Aujourd'hui, chaque grande capitale mondiale, chaque grande métropole régionale a compris l'intérêt économique de posséder une foire d'art contemporain. Si bien que tout au long de l’année, partout dans le monde, trois cents foires s’enchaînent. Presque une par jour.
(…) les prix de l'art contemporain ont augmenté de 800% entre 2003 et 2008 !
« En termes de flux ou de volumes financiers, le trafic d'œuvres d'art arrive en troisième position, juste derrière les stupéfiants et les armes. » (Gilles Musi)
Le Britannique Shaun Greenhalgh, aujourd’hui en prison, avait ainsi copié Le Faune, une sculpture de Gauguin (…) Pendant dix ans, l'Art Institute of Chicago avait exposé Le Faune. Aucun conservateur ni critique d'art n'avait détecté l'imitation lors de l'exposition « Van Gogh et Gauguin » qui s'y était tenue en 2001.
Quand et pourquoi l'art contemporain a-t-il pris le pas sur l’art ancien et moderne, avec une envolée des prix qui aurait été inimaginable vingt ans plus tôt pour des œuvres d'artistes parfois débutants ?
Autrefois, les amateurs d'art se référaient majoritairement aux artistes du passé. Soudain, ils ont voulu vivre avec les artistes de leur temps (…) Pas n'importe quels artistes : ceux qui transmettent les préoccupations de leur époque (…) Le père de cet art contemporain (…) est le Français Marcel Duchamp (…) Ce fut la révolution du ready-made. Le fait que ce fût l'artiste, et non plus les institutions, qui décidât du statut et de l'intérêt d'une œuvre d'art provoqua un énorme scandale dans le milieu artistique (…)
L’essentiel est ce que l'artiste veut dire, et non ce que nous voyons : voilà le message.
Depuis les années 1980, les artistes français, comme les artistes américains, s'y installent [à Berlin] (…) Les lieux sont vastes, les loyers assez bas. Berlin, pour de nombreux artistes, est l'antichambre de New York. C'est là que l'on fait ses armes.
Paris-Match a aussi publié un cahier photos entier sur lui [Damien Hirst] lorsqu'il fit l'actualité en organisant une vente de ses œuvres à Londres. Une vente formidablement soutenue par le battage médiatique. Il faut dire que c'était la première fois qu'un artiste vendait lui-même ses œuvres, sans passer par un marchand.
Pour Lorenzo Rudolf (…) « Aujourd'hui, être artiste, ce n'est pas seulement posséder un talent de créateur. C'est aussi savoir l’exploiter… »
Entre 1990 et 2000, les collectionneurs, spéculateurs ou non, ont vu leurs investissements dans l’art multipliés par 120 (…) Entre 2005 et 2008, le nombre d'enchères millionnaires pour des œuvres contemporaines progressait de près de 620 %.
La médiatisation accélérant encore le processus, l'art contemporain est devenu une « bonne affaire mondiale ». Une affaire qui a placé l'art au centre de notre société de consommation.
Comme le Phénix, le commerce de l'art semble renaître sans cesse de ses cendres. Il a déjà vécu d'autres crises, celles de 1980, de 1990, de 2001 - tous les dix ans, en somme. Mais, chaque fois, il est reparti à la hausse.
(…) l’art, valeur spéculative en période de croissance, est une valeur refuge en période de crise ; ensuite, les nouvelles fortunes d'Europe, d'Amérique, de Chine. d'Inde, de Russie, du Moyen-Orient ou du Brésil continuent de trouver dans l'art le moyen d'affirmer leur statut social (…)
« Désormais, Taïwan, la Corée du Sud, Singapour, le Japon sont des places de marché incontournables sur la cartographie mondiale. Ils constituent, avec la Chine, une force de frappe capable de renverser l'ordre établi depuis les années 1960 par les Américains !» (Le Marché de l’art contemporain)
La journaliste Georgina Adam explique: « C'est une figure clef dans le monde de l'art en Angleterre. C'est la première personne à avoir ouvert une galerie privée d'art contemporain. Quand il s'intéresse à un artiste, même sans l’acheter, on dit : « Charles Saatchi l'a repéré", et on suppose immédiatement que sa cote va monter. » (…) À la fin des années 1980, il mise sur un jeune artiste, Damien Hirst, et le transforme en mine d'or (…). Damien Hirst, c'est le genre mauvais garçon, turbulent et provocateur. Il sort du Goldsmith's College. L'une des deux prestigieuses écoles d'art londoniennes avec le Saint Martin's College. Dans un entrepôt des docks de Londres, alors qu'il n'est qu'en deuxième année, le jeune homme organise sa première exposition avec une quinzaine de camarades. Il se démène pour que cela se sache, essayant d'attirer personnalités et journalistes.
Charles Saatchi le rencontre un an après sa sortie de l’école (…) ce sont les Américains qui tiennent le haut du pavé. Résolu à inverser la tendance, Charles Saatchi imagine un grand coup. Il construit un mouvement autour du jeune Hirst, inspiré par la mort et le morbide, sujets tabous par excellence. Il lance une marque, les Young British Artists, rassemblant un groupe de jeunes artistes provocateurs (…) Pour « vendre » les Young British Artists, l'ancien publicitaire recourt aux méthodes qu'il employait pour diffuser les produits de ses annonceurs dans le grand public (…)
En 1997, il obtient d'organiser à la Royal Academy de Londres une exposition des travaux de ses protégés, qu'il baptise « Sensation » (…) On ne parle plus que du requin de Damien Hirst, enfermé dans une châsse de verre remplie de formol, ou de son aquarium hermétique contenant une tête de vache, des mouches, des asticots, du sucre et de l'eau. Pleins feux aussi sur Jake et Dinos Chapman, avec leurs mannequins dont les nez ont été remplacés par des sexes d'homme et les bouches par des anus. Et sur l'incroyable Tracey Emin, qui expose une tente dont les parois intérieures servent de tableaux où sont inscrits les noms des cent deux personnes avec lesquelles elle a eu des relations sexuelles (…)
L’événement se déroule au Brooklyn Museum of Art, deux ans après Londres. L'Anglo-Nigérian Chris Ofili - Turner Prize 1998 -, un autre membre du groupe des Young British Artists, y provoque un vrai scandale. Il mélange des déjections d'éléphant à de la résine et orne avec cette matière ses tableaux de photographies de postérieurs.
Son portrait de la Vierge Marie, toute clinquante de paillettes et couverte de coupures de journaux, posé sur un socle jonché de déjections, déchaîne les foudres du maire de New York d'alors, Rudy Giuliani, ainsi que du cardinal-archevêque John O'Connor, des catholiques et des orthodoxes (…) Les intellectuels se mobilisent au nom de la liberté et financent une page de publicité dans le New York Times afin de soutenir l’artiste (…)
Écoutons Georgina Adam: « Je pense qu’il [Hirst] fait partie, comme Jeff Koons, des artistes, qui reflètent notre temps. C’est clinquant, c'est brillant, c'est grand, Ce sont des artistes qui correspondent aux goûts et aux aspirations des nouveaux riches. »
En 1982, le ministère de la Culture a créé les Fonds régionaux d'art contemporain (Frac) (…) Les patrons de ces centres sont moins des spécialistes de l’art que des représentants du milieu enseignant ou associatif, prosélytes de tous les changements.
Pour la catégorie collectionneurs, la tête de liste est François Pinault (…) Est-ce parce qu'il a installé, à Venise, une fondation au Palazzo Grassi et un nouveau musée à la Pointe de la Douane ? Non, d'autres que lui possèdent tout autant d'œuvres d'art. Mais il est le seul à contrôler Christie's, l'une des deux plus puissantes maisons de ventes aux enchères de la planète. En 1998, il en est devenu le propriétaire. Sa position est donc unique : il est à la fois collectionneur et premier marchand parmi les grands marchands. En 2008, Christie's et sa concurrente américaine Sotheby's ont réalisé à elles seules 73% des ventes aux enchères mondiales (…)
Ceux qui mènent la danse poursuivent le même intérêt : protéger la cote des artistes phares dans lesquels ils ont investi. C'est vrai des collectionneurs, mais plus encore des marchands. Prenons le cas d'un des plasticiens stars du moment, Jeff Koons, la coqueluche des milliardaires mondiaux. « Il faut absolument entretenir l'illusion. Jeff Koons est un baromètre à New York, une sorte d'étalon-or. Si Jeff Koons se vend bien, tout va bien pour les marchands er les collectionneurs. En novembre 2007, il y a eu un léger doute sur sa cote et tout le monde était paniqué à Chelsea, le quartier des galeries de New York », raconte Alain Quemin, chercheur en sociologie de l’art (…)
Jean-Jacques Aillagon a donc fait d'une pierre deux coups : faire parler de Versailles à travers les centaines d'articles et les débats fiévreux auxquels a donné lieu cette exposition, et faire plaisir à François Pinault en mettant en majesté celui dans lequel le milliardaire a beaucoup investi (…) chacun y allant de ses commentaires sur les motivations de l'ancien ministre de la Culture, devenu en 2004, après son éviction, conseiller auprès du milliardaire collectionneur François Pinault.
Déjà, dans les années 1980, le journaliste amoureux de l'art contemporain Jean-François Bizot, qui ne s'en laissait pas conter, écrivait : « Depuis quatre ans, Jeff Koons prospère sous l'aile de la grande galerie new-yorkaise d'Ileana Sonnabend, qui a révélé le pop art. Sa trajectoire est parfaite. Ce beau garçon, un poil arrogant, fut auparavant trader à Wall Street. Notre époque est du toc, poursuit-il, moqueur. [...] Tout est basé sur le commerce : alors pourquoi s'en priver ? »
En effet, il n’existe pas - ou très rarement - de contrat juridique entre l'artiste et son marchand. L'un et l'autre sont libres de tout lien, hormis le lien moral et affectif (…) Et le galeriste-découvreur du « premier marché » n'est pas propriétaire de ses œuvres, il en est seulement le dépositaire. Le partage de la vente est à 50-50.
Et lorsque, une heure après la vente d'une œuvre, l'acheteur n'a pas réglé la facture, le tableau ou la sculpture est réintégré(e) dans la base de données de la galerie principale à New York (…) Larry Gagosian n'est pas un « faiseur d'artistes », c'est un « faiseur d'or » (…) celui que les critiques new-yorkais appellent « le requin ».
Les galeries les plus puissantes imposent les tendances, utilisent le marketing et d'autres méthodes de promotion pour créer ou soutenir la demande, avec l'appui plus ou moins explicite de commissaires d'exposition, de directeurs de musée et de conseillers artistiques - tous devenus plus importants pour le marché de l'art que l'artiste lui-même.
(…) la notion d'école, de mouvement, tend à disparaître. Auparavant il y avait une dizaine d'artistes qui comptaient, il y en a une centaine aujourd'hui ; auparavant New York abritait une vingtaine de galeries, elles sont six cents aujourd'hui.
La liste A sait pertinemment quand liquider des œuvres avant que leur valeur ne s'effondre. Elle les vend aux "bonnes poires" de la liste B.... qui peuvent à leur tour vendre à la liste C. Ceux-là vont se retrouver avec des œuvres qui ont une notoriété, mais qui ont perdu leur valeur. Les acheteurs de la liste C, ce sont souvent des entreprises, des banques et parfois même des musées (…)
Une collectionneuse de langue espagnole, qui sera guidée tout au long des enchères par une amie qui connaît les procédures - pardon, les cotes. C'est comme à la Bourse, il faut savoir jusqu'où il est intéressant de monter pour ne pas s'inscrire dans la « liste C » des « acheteurs gogos »
N'est-ce pas le Français Marcel Duchamp, exilé à New York pendant la Première Guerre mondiale, qui a remis en question le statut classique de l'œuvre d'art, ouvrant grandes les portes à l'art contemporain ? Action painting, « art conceptuel », « art minimal », body art : tous ces courants naissent à New York parce que l'étrange Marcel Duchamp, I'« anartiste », y a inventé et promu le ready-made.
Jose Mugrabi a bâti sa fortune dans le textile en Colombie. Comme sa richesse fait des envieux, pour échapper à un enlèvement il s'expatrie avec sa famille aux Etats-Unis à la fin des années 1970 (…) Jose Mugrabi imite la stratégie de Charles Saatchi : acheter le maximum d'œuvres d'artistes dans lesquels on croit pour peser ensuite sur le marché. Il adhère à l'univers d'Andy Warhol, dont il possède 80 œuvres - soit 10% de toute la production de l'artiste entre 1952 et sa mort. Il est devenu le plus grand collectionneur de Warhol au monde. Collectionneur ou spéculateur ? Ses deux fils, Alberto et David, préfère Damien Hirst : ils ont acquis 150 œuvres du Britannique. La famille Mugrabi détient l'une des collections privées les plus chères du monde (…)
Lors de la vente des 223 œuvres de Damien Hirst, le 15 septembre 2008, à Londres, la famille Mugrabi était sur le pied de guerre (…) La vente se déroulait le jour même de la faillite de la banque Lehman Brothers. Elle avait échappé à l'effondrement du marché.
Petites maisons de ventes anglaises traditionnelles en activité depuis deux siècles, Sotheby's et Christie's ont ouvert des bureaux à New York au milieu des années 1960. À l'époque, on les décrivait ainsi par dérision : « Sotheby's, ce sont des gens de business qui prétendent être des gentlemen. Christie's, ce sont des gentlemen qui prétendent faire du business.»
Vingt ans plus tard, l'une et l'autre se trouvent au bord de la faillite, frappées par la récession mondiale du début des années 1980. Sotheby's est rachetée par un géant américain des centres commerciaux, A. Alfred Taubman, et François Pinault reprend Christie's en 1989.
Un exemple éclairant parmi d'autres : l'ancien joueur de tennis John McEnroe avait investi dans l'achat de deux tableaux du peintre arménien expressionniste abstrait Arshile Gorky, Pirate / et Pirate II. Pour avoir la propriété de 50% de ces deux œuvres, il avait versé à Salander, en octobre 2003, la somme de 2 millions de dollars (1,4 million d'euros), dont il attendait un bénéfice conséquent après revente. Or il s'avéra que l'un des deux tableaux appartenait déjà à un autre galeriste. Et que le deuxième avait déjà été vendu sous le manteau à un client. Bien qu'il n'ait détenu la propriété ni de l'un ni de l'autre, Lawrence Salander les avait en surplus utilisés comme garante pour obtenir un prêt de 2 millions de dollars auprès de la Bank of America ! (…)
Concrètement, Salander affirmait, par exemple, avoir acquis une œuvre à 500 000 euros et tenir au chaud un acheteur ferme à un million d'euros. Il proposait à des personnes recherchant des placements très lucratifs d'investir 50 % du prix d'achat, soit 250 000 euros, en contrepartie de quoi elles recevraient après revente 500 000 euros - le double de leur investissement initial, une fois celui-ci augmenté de 50 % du profit. Alléchant ! Sauf qu'il y avait tricherie sur toute la ligne : prix d'achat, origine des fonds, qualité et authenticité des œuvres, propriété des biens, prix de revente, distribution du profit, facturation.
L'un des artistes dont la galerie Salander-O'Reilly avait la représentation, Paul Resika, s'aperçut très tardivement que dix-huit de ses tableaux avaient été transférés en Italie. Ils avaient contribué à payer une facture colossale due à une galerie italienne à laquelle Salander avait acheté pour 9 millions de dollars de marchandises, probablement destinées à rassurer le fonds d'investissement RAI. Paul Resika et trois autres artistes avaient ainsi été dépouillés de cinquante tableaux et de 3,19 millions de dollars. Ils tombaient des nues, eux qui se réjouissaient de travailler pour une galerie aussi prestigieuse, mettant leurs œuvres en valeur avec des « catalogues magnifiques », même s’ils reconnaissaient qu’il fallait batailler dur pour obtenir des comptes.
Lorenzo Rudolf directeur de Singapour Art Stage : « Ce que les gens veulent, c’est un art qui répond à la question : « Comment est-ce que moi, en tant qu'individu, je réagis aux événements de ce monde en mutation ? » Avec pour conséquence une production artistique qui est extrêmement politisée. (…)
Mais aujourd'hui le marché de l'art s'est professionnalisé, comme le marché de la musique ou de la mode. Il est aux mains de gens qui connaissent beaucoup mieux le marketing que l'histoire de l’art (…)
Les grandes collections (…) n’ont pas forcément une « âme », cette empreinte très personnelle, très particulière, qui est celle d'une vie consacrée à une passion. Aujourd'hui, les grandes collections, les plus grandes, les plus chères, vous pourriez les interchanger, ce sont presque les mêmes, car ce sont des spécialistes - galeries ou courtiers - qui ont aidé leurs propriétaires à les rassembler. Prenez François Pinault en France, prenez Friedrich Christian Flick en Allemagne.. (…)
Pendant les années 1980, tout le monde parlait des « jeunes sauvages» en Allemagne. Tout le monde courait après eux. Aujourd'hui, si l'on demande quels sont leurs noms, quelles sont leurs œuvres, personne ne le sait. Mais il y a autre chose, lié au succès de certains artistes ou de certaines écoles d'artistes, c'est la copie. Si un mouvement de l'art se vend bien, tout de suite apparaissent des copies (…)
Il est vrai que l'art contemporain est devenu un objet de lifestyle, c'est-à-dire de style et de train de vie. Pour une certaine classe sociale, l'important est de posséder des pièces d'art contemporain qui « sonnent juste » (…)
Emmanuel Perrotin (…) a très bien compris qu'il fallait jouer sur le lifestyle. Il accompagne aussi à fond le mouvement du cross-over, l'ouverture des artistes plasticiens vers d'autres formes d’art : musique, danse, poésie. »
Selon le sociologue Ronan Chastellier (Tendançologie. La fabrication du glamour, 2008) (…) : « Comme ils ont choisi avec soin le design de leur canapé ou de leur cuisine, les individus ont aussi des exigences vis-à-vis de leur compagnon. Ce dernier devient un objet esthétique, comme le chihuahua que l'on accommode avec un bandana et le bébé habillé à la dernière mode, et qui est la chose de maman. »
C'est cette fringale d'art, dont il situe l'apparition il y a un peu plus de dix ans, qui a incité Éric Mézan à créer Art Process en 2000. Une agence d'abord destinée à conseiller les chefs d'entreprise qui souhaitaient insuffler de la réflexion créatrice et de l'esprit d'innovation dans leurs stratégies de développement, selon un modèle expérimenté chez IBM. « Une vague de fond, explique Éric Mézan. L'ambiance générale est à la créativité. Aujourd'hui, on doit être créatif dans son travail, mais aussi à titre individuel, sinon on est considéré comme peu dynamique ».
Philippe de Montebello : « si aujourd'hui on me proposait le poste que j'ai occupé pendant trente et un ans au Met, je pense que je le refuserais. Celui que j'ai accepté en 1977 ressemblait bien peu à ce qu'il est devenu. En 1977, il y avait un avocat au Met ; à présent, ils sont sept. Il y avait six personnes au département des finances, il y en a maintenant quarante. »
« Le long de l'autoroute qui mène à l'aéroport de Pékin, nous raconte le directeur de la galerie parisienne LIPAO-HUANG, installée rue Dauphine, on trouve des villages qui comptent jusqu'à 3 000 artistes (…)
En 2008 (…) trente-cinq des cent artistes les plus vendus dans le monde étaient chinois (…) Depuis que les dirigeants chinois ont compris qu'on pouvait gagner beaucoup d'argent avec l'art, ils encouragent la production artistique (…)
Dans cette perspective, le gouvernement chinois a décidé de promouvoir mille artistes nationaux à l'occasion de la grande exposition universelle de Shanghai en 2010 (…)
Pékin, de son côté, abrite la plus grande communauté d'artistes du monde (…)
Le sociologue et essayiste Michel Lamberti décrit ainsi la cité des artistes au début de 2009 : « Chaoyang est une ville dans la ville, à vingt minutes du centre de Pékin. C'est un gigantesque marché de l'art, presque un supermarché. Dans les friches industrielles d'un vaste complexe militaire désaffecté, l'ancienne usine d'armement, le 798, a été occupée par quelques artistes dans les années 1975 à 1980 (…) Ensuite, ce sont les garages, les entrepôts et les magasins qui ont été transformés en ateliers (…) Puis sont arrivés les copieurs, qui cherchaient aussi à profiter de l'engouement des touristes étrangers et chinois pour ce "village des artistes » (…)
L’une des portes qui marquent l'entrée du quartier de Chaoyang est d'ailleurs surmontée d'un panneau qui annonce clairement : « Village de l'industrie culturelle ».
Les œuvres cotant plusieurs millions de dollars sur le marché international forment une première catégorie. Leur clientèle, essentiellement occidentale, les désigne comme la « nouvelle vague chinoise » ou l'«art contemporain chinois » (…)
La deuxième catégorie est la plus prisée par la classe moyenne chinoise (…) Les nouvelles fortunes chinoises apprécient une forme d'art qui, tout en étant fortement inspirée des techniques occidentales, véhicule un esprit et des traditions proprement chinois (…) Ses détracteurs (…) parlent quant à eux, par dérision, d'artistes et d'art « chinois ringards » (…)
Il y a d'abord l'« art sinocentré dégradé ». Il s'agit des œuvres copiées ou inspirées d'artistes à succès, reproduites à l'infini. Elles sont destinées aux centaines de milliers de touristes chinois ou étrangers qui viennent à Chaoyang en autobus pour visiter le « village de l'industrie culturelle » (…) Ensuite, le genre « ancien », l'art purement classique - les dessins et peintures à l'encre sur papier de riz et toutes les autres méthodes très spécifiquement chinoises telles qu'elles se pratiquent depuis au moins quinze siècles -, revient fortement à la mode.
Enfin, l'art populaire, que d'aucuns qualifient d'« art artisanal », est encore très vivant dans les campagnes, où se perpétuent les traditions de la peinture sur verre et de la sculpture sur pierres dures ou sur bois.
Le galeriste parisien Serge Lipao nous explique : « La plupart des artistes chinois qui sont aujourd'hui célèbres à l'étranger sont issus des contestataires de Tian'anmen. Ils ont quitté le pays avant ou juste après les événements, car ils étaient opposés au régime de l'époque, puis ils s'y sont réinstallés. Aujourd'hui, ils n'ont plus aucun souci avec les autorités. Leur carrière internationale s'est faite entre 2004 et 2008. Galeristes et marchands d'art ont poussé à la roue. »
La majorité des artistes chinois d'aujourd'hui sont tempérés dans leur quête de modernisme (…) Leur esthétique en peinture est très fortement influencée par les diverses écoles occidentales qui ont surgi successivement en Europe entre le milieu du XIXe et le XXe siècle, à savoir l'académisme, le fauvisme, l'impressionnisme, l'expressionnisme, le surréalisme, l'hyperréalisme, le cubisme, l'art abstrait - interdit pendant les années Mao - et le minimalisme. Le fauvisme, l'impressionnisme et leurs innovations les ont tout particulièrement inspirés.
Pour d'autres peintres chinois, l’influence, assez récente, du dadaïsme, du surréalisme et de l'hyperréalisme est manifeste. Ils cultivent dans leurs œuvres le goût de l'absurde, de la provocation et de l’humour. Mais ils n'ont visiblement pas pour objectif de délivrer des messages sociopolitiques…
(…) jusqu’à un « certain point » seulement... Lequel est défini par la censure gouvernementale. Et probablement aussi par l’autocensure (…) À ce jour, les critiques relativement « recevables» sont celles portant sur la destruction de l'environnement, le saccage du patrimoine historique et traditionnel, le « nouvel urbanisme » et les désastres générés par la Révolution culturelle. Sont exclues, en revanche, les œuvres critiques (…) des atteintes aux droits de l'homme ou à la démocratie (…) De même sont bannies les mises en cause des limites politiques et géopolitiques du nationalisme panchinois, ainsi que les critiques trop explicites de la corruption. Enfin, les œuvres jugées « excessivement » érotiques sont tout simplement mises au ban.
Les artistes de la mouvance « occidentalisante sinocentrée » peignent essentiellement pour le marche intérieur, pour un public d'amateurs chinois qui peu comprendre et apprécier leurs œuvres. Et, de plus en plus souvent, les acheter.
Dans l'art classique chinois, à l'inverse, l'homme et la femme sont toujours habillés, les personnages ne sont pas réalistes mais standardisés, anonymes. Le portrait individuel réaliste n'existe pas. Le groupe, la série, l'anonymat des personnages prévalent (…)
On peut aussi constater que la plupart des œuvres sont de petite taille, l'une des caractéristiques majeures des peintres de cette mouvance durant la décennie 1935-1945.
Le constat est sans appel : les peintres et plasticiens français, quelle que soit leur notoriété en France et à l'étranger, enregistrent sur le marché des cotes très sensiblement inférieures à celles de leurs collègues américains, anglais ou allemands.
Il y a 100 000 artistes contemporains aux États-Unis. En France, nous en avons seulement 2000 ou 3000, et nous comptons à peine une dizaine d'écoles de beaux-arts de niveau national.
Le temps est loin où le président John F. Kennedy, recevant le ministre français de la Culture, André Malraux, à Washington lors du déplacement de la Joconde en 1962, déclarait : « Monsieur le Ministre, aux États-Unis, nous sommes reconnaissants pour ce prêt accordé par le premier pouvoir artistique du monde, la France »...
Le débat porte précisément sur le rôle et la place des organismes d'État dans le fonctionnement des industries culturelles en France. Leur dirigisme isolerait les créateurs français et les couperait d'un marché mondialisé où se jaugent les valeurs de l'art.
Dans le palmarès 2002 des cent artistes vivants les plus connus et les plus considérés au niveau mondial du très reconnu Kunst Kompass allemand, on trouvait seulement quatre artistes français: Christian Boltanski (109), Daniel Buren (59e), Pierre Huyghe (68e) et Sophie Calle (98e). En 2007, ils n'étaient plus que trois…
Au milieu des années 1960, deux phénomènes font basculer le centre de gravité de Paris vers New York (…)
En 1964, Robert Rauschenberg fait sensation. Le peintre américain reçoit le grand prix de la Biennale de Venise (…)
Marcel Duchamp met des moustaches à la Joconde, mais Andy Warhol reproduit la Campbell's Soup. Le modèle de l'art américain, ce n'est pas la culture, c'est la vie.
(…) des artistes américains, qui connaissent leur apogée dans les décennies 1970 et 1980.
Le marché et les musées français n'ont pas accordé de place à la nouvelle esthétique américaine et ont dédaigné art américain ainsi que le minimalisme (…) Le Centre Pompidou a certes contribué retournement de tendance, mais il n'a été inauguré qu'en 1977.
« La France a pris un retard énorme au niveau sa place dans le marché de l'art, estime Bob Calle, parce qu'à partir de 1970, du fait de critiques mono-maniaques et aussi de l'influence d'autres tendances artistiques, comme le mouvement conceptuel, il a entendu et imposé que la peinture, c'était fini. Aux Beaux-Arts, on disait aux étudiants jusqu'à très récemment: "Ne perdez pas votre temps à peindre ». C’est une aberration. » (…)
Or le ministère de la Culture est le tuteur de l'École nationale supérieure des beaux-arts. Il possède le levier de la commande publique (…) Toutes sortes de critiques se sont exprimées à l'égard des « fonctionnaires de la culture» (…)
Ils auraient également concentré leur intérêt - et leurs achats - sur des formes nouvelles de création artistique, comme les installations ou la vidéo, mettant la peinture à l'index pendant très longtemps. Cela expliquerait en partie pourquoi les Français ont perdu pied sur le marché international, où la peinture est revenue en force ces dix dernières années.
(…) les arcanes d'administrations différentes et souvent rivales. Là où nos voisins européens ont regroupé leurs activités culturelles à l'étranger au sein d'institutions uniques et spécialisées, la France répartit un milliard d'euros par an entre les centres culturels, les alliances françaises, les lycées, l'audiovisuel extérieur, les services diplomatiques spécialisés. Face au British Council, au Goethe Institut, à l'Instituto Cervantes, la France dispose du plus grand réseau culturel au monde, mais, s'emporte Olivier Poivre d'Arvor, alors directeur de CulturesFrance, « dans la bonne tradition française, nous avons une sorte de plateau de fromages qui ne permet pas de nous identifier [...]. Aujourd'hui, notre action dans le monde est illisible ».
Cela aussi, c'est une spécificité française : les collectionneurs français, peu nombreux, préfèrent se cacher. D'abord parce qu'ils redoutent les contrôles fiscaux. Mais aussi parce qu'afficher sa richesse ne fait pas partie des mœurs françaises…
C'est Christian Boltanski qui nous donne des clefs : « En Allemagne et aux États-Unis, il y a une tradition de mécénat. Être trustee d'un musée, c'est l'équivalent d'un titre de noblesse. Aux États-Unis, jusque dans les années 1920, les juifs n'étaient pas acceptés comme trustees dans les grands musées classiques. Ils ont donc fondé des musées d'art contemporain, dont ils sont devenus les commanditaires. Il y a également une tradition protestante : un bon protestant peut, doit réussir et même gagner de l'argent. Mais, en contrepartie, il doit se montrer généreux à l'égard de ses concitoyens… »
Chose très mystérieuse, les Français ne défendent pas leurs nationaux, il y a une forme de dérision par rapport au patriotisme (…)
Le collectionneur d'art contemporain Marin Karmitz fait le même constat et s'en indigne : « On est dans un état de faillite de l'orgueil national, une faillite civique. »
Le principal reproche adressé à la communauté des artistes en France, c'est son individualisme. Il est de notoriété publique que les artistes français vendent souvent à des particuliers sans passer par leur galerie, même quand c'est la galerie qui a trouvé le client. Impensable en Angleterre ou en Allemagne !
(…) en France, où les artistes connus se posent en rivaux les uns des autres, jusqu'à étaler leurs dissensions par articles de presse interposés. Or la première étape de la notoriété pour un artiste, c'est d'être reconnu par ses pairs. Un artiste, même s'il vit mal, même s'il ne vend pas, a toutes les chances d'inscrire son œuvre dans la durée si son talent est apprécié par les artistes de son temps, à défaut de l'être par le grand public. La solitude des artistes français d'aujourd'hui les affaiblit.
Alors que, maintenant, ce côté "relation amicale et parole" a disparu. On n'est plus une famille, on vend dans des foires ou à des inconnus sur Internet.
Mais la première et la principale raison de la torpeur du commerce de l'art en France, c'est que, dans notre pays, marché et culture ne font pas bon ménage (…)
Ce sentiment est largement partagé par le monde artistique, qui refuse que l'argent soit le thermomètre du succès et, pis encore, celui du talent. Ils sont sur ce plan en rupture évidente avec le monde anglo-saxon, pour lequel la cote marchande d'un artiste est le premier critère de jugement.
