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mardi 13 novembre 2018

« Revenu des ténèbres » de Kouamé (2018)


En Afrique (…) on dit qu’un vieux assis voit plus loin qu’un jeune debout (…) Chez nous, quand quelqu’un d’âgé te gronde, tu peu être fier parce que c’est lee signe qu’il s’intéresse à toi, qu’il croit en toi.

En Afrique, quand tu perds tes deux parents, tu as tout perdu. Il ne faut pas penser que quelqu’un va prendre soin de toi comme si tu étais son enfant. Les trois premiers jours, oui, peut-être, ils vont te donner à manger, mais ensuite, ils vont te lâcher. Débrouille-toi.

(…) au village (…) tes amis avec qui tu vas jouer (…) vont te dire que c’est à cause de toi si tu as perdu tes parents, tu les as fatigués, tu les as embrouillés, et ils sont morts. Ils vont te dire que c’est ta sorcellerie qui les a tués.

En Afrique, si tu t’occupes de ton enfant, si tu lui payes des études pour qu’il réussisse, c’est pour qu’il s’occupe de toi quand tu seras vieux. Si ce n’est pas ton enfant, mais juste ton neveu, il n’est pas tenu de s’occuper de toi, alors pourquoi tu lui payerais des études ?

Si tes enfants ont de l’argent, tout le monde a envie de venir aux funérailles pour rendre hommage au défunt, mais personne ne va venir à des funérailles de pauvre, c’est comme si le défunt n’avait jamais existé.

Les policiers, c’est tout ce qui les intéresse, ils s’en foutent que tu n’aies pas de papiers du moment que tu as de l’argent. Ils s’en foutent de qui tu es, de ce que tu trafiques, si tu peux payer, tu peux aller où tu veux.

Les policiers et les militaires libyens, qui reçoivent de l’argent de l’ONU pour rapatrier les migrants dans leur pays d’origine (je l’ai appris par la suite), les abandonnent en réalité à Dirkou, à quelques kilomètres seulement de leur frontière.
ils ont tout donné pour arriver en Libye, et une fois refoulés dans ce lieu oublié du monde, ils n’ont plus aucun moyen de gagner de quoi rentrer chez eux. Ils sont perdus, destinés à disparaître.
A Dirkou, des femmes se prostituent pour deux cent francs CFA, soit vingt centimes d’euro, pour s’acheter de pain. Elles mettent au monde des enfants dont elles ne connaissent pas le père et qui sont voués, comme elles, à mourir de faim.

Trois toilettes pour trois ou quatre cents prisonniers, tu peux devoir attendre plusieurs heures en te tenant le ventre, et finalement tu fais sur toi. Les toilettes sont plus dégoûtantes qu’une porcherie. Si les policiers passent par là, ils vont te dire de nettoyer. Mais qui peut nettoyer ça ?

Je comprends un peu plus tard, quand arrive la fête de Tabaski, qui est aux Libyens ce que Noël est aux européens. Ce jour-là, les enfants sont rois, ils reçoivent des cadeaux de leurs parents, et toutes les familles se retrouvent dehors pour manger, se réjouir et faire la fête (…) les enfants m’aperçoivent, et aussitôt ils se mettent à hurler « Ghalaan ! Ghalaan ! » et commencent à me jeter des pierres. Comme je vois que les parents rient et applaudissent, j’imagine d’abord que c’est un jeu. Puis plusieurs pierres m’atteignent la tête, au thorax, et comme les enfants se rapprochent en hurlant, je me mets à courir pour leur échapper et regagner le chantier (…)
- Mais qu’est-ce que ça veut dire « Ghalaan » ?
Tu veux vraiment le savoir ? Ça veut dire : « Un singe ! Un singe ! » Tu comprends, maintenant, comment les Libyens te regardent ?
- Vous êtes le bienvenu en Europe.
Ce sont ses premiers mots. Quatre ans plus tard, je les entends encore, et je peux encore éprouver, à les murmurer, l’écho du soulagement qu’ils ont provoqué en moi.
(…) Couvrez-vous vite ! »
Elle me regardait, elle souriait, mais moi j’étais choqué de voir des Blancs traiter des Noirs comme des êtres humains. Pourquoi ils ont gentils ces Blancs-là, je me demandais, pourquoi ils s’intéressent à nous ?

- Mais pourquoi tu es parti ?
- Là-bas, en Espagne, je ne sais pas parler.
- Cecilia, elle a beaucoup pleuré que tu sois parti. Elle a appelé partout…
- Elle a pleuré, Cecilia ?
- Attends, elle arrive, elle va te parler. 
C’est là seulement que j’ai compris, en l’écoutant, que les Européens ne pensent pas comme les Africains. Chez nous, un jeune qui s’en va, tout le monde s’en fout. Aujourd’hui tu meurs, demain on ne parle plus de toi. En Europe, personne ne peut se perdre, aucun crime, aucune disparition ne peut passer inaperçue (…) j’ai commencé à comprendre ce jour-là, en l’écoutant, que pour les Européens la vie a beaucoup plus d’importance que pour nous, les Africains.

Si moi aussi j’avais décidé de me réfugier au village après la mort de nos parents, je n’aurais peut-être pas été aussi choqué par la façon dont Aïcha était traitée par son mari. Mais je vis dans un pays - la France - où les femmes occupent partout les mêmes fonctions que les hommes, où jamais elles n’apparaissent comme les esclaves de leurs maris.

lundi 12 novembre 2018

« En rade » de Joris-Karl Huysmans (1887)


L’homme plongea son bras dans la poche de sa houppelande, ramena une poignée de cristaux qui crièrent en se concassant dans sa main, et, d’une voix tout à la fois gutturale et froide, il dit, en regardant fixement de ses prunelles dilatées Jacques :
- Je sème les menstrues de la terre dans ce pot où bouillotte, avec les abatis d’un léporide, la venaison des légumes, le gibier du petit pois, la fève.
- Parfaitement, fit Jacques, sans sourciller. J’ai lu les anciens livres de la Kabbale, et je n’ignore point que cette expression, les menstrues de la terre, désigne tout bonnement le gros sel…
Alors l’homme mugit et le récipient qui le coiffait tomba. Sur un crâne piriforme emplissant jusqu’au fond le seau, apparut une masse épaisse de cheveux vermillon pareils aux crins qui garnissent, dans certains régiments de cavalerie, le casque des trompettes. Il leva, tel qu’un Buddah, l’index en l’air…

Il dégringola, pour le rejoindre, le long d’une échelle, et pénétra dans une galerie labourée, plantée de potirons.
Tous palpitaient, se soulevaient enfiévrés, tiraient sur les tiges qui les attachaient au sol. Jacques eut l’immédiate perception qu’il voyait un champ de fesses mongoles, un potager de derrières appartenant à la race jaune.
Il examinait les rainures profondes, bien arquées, qui s’enfonçaient dans ces sphères aux épidermes rebondis, d’un orange vif. Puis, une curiosité infâme lui vint. Il allongea la main ; mais, comme découpés à l’avance par un prévoyant fruitier, les potirons s’ouvrirent, tombèrent, divisés en tranches, montrant leurs entrailles de pépins blancs disposés en grappes dans la jaune rotonde du ventre vide.

Dans ce terrain, abrité par l’église, l’air paraissait plus tiède ; des bourdons ronflaient, cassés en deux, sur des fleurs qui se balançaient en pliant sous leur poids ; des papillons volaient de travers comme grisés par le vent, quelqu’uns-uns des pigeons sauvages du château filaient à tire-d’aile avec un cri d’étoffe.

samedi 10 novembre 2018

« Les particules élémentaires » de Michel Houellebecq (1998)


Rahan (…) Alors qu’il était encore enfant, son clan avait été décimé par une éruption volcanique. Son père, Craô le Sage, n’avait pu en mourant que lui léguer un collier de trois griffes. Chacun de ces griffes représentait une qualité de « ceux- qui-marchent-debout », les hommes. Il y avait la griffe de la loyauté, la griffe du courage ; et la plus importante de toutes, la griffe de la bonté. Depuis lors Rahan portait ce collier, essayant de se montrer digne de ce qu’il représentait.

Sur le plan de l’évolution des mœurs, l’année 1970 fut marquée par une extension rapide de la consommation érotique, malgré les interventions d’une censure encore vigilante. La comédie musicale Hair, destinée à populariser à l’usage du grand public la « libération sexuelle » des années soixante, connut un large succès. Les seins nus se répandirent rapidement sur les plages du Sud. En l’espace de quelques mois, le nombre de sex-shops à Paris passa de trois à quarante-cinq.

Ces mêmes années, l’option hédoniste-libidinale d’origine nord-américaine reçut un appui puissant de la part d’organes de presse d’inspiration libertaire (le premier numéro d’Actuel parut en octobre 1970, celui de Charlie Hebdo en novembre). S’ils se situaient en principe dans une perspective politique de contestation du capitalisme, ces périodiques s’accordaient avec l’industrie du divertissement sur l’essentiel : destruction des valeurs morales judéo-chrétiennes, apologie de la jeunesse et la liberté individuelle. Tiraillés entre des pressions contradictoires, les magazines pour jeunes filles mirent au point dans l’urgence un accommodement, que l’on peut résumer dans la narration de vie suivante. Dans un premier temps (disons, entre douze et dix-hut ans), la jeune fille sort avec de nombreux garçons (…) Dans un deuxième temps (en fait, peu après le bac), la même jeune fille éprouvait le besoin d’une histoire sérieuse (…) la question pertinente étant alors : « Dois-je m’installer avec Jérémie ? » 

Tel est l’un des principaux inconvénients de l’extrême beauté chez les jeunes filles : seuls les dragueurs expérimentés, cyniques et sans scrupule se sentent à la hauteur ; ce sont donc en général les êtres les plus vils qui obtiennent le trésor de leur virginité et ceci constitue pour elles le premier stade d’une irrémédiable déchéance.

En un mot, je ne suis pas assez naturel, c’est-à-dire pas assez animal - et il s’agit là d’une tare irrémédiable…

En effet l’anthropologie chrétienne, longtemps majoritaire dans les pays occidentaux, accordait une importance illimitée à toute vie humaine, de la conception à la mort ; cette importance est à relier au fait que les chrétiens croyaient à l’existence, à l’intérieur du corps humain, d’une âme -âme dans son principe immortelle, et destinée à être ultérieurement reliée à Dieu (…) 
Les problèmes éthiques ainsi posés par les âges extrêmes de la vie (l’avortement ; puis, quelques décennies plus tard l’euthanasie) devaient dès lors constituer des facteurs d’opposition indépassables entre deux visions du monde, deux anthropologies au fond antagonistes. L’agnosticisme de principe de la République française devait faciliter le triomphe hypocrite, progressif, et même légèrement sournois, de l’anthropologie matérialiste.

Physiquement, il représentait encore à merveille le type de l’homme avisé et sensuel, au regard pétillant d’ironie, voire de sagesse ; certaines filles particulièrement sottes avaient même jugé son visage lumineux et bienveillant. Il ne ressentait en lui-même aucune bienveillance, et de plus il avait l’impression d’être un comédien de valeur moyenne : comment tout le monde avait-il pu s’y laisser prendre ? Décidément, se disait-il parfois avec une certaine tristesse, ces jeunes à la recherche de nouvelles valeurs spirituelles étaient vraiment des cons.

Jeunes, beaux, célèbres, désirés par toutes les femmes et enviés par tous les hommes, les rock stars constituaient le sommet absolu de la hiérarchie sociale. Rien dans l’histoire humaine, depuis la divinisation des pharaons dans l’ancienne Egypte, ne pouvait se comparer au culte que la jeunesse européenne et américaine vouait aux rock stars.

Un examen un tant soit peu exhaustif de l’humanité doit nécessairement prendre en compte ce type de phénomènes. De tels êtres humains, historiquement, ont existé. Des êtres humains qui travaillaient toute leur vie, et qui travaillaient dur, uniquement par dévouement et par amour ; qui donnaient littéralement leur vie aux autres dans un esprit de dévouement et d’amour ; qui n’avaient cependant nullement l’impression de se sacrifier ; qui n’envisageaient en réalité d’autre manière de vivre que de donner leur vie aux autres dans un esprit de dévouement et d’amour. En pratique, ces êtres humains étaient généralement des femmes.

Il n’empêche que les femmes qui avaient eu vingt ans aux alentours des « années 1968 » se trouvèrent, la quarantaine venue, dans une fâcheuse situation (…) le culte du corps qu’elle avaient puissamment contribué à constituer ne pouvait, à mesure de l’affaissement de leurs chairs, que les amener à éprouver pour elles-mêmes un dégoût de plus en plus vif - dégoût d’ailleurs…

C’est en 1987 que les premiers ateliers d’inspiration semi-religieuse firent leur apparition au Lieu. Naturellement, le christianisme restait exclus ; mais une mystique exotique suffisamment floue pouvait - pour ces êtres d’esprit au fond assez faible - s’harmoniser avec le culte du corps qu’ils continuaient contre toute raison à prôner.

De petits nuages flottaient, comme des éclaboussures de sperme, entre les pins ; la journée serait radieuse.

Le 14 décembre 1967 l’Assemblée nationale adopta en première lecture la loi Neuwirth sur la légalisation de la contraception ; quoique non encore remboursée par la Sécurité Sociale, la pilule était désormais en vente libre dans les pharmacies.

Dans un sens littéraire ou vieilli, la transe désigne un inquiétude extrêmement vive, une peur à l’idée d’un danger imminent.

« Sophie, s’exclama à nouveau Bruno, sais-tu ce que Nietzsche a écrit de Shakespeare ? « Ce que cet homme a dû souffrir pour éprouver un tel besoin de faire le pitre ! »

« J’ai jamais pu encadrer les féministes… » reprit Christiane alors qu’ils étaient à mi-pente. « Ces salopes n’arrêtaient pas de parler de vaisselle et de partage des tâches ; elles étaient littéralement obsédées par la vaisselle (…) En quelques années, elles réussissaient à transformer les mecs de leur entourage en névrosés impuissants et grincheux. A partir de ce moment - c’était absolument systématique - elles commençaient à éprouver la nostalgie de la virilité. Au bout du compte elles plaquaient leurs mecs pour se faire sauter par des machos latins à la con. J’ai toujours été frappée par l’attirance des intellectuelles pour les voyous, les brutes et les cons. Bref elles s’en tapaient deux ou trois, parois plus pour les très baisables, puis elles se faisaient faire un gosse et se mettaient à préparer des confiture maison avec les fiches cuisine Marie-Claire. J’ai vu le même scénario se reproduire, des dizaines de fois. »

« Huxley appartenait à une grande famille de biologistes anglais. Son grand-père était un ami de Darwin, il a beaucoup écrit pour défendre les thèses évolutionnistes. Son père et son frère Julian étaient également des biologistes de renom. C’est une tradition anglaise, d’intellectuels pragmatiques, libéraux et sceptiques ; très différent du Siècle des lumières en France, beaucoup plus basé sur l’observation, sur la méthode expérimentale. Pendant toute sa jeunesse Huxley a eu l’occasion de voir les économistes, les juristes, et surtout les scientifiques que son père invitait à la maison. Parmis les écrivains de sa génération, il était certainement le seul capable de pressentir les progrès qu’allait faire la biologie. Mais tout cela serait allé beaucoup plus vite sans le nazisme. l’idéologie nazie a beaucoup contribué à discréditer les idées d’eugénisme et d’amélioration de la race ; il a fallu plusieurs décennies pour y revenir. » Michel se leva, sortit de la bibliothèque un volume intitulé Ce que j’ose penser. « Il a été écrit par Julian Huxley, le frère aîné d’Aldous, et publié dès 1931, un an avant Le Meilleur des mondes. On y trouve suggérées toutes ls idées sur le contrôle génétique et l’amélioration des espèces, y compris de l’espèce humaine, qui sont mises en pratique  par son frère dans le roman. tout cela y est présenté, sans ambiguïté, comme un but souhaitable, vers lequel il faut tendre. »
(…) Huxley a publié Île en 1962, c’est son dernier livre (…) Sur cette île s’est développée une civilisation originale, à l’écart des grands courants commerciaux du XXè siècle, à la fois très avancée sur le plan technologique et respectueuse de la nature ; pacifiée, complètement délivrée des névroses familiales et des inhibitions judéo-chrétiennes. La nudité y est naturelle ; la volupté et l’amour s’y pratiquent librement. Ce livre médiocre, mais facile à lire, a joué un rôle énorme sur les hippies et, à travers eux, sur les adeptes du New Age. Si on y regarde de près, la communauté harmonieuse décrite dans Île a beaucoup de points communs avec celle du Meilleur des mondes. De fait Huxley lui-même, dans son probable état de gâtisme, ne semble pas avoir pris conscience de la ressemblance, mais la société décrite dans Île est aussi proche du Meilleur des mondes que la société hippie libertaire de la société bourgeoise libérale, ou plutôt de sa variante social -démocrate suédoise. »

« Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient aucune importance à ses yeux. »

Vous êtes réactionnaire, c’est bien. Tous les grans écrivains sont réactionnaires. Balzac, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski : que des réactionnaires. Mais il faut baiser, aussi, hein ? Il faut partouzer. C’est important.
Sollers quitta Bruno au bout de cinq minutes, le laissant dans un état de légère ivresse narcissique.

« Tous ces objets qui m’entourent, que j’utilise ou que je dévore, je suis incapable de les produire ; je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de production. Si l’industrie devait s’arrêter, si les ingénieurs et techniciens spécialisés venaient à disparaître, je serais incapable d’assurer le moindre redémarrage. Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal. Totalement dépendant de la société qui m’entoure, je lui suis pour ma part à peu près inutile ; tout ce que je sais faire, c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets. »

La Californie a toujours été un lieu de prédilection pour les sectes vouées au culte de Satan.

Il fit notamment la connaissance de John di Giorno, un chirurgien qui organisait des avortement-parties. Après l’opération le fœtus était broyé, malaxé, mélangé à de la pâte à pain pour être partagé entre les participants. David se rendit vite compte que les satanistes les plus avancés ne croyaient nullement à Satan. lls étaient, tout comme lui, des matérialistes absolus, et renonçaient rapidement à tout le cérémonial un peu kitsch des pentacles, des bougies, des longues robes noires ; ce décorum avait en fait surtout pour objet d’aider ls débutants à surmonter leurs inhibitions morales (…) Ils étaient en fait, tout comme leur maître le marquis de Sade, des matérialistes absolus, des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes (…) on pouvait trouver leurs ancêtres communs chez les actionnistes viennois des années cinquante. Sous couvert de performances artistiques, les actionnistes viennois tels que Nitsch, Muehl ou Schwarzkogler s’étaient livrés à des massacres d’animaux en public…

Le complexe naturiste du Cap d’Agde, divisé en cinq résidences construites dans les années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, offre une capacité hôtelière totale de dix mille lits, ce qui est un record mondial (…) Il est tentant d’évoquer à ce propos quelque chose comme une ambiance sexuelle « social-démocrate », d’autant que la fréquentation étrangère, très importante, est essentiellement constituée d’Allemands, avec également de forts contingents néerlandais et scandinaves. 

« Les hommes ne font pas l’amour parce qu’ils sont amoureux, » dit Annabelle, « mais parce qu’ils sont excités ; cette évidence banale, il m’a fallu des années pour la comprendre. »

« L’humour ne sauve pas ; l’humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les évènements de la vie avec humour pendant des années, parfois de très longues années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu’à la fin ; mais en définitive la vie vous brise le cœur. Quelles que soient les qualités de courage, de sang-froid et d’humour qu’on a pu développer tout au long de sa vie, on finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors, on arrête de rire. Au bout du compte il n’y a plus que la solitude, le froid et le silence. Au bout du compte, il n’y a plus que la mort. »

« L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est, également, l’autre nom du mensonge. Il n’existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque ».

Comme tous les autres membres de la société, ils pensaient au fond d‘eux-mêmes que la solution à tout problème - y compris aux problèmes psychologiques, sociologiques ou plus généralement humains - ne pouvait être qu’une solution d’ordre technique. C’est donc en fait sans grand risque d’être contredit qu’Hubczejak lança en 2013 son fameux slogan, qui devait constituer le réel déclenchement d’un mouvement d’opinion à l’échelle planétaire : « LA MUTATION NE SERA PAS MENTALE, MAIS GÉNÉTIQUE » (…)
La création du premier être, premier représentant d’une nouvelle espèce intelligente créée par l’homme « à son image et à sa ressemblance », eut lieu le 27 mars 2029 (…) Hubczejak pronça un discours très bref où, avec la franchise brutale qui lui était habituelle, il déclarait que l’humanité devait s’honorer  d’être « la première espèce animale de l’univers connu à organiser elle-même les conditions de son propre remplacement. »

samedi 20 octobre 2018

Préface de « Manon Lescaut » de l’Abbé Prévost par Claire Jaquier (2001)


Malgré la déploration ostentatoire du sort funeste, le récit du chevalier n’a rien de mélancolique ni de languissant. Son histoire d’amour sans espoir est aussi un roman d’aventures.

(…) un clair renoncement aux impératifs de la morale classique, qui postulait la possibilité d’un contrôle des passions par la conscience. A l’équanimité et au repos, qui caractérisaient l’honnête homme maître de lui, fait place une vertu d’un autre ordre, qui ne s’acquiert que par l’épreuve de passions multiples et excessives.

Cette conscience […] est incarnée par Tiberge : elle est donc extérieure au chevalier.
Prévost fut l’un des premiers, au XVIIIe siècle, à se pencher sur ces moments obscurs et indéchiffrables de la vie émotionnelle […]. Par la phrase consécutive (…si… que…), c’est le charme tout puissant et irrésistible de l’amour qui est mis en lumière, et dramatisé.

Les traits de Manon […] ne sont pas décrits, sa beauté est seulement qualifiée positivement.

Il exploite une régime narratif susceptible de laisser la plus grande liberté à l’expression du sujet passionnée : le récit personnel.

[…] le point de vue rétrospectif sur le passé croise sans cesse le récit des événements tels qu’ils ont été vécus sans ce recul. Prévost a voulu que la distance temporelle entre la fin des aventures des amants et le temps de la narration soit bref…

Manon n’a pas d’existence hors du regard de son amant. Or, rien n’est plus changeant que ce regard : selon les caresses qu’elle lui prodigue ou les humiliations qu’elle lui inflige. Des Grieux voit en elle une fille « droite et sincère », « volage », « infidèle et parjure ». 
Il est certain que je ne l’estimais plus : comment aurais-je estimé la plus volage et la plus perfide de toutes les créatures ? Mais son image, les traits charmants que je portais au fond du cœur, y subsistaient toujours. Je le sentais bien.
[…] les critiques, dès le XVIIIe siècle, ont rivalisé d’ingéniosité pour donner à Manon une identité que le texte de Prévost lui refuse : « catin » (Montesquieu), « fille perdue » (Sade), « sphinx étonnant, véritable sirène » (Musset), « vierge espagnole poignardée de feux » (Cocteau)…

Manon déclare à Des Grieux un amour tel qu’il l’attendait, sensible, constant, absolu. Mais ce cadeau inestimable, le chevalier ne sait le comparer à rien d’autre qu’à des biens matériels.

C’est à Paris […] que Des Grieux a compris la loi de l’échange et de l’argent. Les valeurs sans prix que son éducation lui a transmises ne résistent pas face à celles qui servent à l’entretien de Manon […]. La rébellion de Des Grieux consiste dans ce refus des vérités et des valeurs indiscutées, qu’elles soient sociales ou religieuses.

Habituée à la séduction, elle se transforme selon le désir de ses amants ; la formule même par laquelle elle décline son identité, lors de la première rencontre avec Des Grieux, est éloquente : « Mademoiselle Manon Lescaut, c’est ainsi qu’elle me dit qu’on la nommait. » Manon est à peine une personne, son nom ne semble pas lui appartenir…

mercredi 17 octobre 2018

"Cessez d’être gentil, soyez vrai !" de Thomas d’Ansembourg (2001)


Nous avons appris à nous couper de nous pour être avec l’autre […]. Comment être soi sans cesser d’être avec l’autre, comme être avec l’autre sans cesser d’être soi ?

« Il faut que… », « Il est temps… », « C’est pas normal que… ». Nous verrons comment ce langage nous déconnecte de nous-même, et nous asservit d’autant plus subtilement qu’il paraît être un langage responsable.

Le sentiment fonctionne comme un signal clignotant sur un tableau de bord : il nous indique qu’une fonction est ou n’est pas remplie, qu’un besoin est ou n’est pas satisfait.

Ce n’est pas un besoin virtuel, apparemment insatiable et donc menaçant. C’est une demande concrète, bien définie en termes d’espace et de temps, et par rapport à laquelle nous pouvons nous situer, adopter une attitude.

En nous concentrant sur nos vrais besoins au lieu de nos bagarres pour nos demandes, nous nous libérons mutuellement du piège et nous nous donnons un espace de rencontre et de créativité !

[…] les personnes qui dégagent un bien-être profond, une joie d’être au monde […] ne cherchent pas à remplir leur vie de choses à faire ou de gens à voir mais à remplir de vie les relations qu’elles nourrissent et les choses qu’elles font.

L’observation neutre […] sans jugement, sans interprétation, sans reproche critique dans le ton de la voix ou l’expression du visage […] permet d’ouvrir le dialogue […].

Ceci est pour moi l’aspect fondamental de la communication : donner le sens de ce que je fais ou de ce que je veux […] le tragique « C’est pour ton bien » qui a fait tant de ravages […] mécanique subtile qui engendre la violence dès l’enfance, et ce, d’une façon d’autant plus inconsciente qu’elle se pare de bonnes intentions. Cette attitude, font heureusement, a de moins en moins cours […] La cause actuelle de l’inconfort de beaucoup de parents, d’enseignants et d’éducateurs tient beaucoup à ce qu’ils sont invités par les jeunes, de façon directe ou indirecte à requalifier leurs priorités et à (re)définir le sens de leurs actes et de leur vie. 

Qu’est-ce qui fait qu’il est si difficile pour ces parents d’écouter leur adolescent ? La plupart du temps, je constate que c’est parce qu’ils croient qu’ils doivent faire quelque chose, agir, performer, obtenir un résultat, une solution et si possible tout de suite. Or, il se peut qu’ils ne voient pas de solution et se sentent impuissants, ou qu’ils soient fatigués de tenter d’en trouver. 

dimanche 30 septembre 2018

« Le pouvoir du mal » de Bernard Bro (1976)


Qui d’entre nous n’a pas préféré le silence de Dieu pour n’en pas savoir trop à certains moments où il choisissait pour son égoïsme et contre sa conscience ?

… le roi David […] prend la femme de l’un de ses subordonnés et quand il apprend que cette femme attend de lui un enfant il cherche à faire disparaître le mari et s’arrange pour le faire tuer. Et David, le roi David, peut alors garder auprès de lui la femme qu’il a volée à Urie. Mais l’enfant meurt et David en est bouleversé […] entre la nausée venue de son propre passé d’adultère et de meurtrier, et Dieu, il y a ses larmes et son amour de père, et désormais il en pressent le prix. Alors et alors seulement, oui, il comprend où est la réponse et la victoire en face du mal. Il comprend jusqu’où ira le Dieu de miséricorde. Si lui, David, tout médiocre et mauvais qu’il est, désire ardemment prendre la place de son fils mort, alors il comprend combien, à plus forte raison, son Dieu fait la même chose à son propre égard.

« Les SS pendirent deux juifs et un adolescent devant les hommes du camp rassemblés. Les hommes moururent rapidement. L’agonie de l’adolescent dura une demi-heure. « Où est Dieu, où est-il ? » demanda alors quelqu’un derrière moi. Comme l’adolescent se débattait encore au bout de la corde, j’entendais l’homme appeler à nouveau : « Où est Dieu maintenant ? » Et alors j’entends une voix répondre en moi : « Où est-il ? Il est ici… Il est pendu au gibet… » (Elie Wiesel)

Quand le Christ a définitivement affronté le mal, c’est la remarque que tous les spectateurs de la passion ont faite : il n’y a plus eu de paroles […] Ce n’est plus de paroles, mais d’un choix, d’une décision qu’il s’agit. La même pour nous que pour lui.

Qu’est-ce donc que la miséricorde ? Sinon ce partage même de la blessure de Dieu en face du mal. C’est prendre sur soi le mal, non pas parce qu’il nous atteint, ou parce que c’est notre devoir de l’assumer, mais parce que l’amour nous a fait partager le destin de celui qui souffre plus que nous.

[…] la miséricorde […] ne nous conduit pas à l’évasion, ni à la consolation, mais à combattre l’ultime obstacle qui ne dépend que de nous : notre cœur de pierre […] Il y a un moment dans chacune de nos vies où il faut se laisser toucher.

C’est à nous de choisir dès maintenant. Thérèse de Lisieux en a donné la formule concrète la plus simple et la plus forte qui soit. Comme elle essaye de convaincre son entourage en exprimant sa confiance indéfectible en la miséricorde, une sœur récrimine en défendant les droits de la Justice divine. Sainte Thérèse déclare alors : « Ma Sœur, vous voulez de la justice de Dieu, vous aurez de la justice de Dieu. Chacun reçoit de Dieu exactement ce qu’il attend. »

Voilà ce que le Christ est venu apporter : cette séparation implacable entre ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas, et à l’intérieur de nous-mêmes entre les forces qui aiment et celles qui n’aiment pas. 

On voudrait bien s’en tirer sans avoir besoin d’aimer, sans avoir à faire confiance, sans avoir à se désarmer de soi-même, sans avoir à s’en remettre pleinement à une autre volonté que la sienne. Mais si on n’aime pas la miséricorde pour elle-même indépendamment de ses effets, avant même d’en bénéficier [...] on découvre qu’on s’est rendu incapable de la choisir, même pour être sauvé.

[…] il dépend de chacun de nous choisir sa volonté propre et la justice, ou la volonté de Dieu et la miséricorde. 

Alors Mère Thérésa nous le répète inlassablement à nous, Occidentaux : nous ne connaissons pas, nous ne connaissons plus le réel. Nous ne connaissons que nos œuvres. La plupart d’entre nous ne recevons plus jamais la gifle du réel. Nous ne connaissons plus que nos activités.

« Il y a ici parmi vous une autre sorte de pauvreté – une pauvreté de l’âme, une pauvreté de solitude et d’inutilité. » (Mère Térésa)

Oui, la miséricorde demande à être adoptée, à être aimée pour elle-même comme une raison de vivre, comme l’ultime raison, comme on aime un visage, comme on aime son enfant…

[…] l’extraordinaire institution des Ordres religieux rédempteurs. Ces ordres ont été fondé au XIIIe siècle. Bon nombre de chrétiens étaient alors prisonniers de ceux qu’on appelait les infidèles. […] Alors saint Pierre Nolasque et saint Jean de Matha fondent les Trinitaires et l’ordre de la Merci pour s’acharner à délivrer leurs frères captifs […] Ces hommes entrent en religion en faisant vœu de prendre, s’il le faut, la place des prisonniers […]. En cinq siècles, plus de six cent mille captifs seront libérés ; le maître des lettres espagnoles, Cervantes, est l’un d’entre eux. Voilà la miséricorde en acte… 

Ce sera toujours le fait d’un petit nombre. Mais je sais que là réside la seule force totalement révolutionnaire au monde […]. Seuls ceux qui prennent […] cette voie de la miséricorde sont contagieux pour tous les temps et tous les hommes […].

Au lieu de reconnaître que nous tous, tous les chrétiens, nous sommes des pécheurs, des marginaux de Dieu, des récupérés du salut et de la miséricorde, des rattrapés de Dieu, on aime mieux prétendre qu’il n’y a plus de marginaux, qu’il n’y a plus de pécheurs, et alors on est tenté de conclure : pourquoi parler encore de miséricorde.

[…] est-ce vraiment le pharisaïsme des bien-pensants qui nous menace le plus aujourd’hui ? Ou bien n’est-ce pas, plus grave et plus terrible, ce pharisaïsme qui, par tous les moyens, s’arrange pour ne plus entendre parler du pardon et de la réconciliation, par exemple du sacrement de Pénitence parce que cela révélerait en même temps la misère et le péché ?

[…] l’assassin Jacques Fesch […] quelques jours avant d’être guillotiné […] : « Je suis au fond en agonie depuis bientôt deux mois et je réalise maintenant avec netteté l’impossibilité qu’il y a pour ceux qui ne se soumettent pas entièrement à gagner le Paradis. Jésus fait tout, même s’il fait mal. J’attends que tout soit prêt. » 

Dans les deux cas, ils ont demandé à dormir. C’était trop fort. Que ce soit la peur de la Passion et du mal, que ce soit la fascination et le choc de la gloire du Christ, dans les deux cas le mystère n’avait plus de proportion avec leur expérience. Dans la Passion du Golgotha comme dans l’annonce de la Gloire au Thabor, toutes les mesures humaines étaient dépassées […] Ces deux montagnes, ces deux moments, la Transfiguration et la Passion, nous redisent l’ultime vérité de notre vie : c’est que la rencontre du mystère du bien est encore plus insoupçonnable et plus redoutable que celle du mystère du mal. C’est là l’épreuve ultime de notre foi. […] l’épreuve est en nous l’ajustement de tout notre être à l’infini de la lumière et du bien pour lesquels nous sommes faits.

Le christianisme nous indique alors que nous ne pouvons plus nous contenter d’ « accepter » les défaillances seulement comme négatives et destructrices, et que tout doit finalement avoir valeur positive […] Cette espérance suppose que nous acceptions de dépasser le seul domaine du raisonnable de notre vie pour aboutir à une réponse qui est choix, un choix fondé sur cet Amour absolu…

Le mal est le manque de ce qui devrait être […] le mal, dans notre monde, se glisse dans l’intervalle qui toujours sépare les être de ce qu’ils sont et de ce qu’ils peuvent et doivent devenir.

Cet inachèvement est la condition du devenir, de la vie, des activités des êtres.

[…] c’est ce vouloir-être, cet appel vers l’intégrité, le développement total et harmonieux que le mal, absence de ce qui devrait être, vient frapper.

Ainsi la source du mal n’est pas une chose, un être, mais un pouvoir de rupture dans l’attirance.

Je reste maître de ne pas soumettre mon appétit pour tel bien limité à l’attirance d’un bien plus large, plus réel. Je peux ne pas vouloir me référer à une autre « règle » que moi-même, et du coup, je peux préférer perdre la lumière des biens supérieurs plutôt que de renoncer à celle plus réduite des biens que je considère.

[…] pour mieux les confirmer à Lui-même, Dieu leur a donné pouvoir de décider eux-mêmes de leur achèvement en se présentant à eux finalement comme un mendiant.

Jésus s’est fait homme ; il n’a pas été fait homme ; il s’est fait homme.

C’est pourquoi Jean peut dire, dans un raccourci saisissant, que Jésus a été glorifié sur la croix. Mais c’est dans la mesure où la gloire de Dieu a été crucifiée en Lui et rendue ainsi manifeste dans ce monde injuste…

Donner sa vie ne veut pas seulement dire se sacrifier, mais aussi communiquer sa manière propre de vivre, la manière dont Il vit dans la Trinité à partir du Père et vers le Père […]. Il offre ce qu’il a de plus propre, c’est-à-dire son accès au Père.

La substance divine n’est pas une chose à laquelle chaque hypostase participerait, elle est la communication même, le passage de la divinité d’une hypostase à une autre.

[…] l’acceptation de sa propre misère, et l’attente désarmée d’un Amour ineffable, c’est la réalité la plus proche et la plus dure de notre vie […] c’est la seule réalité qui nous oblige à aller jusqu’au bout de nous-mêmes et de notre question sur Dieu.

« […] ceux qui ne seront pas venus au Règne de Dieu par la voie de la miséricorde, y rentreront par celle de la justice : « Quant à ceux qui maintenant ne se rendent pas à la bonté, ils reconnaîtront sa force au jour du Jugement », dit saint Irénée.

Il advient quelque chose de radicalement neuf entre deux êtres quand la réalité qui fonde leur amour n’est plus seulement un objet extérieur mais l’amour lui-même ; quand l’un aime l’autre parce que l’autre l’aime ; quand ce qui nourrit, soutient, promeut celui qui aime est de savoir que l’autre l’aime. Ce qui définit alors la perfection de l’amour est la réciprocité.

« Car on appelle quelqu’un miséricordieux parce qu’il est affecté de tristesse par la misère d’autrui comme si elle était sa propre misère. Il s’emploie alors à remédier à la misère d’autrui : ce qui est l’effet de la miséricorde. » (Saint Thomas)

Un homme qui n’a pas été instruit par la douleur ne sait rien, et n’est pas grand-chose, n’étant ni un véritable enfant ni un homme accompli dans sa vérité.

« Les chrétiens se mettent en Croix s’exposent à tous les coups. » (Raïssa Maritain)

« Si les gens savaient que Dieu « souffre » avec nous et beaucoup plus que nous de tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient sans doute, et bien des âmes seraient libérées (…) Au problème du mal pris dans toutes ses dimensions il n’y a qu’une seule réponse, celle de la foi dans son intégrité. Et au cœur de la foi, il y a cette certitude que Dieu (…) a pour nous les sentiments d’un Père ». (Jacques Maritain)

mardi 25 septembre 2018

« Séville 82 - Le match du siècle » de Pierre-Louis Basse (2005)


A Séville (…) aucun nom ne figure au dos des maillots. Les muscles ont encore la finesse d’une certaine forme d’improvisation (…) Je n’aime pas notre époque. Il me semble que le marché a détruit ce que nous respections d’incertitude et de légèreté. Notre enfance.

Devant mon poste de télévision j’imagine, je devine en effet le chagrin et la colère du vestiaire. Cela nous suffisait bien. Rien de plus débile que cette orgie moderne d’images, de cris, de chaussettes qui volent dans l’humidité d’un vestiaire.

Les plus grands artistes, quelles que soient leurs activités, finissent souvent par aimer le pouvoir. Le pouvoir, dans ce qu’il prolonge tout à fait naturellement le don et les efforts qui l’ont précédé.

Je découvre le fossé, profond, qui sépare les deux meilleurs joueurs français de tous les temps, Platini et Zidane. Le premier est un homme de verbe. De geste. C’est un commandant. Un homme de pouvoir aussi, capable de régenter jusqu’à l’arbitre du march. Le second est un footballeur du silence. Parfois seulement, il explose. Mais treize cartons rouges durant sa carrière…

Des quatre milieux de terrain, quatre joueurs attirés par le but comme les chats devant tout ce qui vole, Giresse était le plus lourd : soixante quatre kilos !

Michel Platini est allongé sur le lit. Un somptueux baldaquin, comme seuls les Espagnols sont capables de nous les offrir ! (…) Platini tire, nerveusement, sur une Marlboro.

Les voix, c’est ce qui nous reste quand nous avons tout perdu. Avec le temps, seuls le regard et la voix nous permettent bien souvent de reconnaître d’anciennes connaissances.

Patrick Battiston n’est pas fou. Il a tout vu sur le banc. Et puisque Michel Hidalgo lui confirme maintenant qu’il doit se préparer à remplacer Genghini, il prévient l’un de ses copains : « Ce gardien allemand, je l’ai bien observé depuis tout à l’heure. Il me semble particulièrement excité. Je crois qu’il serait plus raisonnable de ne pas aller le chercher ! »

lundi 10 septembre 2018

« Les carnets du sous-sol » de Fiodor Dostoïevski (1864)


Plus je prenais conscience du bien, de tout ce « beau » et ce « sublime », plus je m’engluais dans mon marais, et plus j’étais capable de m’y noyer complètement. Mais l’essentiel restait que ça ne semblait jamais fortuit - comme si c’était ce qu’il fallait. Comme si c’était là mon état naturel, et non ma maladie ou mon défaut, de sorte qu’à la fin j’ai perdu toute envie de combattre ce défaut. Et j’ai fini par faillir croire (peut-être l’ai-je cru vraiment) que c’était bien cela, mon état naturel.

 […] vous sentez vous-même que vous en êtes au dernier stade ; et que c’est moche, et qu’il n’y a pas moyen de se sentir mieux ; qu’il ne vous reste aucune issue, que plus jamais vous ne serez un autre ; que, même s’il vous restait du temps et de la foi pour devenir quelque chose d’autre, vous ne voudriez plus vous-même, sans doute, vous transformer […].

 […] comme si c’était une consolation pour une canaille, d’avoir conscience qu’elle est vraiment une canaille.

(Je me suis toujours senti plus intelligent que tous ceux qui m’entouraient, et quelquefois - me croirez-vous ? - j’en ai même éprouvé des scrupules. Du moins, toute ma vie, ai-je regardé pour ainsi dire de biais, et me suis-je toujours montré incapable de regarder quiconque droit dans les yeux.)

[…] les hommes spontanés, les hommes d’action sont justement des hommes d’action parce qu’ils sont bêtes et limités. Comment j’explique cela ? Très simple : c’est cette limitation qui leur fait prendre les causes les plus immédiates, donc les causes secondaires, pour des causes premières ; ainsi parviennent-ils plus facilement et plus vite que les autres à se convaincre d’avoir trouvé la base indubitable de leur affaire – et ça les tranquillise ; et c’est là l’essentiel. Parce que, pour se mettre à agir, il faut d’abord avoir l’esprit tranquille, il faut qu’il n’y ait plus la moindre place pour les doutes.

On dit : l’homme se venge parce qu’il trouve là une chose juste. C’est donc qu’il a trouvé sa cause première, sa base – en l’occurrence : la justice. Il peut donc être tranquille sur tous les plans, d’où – il se venge tranquillement et avec succès, convaincu qu’il est d’accomplir un acte aussi noble que juste. Mais moi, je n’en vois pas, de justice, là-dedans, et je n’y vois non plus aucune vertu, et donc, si je commence à me venger, je ne le ferai que par méchanceté. Cette méchanceté pourrait évidemment l‘emporter sur mes doutes, et pourrait donc, ainsi, servir de cause première justement parce qu’elle n’est pas une cause. Mais qu’est-ce que je peux faire si je n’ai même pas de méchanceté […] ?

J’ai connu un monsieur qui s’est flatté toute sa vie de s’y connaître en Laffites. Il pensait que c’était là une dignité tout à fait positive et ne laissait jamais de place pour le doute. Il est mort la conscience tranquille, et même triomphante, et il avait raison.

Que faites-vous de ces millions d’actions qui témoignent que les hommes, en toute conscience, c’est-à-dire dans la pleine compréhension de leur intérêt véritable, le laissent au deuxième plan pour se lancer sur un autre chemin, celui du risque, du hasard, sans y être forcés par rien ni par personne, comme si, justement, ils voulaient tout sauf une route balisée…

Tout ce que fait la civilisation c’est qu’elle amène à une plus grande complexité de sensations… absolument rien d’autre.

Parce que l’homme est bête, phénoménalement bête. C’est-à-dire, il est loin d’être bête, mais il est tellement ingrat que rien au monde ne l’est plus que lui […] Je pense même que la meilleure définition de l’homme est la suivante : créature bipède et ingrate.

 […] c’est que les hommes, partout et de tout temps, qui qu’ils puissent être, aiment agir comme ils le veulent, et non comme le leur dictent la raison et leur propre intérêt…

[…] l’homme est un animal essentiellement bâtisseur, condamné à tendre vers son but en toute conscience par la voie de l’ingénierie, c’est-à-dire à se frayer un chemin, à tout jamais et sans interruption, vers où que ce soit […]. Il lui arrive même de penser […] que l’essentiel n’est pas de savoir où, mais le fait qu’il y aille…

Et si les hommes n’aimaient pas seulement le bien-être ? Et s’ils aimaient la souffrance exactement autant ? […] la souffrance, c’est un doute, c’est une négation […] la souffrance est la seule cause de la conscience […] La conscience est infiniment supérieure à deux et deux.

J’ai même eu un ami, une fois. Mais j’étais déjà un despote dans l’âme ; je voulais une domination illimitée sur son âme ; je voulais lui inculquer le mépris pour le milieu qui l’entourait ; j’exigeais de lui un abandon hautain, définitif, de ce milieu. Je l'ai terrorisé par ma passion ; je le poussais jusqu'aux larmes, aux convulsions ; c'était une âme naïve et prête à se donner ; mais quand il s'est donné à moi complètement, je l'ai haï tout de suite, et je l'ai repoussé - comme si je n’avais eu besoin de lui que pour le vaincre, seulement pour le soumettre. Mais je ne pouvais pas vaincre tout le monde ; mon ami, lui non plus, ne ressemblait à aucun d’eux, il n’était que l’exception la plus rare.

Non, j'avais un désir passionné de démontrer à cette « racaille » que je n'avais rien d'un lâche, comme je le pensais moi-même. Bien plus : au paroxysme le plus brûlant de ma fièvre de lâcheté, je rêvais de tenir le haut du pavé, de vaincre, de les entraîner tous, de les obliger à m'aimer […].

[…] j’en arrive à croire aujourd’hui de temps en temps que l’amour ne peut rien être d’autre qu’un droit volontairement donné à l’objet que l’on aime de nous tyranniser.