, épilé, peigné, savonné, n’avait pu se défaire de son petit air sec. Il était impossible de ne pas comparer cet avoué maigrelet, serré dans ses habits, à une vipère gelée ; mais l’espoir augmentait si bien la vivacité de ses yeux de pie, il mit tant de glace sur sa figure, il se gourma si bien qu’il arriva juste à la dignité d’un petit procureur du Roi ambitieux.

« Quant à ce que ces dames peuvent penser de moi, vous allez voir comment je vais me conduire pour glacer le venin sur leur langue. »

Le diamant ignore sa valeur.

samedi 11 mai 2019

« On the road » de Jack Kerouac (1957)


We approached the lights around the opera house down the narrow dark street; then we took a sharp right and hit some old saloons with swinging doors. Most of the tourists were in the opera. We started off with few extra-size beers. There was a player piano. Beyond the back door was a view of mountainsides in the moonlight. I let out a yahoo. The night was on.

You gotta, you gotta or you’ll die! Damn fool, talk to her! What’s wrong with you? Aren’t you tired enough of yourself by now? And before I knew what I was doing I leaned across the aisle to her…

Without coming to any particular agreement we began holding hands, and in the same way it was mutely and beautifully and purely decided that when I got my hotel room in LA she would be beside me. I ached all over for her …

Ah, it was a fine night, a warm night, a wine-drinking night, a moony night, and a night to hug your girl and spit and be heaven going. This we did.

Ed Dunkel said to me, “Last night I walked clear down to Times Square and just as I arrived I suddenly realized I was a ghost - it was my ghost walking on the sidewalk.” He said this things to me without comment, nodding his head emphatically. Ten hours later, in the midst of someone else conversation, Ed said, “Yep, it was my ghost walking on the sidewalk”.

When he gets warmed up he takes off his shirt and undershirt and really goes. He does and says anything that comes into his head. He’ll sing “Cement Mixer, Put-ti, Put-ti” and suddenly slow down the beat and brood over his bongos with fingertips barely tappin the skins everybody as leans forward breathlessly to hear; you think he’ll do this for a minute or so, but he goes right on, for as long as an hour, making an imperceptible little noise with the tips of his fingernails, smaller and smaller all the time till you can’t hear it any more and sounds of the traffic come in the open door. Then he slowly gets up and takes the mike and says, very slowly: ”Great-orooni… fine-ovanti… hello-orooni…boubon-orooni…all-orooni… how are the boys in the front row making out with their girls - orooni…oroooni.orooni…vauti…oroonirooni…” He keeps this up for fifteen minutes, his voice getting softer and softer till you can’t hear.

There were a lot of Mexican girls too, and one amazing little girl about three feet high, a midget, with the most beautiful and tender face in the world, who turned to her companion and said, “Man, let’s call up Gomez and cut out.” Dean stopped dead in his tracks at the sight of her. A great Knife stabbed him from the darkness of the night. “Man, I love her, oh love her…” We had to follow her around for a long time.

The farmer charged us five dollars. His daughters watched in the rain. The prettiest, shyest one hid far back in the field to watch and she had good reason because she was absolutely and finally the most beautiful girl Dean and I ever saw in all our lives. She was about sixteen, and had Plains complexion like wild roses, and the bluest eyes, the most lovely hair, and the modesty and quickness of a wild antelope. At every look from us she flinched. She stood there with the immense winds that blew clear down from Saskatchewan knocking her hair about her lovely head like shrouds, living curls of them. She blushed, and she blushed.

… that season ending when we were all driving on Hollywood Boulevard one night and I told my buddy to steer the car while I kissed my girl - I was at the wheel, see -and he didn’t hear me and we ran smack into a post  but only going twenty and I broke my nose.

jeudi 9 mai 2019

« La vie liquide » de Zygmunt Bauman (2013)


Le relâchement de l’attachement et la révocabilité de l’engagement sont les préceptes qui guident tout ce en quoi ils s’engagent et à quoi ils sont attachés.

S’inspirant du profil que brosse Joseph Brodsky de contemporains riches du point de vue matériel mais pauvres et affamés du point de vue spirituel, las de toute ce qu’ils appréciaient jusqu’alors (yoga, bouddhisme, zen, contemplation, Mao, etc) et commençant dès lors à creuser (avec l’aide de la technologie dernier cri, cela va sans dire) les mystères du soufisme, de la kabbale ou du sunnisme dans le but de renforcer leur vacillant désir de désir, Andrzej Stasiuk (…) développe une typologie du « lumpenprolétariat spirituel »

L’éternité est le paria évident (…) Avec la bonne vitesse, on peut consommer toute l’éternité à l’intérieur du présent continue de la vie terrestre.

L’abnégation et l’auto-immolation, d’intolérablement longs et incessant exercices sur soi et retours sur soi, l’attente de satisfaction qui paraît interminable et la pratique de vertus qui semblent dépasser l’endurance - tous ces coûts exorbitants des thérapies passée » ne sont plus requis. Régimes nouvelle formule, gadgets de fitness, changements de papier peint, remplacement de parquets par tapis (ou vice versa), remplacement d’une Mini par un 4x4 (ou vice versa), un t-shirt par un chemisier et des monochromes par des housses de canapé ou des robes bien bariolées, accroissement ou diminution du tour de poitrine, nouvelle paire de baskets, marques d’alcool et routines quotidiennes adaptées à la dernière mode, adoption d’un vocabulaire tout nouveau grâce auquel on pourra confesser publiquement nos tourments intimes… tout cela ira très bien. Enfin, en dernier recours, à l’horizon (atrocement lointain) se dessinent les miracles de la révision génétique.

Dans le monde moderne liquide, loyauté est source de honte, et non de fierté. Connectez-vous à l’Internet dès le saut du lit, et dans la liste des nouvelles du jour figurera en bonne place cette sobre vérité : « Votre portable vous fait honte ? Votre téléphone est si vieux que ça vous gêne de répondre ? Choisissez la nouvelle version, vous en serez fier. »

(…) parmi les industries de la société de consommation, celle qui broie les déchets est la plus imposante, la mieux protégée des effets de la crise.

Je recherche le « vrai moi », que je suppose caché quelques part dans l’obscurité de mon moi d’origine (…) Ainsi écoutons-nous avec une attention particulière les frissons internes de nos émotions et de nos sentiments (…) Subjectifs par nature, les sentiments sont la quintessence même de « ce qui est unique ».

Dans notre société d’individus à la recherche de leur individualité, il n’y a pas pénurie d’aides certifiés et/ou auto-proclamés qui (au juste prix, bien évidemment) ne demandent qu’à nous guider dans le sombre donjon de notre âme où notre moi authentique est censé être emprisonné, et d’où il cherche à s’évader pour retrouver la lumière.

Le terme « individu » apparut à la conscience de la société (occidentale) au dix-septime siècle, au seuil de l’époque moderne (…) dérivé du latin, il impliquait avant tout (comme l‘« a-tome », tiré du grec), l’attribut de l’indivisibilité. Il renvoyait seulement au fait plutôt trivial que si l’on divise l’intégralité de la population humaine en parties constitutives toujours plus petites, on se retrouvera un jour bloqué au stade d’une seule personne humaine : un humain est la plus petite unité à laquelle puisse être attribuée la qualité d’« humanité », de même que l’atome d’oxygène est la plus petite unité à laquelle les qualités de cet élément chimique puissent être attribuées. En soi, le nom ne stipulait pas le caractère unique de celui qui le portait (…) L’individualité représente aujourd’hui avant tout l’autonomie d’une personne (…) la déclaration « Je suis un individu » signifie que je suis moi-même responsable de mes mérites et de mes défauts.

La quête de l’individualité ne connaît pas un instant de répit (…) On déclare que le conformisme, autrefois accusé d’étouffer l’individualité humaine, est le meilleur ami de l’individu…

Richard Rorty, réfléchissant aux récentes transformations de la société américaine, nous suggère que l’« embourgeoisement du prolétariat » y a été accompli par la « prolétarisation de la bourgeoisie »…

Meilleure est la qualité de vie, plus grande sera l’« empreinte écologique » laissée par une ville sur la planète que nous partageons. Londres a besoin d’un territoire 120 fois supérieur au sien alors que Vancouver, par exemple, en tête du classement pour la qualité de vie, ne sen sortirait pas sans un Lebensraum 180 fois supérieur au sien.

La modernité liquide est « liquide » en ceci qu’elle est également post-hiérarchique (…) toutes les « grandes références » du passé sont toujours disponibles de nos jours, mais aucune n’a assez d’autorité sur les autres pour s’imposer auprès de qui cherche des références.

Richard Sennett a écrit ceci sur les entreprises modernes liquides : « des entreprises parfaitement viables sont démantelées ou abandonnées, des employés capables mis sur la touche au lieu d’être récompensées pour la simple et bonne raison que l’organisation doit prouver au marché qu’elle est capable de changer ».

Alors qu’aucune vie de dignité ou vie humaine satisfaisante n’est concevable sans addition de liberté et de sécurité, il est bien rare que l’on parvienne à un équilibre satisfaisant entre ces deux valeurs.

Les conclusions de nombreuses recherches confirment cette règle : quand des gens sont contrariés par des changements dans leurs conditions de vie ou dans les règles du jeu de vie, c’est bien moins parce qu’ils n’aiment pas les nouvelles réalités qui résultent du changement que par rapport à la manière dont elles furent amenées - c’est-à-dire sans qu’on leur ait demandé leur avis.

Alors que le sens du martyre ne dépend pas de ce qui se passe dans le monde après coup, le sens de l’héroïsme, lui, si.

Construire et fortifier un État-nation nécessitait de supprimer coutumes, dialectes et calendriers locaux et ethniques, et de les remplacer par des modèles uniformes sous la surveillance des ministères d’Etat de l’Intérieur, de l’Education et de la Culture. Cela demandait une vigilance constante vis-à-vis des voisins situés de l’autre côté des frontières de l’Etat, même des voisins soi-disant amicaux, pacifiques et inoffensifs (…) Les nations naissantes avaient besoin de la puissance de l’Etat pour se sentir en sécurité, et l’Etat naissant avait besoin du patriotisme national pour se sentir puissant. Chacun avait besoin de l’autre pour survivre, et l’un comme l’autre avait besoin de sujets/membres prêts à sacrifier leur vie au nom de cette survie.

La société de consommation liquide moderne établie dans la partie riche du globe n’a que faire des martyrs et des héros - puisqu’elle sape, porte atteinte et milite contre les deux valeurs qui entraînèrent leur demande et leur offre. En premier lieu, elle milite contre le sacrifice des satisfactions présentes au nom de buts lointains ; et par là même contre l’acceptation d’une souffrance prolongée au nom du salut dans la vie après la mort - ou, dans la version sécularisée, retarder la satisfaction aujourd’hui au nom de plus grands profits à l’avenir. En second lieu, elle remet en question la valeur du sacrifice des satisfactions individuelles au nom du bien-être d’un groupe ou d’une « cause »…

Les plus désespérées parmi les personnes assiégées (…) Une mort digne leur apparaît donc comme la dernière possibilité d’obtenir une dignité qu’on leur a déjà niée dans la vie (…) C’est dans leurs rangs que se recrutent aujourd’hui les terroristes.

Contrairement à d’autres types de sociétés, passés et présents, on peut tout à fait décrire la société en question sans recourir aux catégories du « martyre » et de « l’héroïsme ». Une telle description nécessiterait au contraire deux catégories relativement nouvelles que cette société a portée à l’attention de la conscience publique : la catégorie de la victime et celle de la célébrité.

« La célébrité est une personne connue pour être célèbre » (Daniel J. Boorstin).
Par contraste avec le cas des martyrs et des héros dont la renommée découlait de leurs actes, et dont la flamme était entretenue pour commémorer lesdits actes et réaffirmer leur importance durable, les raisons qui ont mis les célébrités sous les feux de la rampe sont les moins importantes des causes de leur célébrité. Le facteur décisif est ici la notoriété, l’abondance d’images d’elles et la fréquence à laquelle leurs noms sont mentionnés par les médias et dans les conversations privées qui en découlent.

Et contrairement aux communautés « imaginées » de l’époque moderne solide qui, une fois imaginées, tendaient à se figer en de rudes réalités et avaient besoin, de ce fait, du souvenir éternel de leurs martyrs et héros pour les cimenter, les communautés imaginaires, drapées autour de célébrités (…) ne nécessitent aucun engagement.

Les réserves de célébrités sont quasi infinies, de même que le nombre de combinaisons possibles. Par conséquent, pour nombreuse que puisse être la troupe des adeptes, chacun d’entre eux peut conserver un sentiment satisfaisant de l’individualité, voire du caractère unique, du choix qu’il a fait…

Dans les parties de la planète qui subissent les pressions de la globalisation, Jeremy Seabrook nous fait observer que « les villes sont devenues des camps de réfugiés pour les expulsés de la vie rurale ». Puis vient une description du type de vue urbaine que ces expulsés de la vie rurale ont de grandes chances de trouver : « Personne n’offre de travail. Les gens se tournent vers des emplois de domestiques ou de conducteur de pousse-pousse  acheter une poignée de bananes puis les mettre en vente à même le sol ; s’offrir comme porteur ou travailleur. Voilà pour le secteur non officiel. En Inde, moins de dix pour cent de la population occupe une place dans l’économie officielle, chiffre que réduit encore la privatisation des entreprises publiques. »

Aujourd’hui, dans un curieux renversement de leur rôle historique et au mépris des intentions et attentes originales, nos villes passent rapidement du statut d’abri contre les dangers à celui de principale source de dangers (…) Le nombre de « communauté fermées » implantée au Etats-Unis a déjà dépassé les 20 000, leur population les 8 millions d’individus (…) le condominium californien baptisé « Desert Island » est ainsi encerclé par des fossés de 12 hectares.

Quant aux sièges sociaux d’entreprises et aux grands magasins (…) ils préfèrent désormais se retirer des centres-villes pour rejoindre les environnements artificiels spécialement conçus, dotés de quelques attirails faussement urbains tels des boutiques, des restaurants et quelques lieux de vie dont le but est de camoufler la minutie avec laquelle les grands atours de la ville, sa spontanéité, sa flexibilité, sa capacité à surprendre, l’aventure qu’elle offre, ont été supprimés et exorcisés.

L’alternative à l’insécurité n’est pas béatitude de la tranquillité mais la malédiction de l’ennui.

L’innovation capitale qui distingue le plus le syndrome consumériste de son prédécesseur productiviste (…) semble être le renversement des valeurs attachées respectivement à la durée et à l’éphémère (…) le syndrome consumériste (…) a placé la valeur de la nouveauté au-dessus de celle de la durabilité.

Un changement concernant l’éducation devient de plus en plus lié au discours sur l’efficacité, la compétitivité et la rentabilité ; quant à son but déclaré, il consiste à transmettre à la « main d’œuvre » les vertus de flexibilité, de mobilité et des « compétences de base liées à l’emploi. »

Dans un cadre moderne liquide, l’« incertitude  fabriquée » constitue le principal instrument de domination, tandis que la politique de précarisation, pour citer Pierre Bourdieu (concept renvoyant aux stratagèmes qui ont pour effet de rendre la situation des sujets plus incertaine et vulnérable, et donc moins prévisible et contrôlable), devient quant à elle le noyau dur de la stratégie de domination.

« Au siècle des Lumières », affirme Peter Gay dans son abrégé global des idées qui assistèrent à la naissance de notre étrange mode de vie connu sous le nom de « modernité », « la peur du changement, jusqu’alors universelle, fit place à la peur de la stagnation ; le mot innovation, insulte traditionnellement efficace, devint un terme élogieux ». On n’avait plus alors de raison de craindre le changement, puisque l’on sentait également, du moins dans les salons parisiens et les cafés londoniens où se retrouvaient les membres de la République des Lettres, que « dans le combat de l’homme contre la nature la balance du pouvoir penchait en faveur de l’homme. »

Au cours des dix dernières années, le nombre de cabinets de manucure a plus que triplé aux Etats-Unis, et le nombre d’interventions de chirurgie plastique plus que doublé (6,2 millions pour la seule année 2002).

Concernant l’obsession compulsive actuelle de « réingéniérie », Richard Sennet écrit ce qui suit : « des entreprises parfaitement viables sont démantelée ou abandonnées, des employés capables mis sur la touche au lieu d’être récompensés pour la simple et bonne raison que l’organisation doit prouver au marché qu’elle est capable de changer. »

Un air de famille nous saute aux yeux quand nous observons les principaux personnages des récits décrivant deux périodes séparées par plus de deux cents ans. Les héros y sont toujours agités, incapables de rester immobiles. Ils ne se satisfont pas de ce qui est, ou ne sont pas assez satisfaits pour le prendre comme il est et lui permettre de demeurer longtemps en l’état (…) si la quête du bonheur doit finir par rendre les gens heureux, elle doit être une tâche collective pour les héros du premier récit - mais pour ceux du second, il s’agit d’une tâche privée, à entreprendre et à mener individuellement de bout en bout (…) Le changement constituait pour les héros du premier récit une opération unique, un moyen permettant d’atteindre une fin ; les héros du second récit voient quant à eux le changement comme une fin en soi, qu’ils s’attendent à rechercher à perpétuité.

(…) bien que le triomphe mondial du « mode de vie moderne » implique que le besoin de se fixer un programme puisse désormais faire figure de phénomène planétaire, universel, les questions qui réclament de figurer en tête de ce programme demeurent aussi différenciées territorialement qu’auparavant (si ce n’est plus) - tout comme les conséquences de la globalisation.
Les résidants de la planète ont beau être, pour ainsi dire, dans le même bateau du point de vue de leurs perspectives de survie (leur unique choix se pose entre navigation collective ou naufrage collectif), leurs tâches immédiates et par conséquent leurs destination préférées n’en diffèrent pas moins pour autant ; dès lors, les actions et les buts qui les influencent s’en retrouvent biaisés (ils représentent des sources d’antagonismes alors que l’impératif du jour est la solidarité).

lundi 6 mai 2019

« Chatouny » de Iouri Mamleïev (1986)


Elle avait toujours l’air hilare, béat, donnait l’impression de déguster, en permanence, une confiture invisible. Ses petites mains délicates ne cessaient de bouger, comme pour agripper quelque chose. 

Le gamin […] sortait de l’ordinaire. Il avait pour particularité de cultiver sur son corps maigre et tortu des colonies de boutons, furoncles et mycose qu’il passait son temps à gratter, à détacher avec ses ongles, pour les manger. Il en faisait même des soupes, vivant ainsi en quasi-autarcie. Pas étonnant qu’il fût si maigre !

C’est d’ailleurs à proximité d’une gigantesque décharge en décomposition que Pacha l’avait prise pour la première fois. Elle s’était convulsivement tortillée en tous sens, tel un insecte, son visage plissé de bonheur dans la veste de Pacha. Puis elle avait ricané bêtement. 

Auparavant déjà, Lydia avait noté, un peu étonnée, que Pacha braillait pendant l’accouplement, telle une bête qu’on égorge. Puis il se roulait longuement sur le sol, se mordant les bras de volupté comme s’il se fût agi de deux énormes phallus, sourd alors à tout ce qui n’était pas son plaisir.

… sa concupiscence nue, géante, qui pareille à des oreilles d’éléphant, recouvrait la terre. 

… une bouche voluptueuse mais sans rien de provocant, comme muselée au contraire…

- Exactement, renchérit Claudia, enthousiaste et pulpeuse. Et maintenant qu’est-ce que vous diriez d’un petit dodo ? Une petite sieste dès le matin. J’ai creusé trois trous dans le jardin, y a de ça longtemps. Pis, j’y ai mis de l’herbe ! De vraies petites tombes de verdure ! J’y ai dormi trois fois.
Padov éclata de rire et, regardant Anna :
- Quelle synthèse ! Quelle synthèse formidable ! 

- Absolument pas, répondit-il, si désemparé qu’il en bavait presque.

Les castrats cependant - quelques sept personnes - dansaient visqueusement sur place, tordant leurs corps dépourvus de sexe. Leurs chemises blanches flottaient au vent, pareilles à des suaires. Éclairés par la cire livide des bougies, leurs visages jaunes, desséchés, se tournaient vers le ciel, rampaient vers le Seigneur. La sueur inondait leur peau tremblante, qui semblait prête à se décoller. […] L’un deux glapissait : - Et je galope, je galope ! A la recherche du Christ !