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dimanche 8 février 2026

« La maison de liesse » d’Edith Wharton (1905)

Cette posture soulignait la sveltesse de son buste et de ses hanches, conférant à sa silhouette une sorte de grâce sauvage - comme si, dryade captive, elle était soumise au protocole de la vie de salon ; et Selden se dit que c'était justement cette pointe de liberté sylvestre dans sa nature qui donnait une telle saveur à ce qu'elle avait d'affecté.


La plupart des timidités ont de semblables compensations secrètes, et Miss Bart avait assez de discernement pour savoir que la vanité intime est en général proportionnelle à la modestie affichée.


Mais la seule pensée de cette autre femme, capable à volonté de s'emparer d'un homme puis de le rejeter, sans avoir à le considérer comme un éventuel facteur favorisant ses projets, remplissait Lily Bart d'envie. Percy Gryce l'avait assommée tout un après-midi - à seulement y songer, l'écho lui revenait de sa voix monotone - mais elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait donner suite à ses premiers succès, se résigner à un ennui renouvelé, être de nouveau disposée à complaire et s'adapter, le tout dans le mince espoir qu'il se déciderait peut-être, en fin de compte, à lui faire l'honneur de l'assommer à vie.


Il aurait été impossible à Mrs Peniston de faire preuve d'héroïsme sur une île déserte, mais avec les regards de son petit monde braqués sur elle, elle prenait un certain plaisir à son comportement (…)

La vie, pour elle, avait toujours été un spectacle, et son esprit ressemblait à l'un de ces petits miroirs que ses ancêtres hollandais avaient coutume de fixer à leurs fenêtres du haut, de manière à pouvoir, depuis les profondeurs d'une impénétrable sédentarité, observer ce qui se passait dans la rue.


Ce qu'elle admirait sans doute le plus en lui, était sa capacité à donner une impression de supériorité aussi évidente que l'homme le plus riche qu'elle eût jamais rencontré.


Les gens pour qui la société est une façon d'échapper au travail en font l'usage qui convient ; mais lorsqu'elle devient ce pour quoi l'on travaille, toutes les relations de la vie s'en trouvent dénaturées.


Pour Miss Bart, comme pour sa mère, se résigner à la médiocrité était une preuve de stupidité ; et il y avait des moments où, consciente de sa faculté à être et à paraître si exactement ce qu'exigeait l'occasion, elle avait presque le sentiment que les autres filles avaient choisi d'être laides et inférieures.


La chaude lueur des pierres lui réchauffait les veines à l’instar d'un vin généreux. Plus pleinement qu'aucun autre signe extérieur de richesse, elles symbolisaient la vie à laque elle aspirait, une vie toute de réserve et de délicatesse où moindre détail aurait le fini d'un bijou et l'ensemble constituerait l'harmonieuse monture du joyau de sa propre exceptionnelle beauté..


Aucun insecte ne suspend son nid à des fils aussi fragiles que ceux qui soutiennent le poids de l'humaine vanité ; et le sentiment de son importance dans un milieu insignifiant suffit pour rendre à Miss Bart la flatteuse conscience de son pouvoir. Si ces gens lui faisaient la cour, cela prouvait qu'elle occupait encore une place bien en vue dans le monde auquel ils aspiraient ; et elle ne dédaignait pas la jouissance de les éblouir par sa finesse, et de faire croître leur étonnement par d'innombrables preuves de sa supériorité.


(…) or l'instinct civilisé éprouve un plaisir plus subtil à profiter d'un adversaire qu'à le confondre.


(…) sa grâce ravalant l'élégance des autres femmes comme le subtil à-propos de ses silences rendait plus indifférents leurs bavardages. 


(…) et la présence, à cette même table, du petit Dabham, de la Chronique mondaine de la Côte d'Azur, soulignaient les idéaux d'un monde où l'ostentatoire passe pour la distinction et les échos mondains pour les annales de la gloire.


Toute la gêne fut pour Mrs Trenor et se manifesta par un mélange d'effusions exagérées et d'imperceptibles réticences. Le plaisir qu'elle affirma bruyamment éprouver à voir Miss Bart prit la forme d'un nébuleux propos général aussi dénué de questions sur son avenir que de toute expression d'un désir de la revoir. Lily, rompue à la traduction de pareilles omissions, les savait tout aussi intelligibles aux autres membres du groupe : même Rosedale, quelque émoustillé qu'il fût par l'honneur de se trouver en pareille compagnie, prit aussitôt la température de la cordialité de Mrs Trenor, la traduisant à son tour par la désinvolture avec laquelle il salua Miss Bart. Trenor, tout rouge et mal à l'aise, avait coupé court à ses salutations au prétexte d'avoir un mot à dire au maître d'hôtel ; et le reste du groupe se dispersa bientôt dans le sillage de Mrs Trenor.

Tout cela ne dura qu'un instant - le garçon, menu à la main, attendait toujours le résultat du choix entre coupe Jacques et pêche Melba - mais Miss Bart, dans l'intervalle, avait pris la mesure de son destin.


« Oh, mais je ne parle pas de votre coterie à vous, comprenez bien : un groupe assez différent, mais très amusant quand même. À dire vrai les Gormer se sont lancés dans une voie qui leur est propre : ce qu'ils veulent, c'est passer un bon moment, et en profiter à leur manière. Ils ont tâté de l'autre genre pendant quelques mois, sous mes distingués auspices, et cela marchait vraiment très bien (…) mais, soudain, ils ont décidé que toutes ces histoires les barbaient, que ce qu'ils voulaient c'était une foule au milieu de laquelle ils se sentiraient réellement chez eux (…) et tous deux aiment bien être les personnes les plus importantes à l'horizon, de sorte qu'ils ont lancé une espèce de spectacle continu qui leur est propre, une espèce de Coney Island des mondanités, où tout le monde est bienvenu à condition de faire assez de bruit et de ne pas se donner des airs. Je trouve moi-même tout cela très amusant... des gens de milieu artiste, si vous voyez, la jolie actrice du moment, et ainsi de suite. »


L'accoutumance retrouvée au luxe - s'éveiller chaque matin assurée de n'avoir nul souci matériel, d'être pourvue de tout - émoussa peu à peu la valeur qu'elle attachait à ces choses, la laissant plus consciente du vide qu'elles ne pouvaient combler.


Il se plaisait à faire comprendre aux Gormer qu'il avait connu « Miss Lily » - car pour lui elle était désormais « Miss Lily » - avant qu'ils n'aient la moindre existence mondaine ; se plaisait plus particulièrement à impressionner Paul Morpeth par l'ancienneté de leur accointance. Mais il laissait entendre que cette intimité n'était qu'une simple ride à la surface d'un flot de mondanités puissant et rapide, le genre de détente qu'un homme aux vastes intérêts et aux préoccupations multiples s'autorise à ses heures de loisir.

La nécessité d'adopter cette vision de leurs relations passées, et d'y répondre sur le ton plaisant qui prévaut entre nouveaux amis, humiliait profondément Lily (…) Avec la lente et inaltérable persévérance qu'elle lui avait toujours connue, il se frayait un chemin au travers de la masse dense des antagonismes mondains. Déjà sa fortune ainsi que le magistral usage qu'il en faisait lui avaient ménagé une prédominance enviable dans le monde des affaires, et créaient, à Wall Street, des obligations que seule la Cinquième Avenue était en mesure d'acquitter. En vertu de ces titres, son nom commençait à apparaître dans les commissions municipales et les œuvres de charité ; il paraissait dans les banquets offerts à de distingués étrangers, et sa candidature à l'un des clubs en vue rencontrait désormais une opposition de plus en plus faible. On l'avait vu une fois ou deux à des dîners chez les Trenor, et il avait appris à parler avec le ton dédaigneux qui convenait des grandes « noubas » Van Osburgh ; tout ce qu'il lui fallait à présent, c'était une épouse dont les relations abrégeraient les ultimes et ennuyeuses étapes de son ascension.


Aussi peu habituée fût-elle à la solitude, il y avait désormais des moments où elle y trouvait une occasion bienvenue d'échapper aux bruits vides de son existence. Elle était lasse de se sentir emportée par un courant de plaisirs et d'affaires où elle n'avait aucune part ; lasse de voir d'autres personnes chercher à se distraire et gaspiller leur argent, alors qu'elle n'avait pas l'impression de compter plus pour eux qu'un jouet coûteux dans les mains d'un enfant gâté.


« Quand on dit que l'amour rend les gens jaloux et soupçonneux - ce n'est rien comparé aux ambitions mondaines ! Louisa ne dormait pas de la nuit, à se demander si les femmes qui nous rendaient visite venaient me voir moi, parce que j'étais avec elle, ou elle, parce qu'elle était avec moi ; et elle me tendait constamment des pièges pour découvrir ce que j'en pensais. J'ai naturellement dû désavouer mes plus vieux amis, plutôt que de lui laisser croire qu'elle me devait la bonne fortune d'avoir fait la moindre rencontre - alors que, tout ce temps, c'était la raison de ma présence auprès d'elle, ainsi que celle du fort beau chèque qu'elle m'a signé à la fin de la saison ! »

Mrs Fisher n'était pas femme à parler sans raison d'elle-même, et l'usage de la parole directe, loin de lui interdire de recourir de temps à autre à des méthodes détournées, lui rendait plutôt, dans des moments cruciaux, le même service que les boniments du prestidigitateur lorsqu'il fait passer des objets d'une manche dans l'autre. À travers la fumée de sa cigarette, elle gardait un regard songeur fixé sur Miss Bart qui, ayant renvoyé sa femme de chambre, était assise devant sa table de toilette et secouait sur ses épaules les ondulations de sa chevelure défaite.


Cette influence, en dernière analyse, se résumait au pouvoir de l'argent : le crédit mondain de Bertha Dorset reposait entièrement sur l'invulnérabilité de son compte bancaire.


Remonter à pied la Cinquième Avenue qui déployait sous ses yeux, dans le vif éclat du soleil d'hiver, une interminable procession de luxueux équipages lui offrant, au travers des petites fenêtres carrées des coupés, la vue de profils familiers penchés sur des listes de visites, de mains pressées remettant cartes et brefs messages aux valets de pied, cet aperçu des roues en perpétuel mouvement de l'énorme machinerie mondaine fit paraître à Lily plus raide et plus étroit que jamais l'escalier de Gerty, plus morne et étriquée la vie à laquelle il conduisait.


Comparée au vaste néant doré que représentait l'existence de Mrs Hatch, la vie des anciens amis de Lily paraissait déborder d'activités programmées. Même la plus irresponsable des jolies femmes de sa connaissance avait ses obligations héréditaires, ses charités organisées, sa part dans le fonctionnement de la grande machinerie civique : et elles étaient toutes unies les unes aux autres par la solidarité de ces fonctions traditionnelles. 


Elle était bien près de le haïr, à présent, et pourtant le son de sa voix, la façon dont la lumière tombait sur ses fins cheveux bruns, celle dont il s’asseyait, se déplaçait, portait ses vêtements, elle avait conscience que mềme ces détails triviaux faisaient profondément partie de sa propre vie. En la présence de cet homme, un calme soudain s'emparait d'elle, et le tumulte de son esprit cessait…


Et, jetant un regard en arrière, elle vit que jamais elle n'avait entretenu de véritables relations avec la vie. Ses parents, eux non plus, n'avaient pas eu de racines, ballottés çà et là au gré des modes, sans existence personnelle qui pût les protéger des inconstances du vent. Elle-même avait grandi sans qu'aucun lieu de la terre lui fût plus cher qu'un autre : pas de centre des primes affections, de traditions dignes et chères, vers lequel son cœur pût se retourner et où il pût trouver force pour lui-même et tendresse pour les autres (…) Tous les hommes et toutes les femmes de sa connaissance étaient comme autant d'atomes tournoyant loin les uns des autres dans quelque folle danse centrifuge : son premier aperçu de la continuité de la vie, elle l'avait eu ce soir-là dans la cuisine de Nettie Struther.

La pauvre petite ouvrière qui avait trouvé assez de force pour rassembler les fragments de son existence et s'en bâtir un abri paraissait à Lily avoir atteint la vérité centrale de l’existence.


Du moins l'avait-il réellement aimée - avait-il été disposé à risquer son avenir sur la foi qu'il avait en elle -, et si le destin avait voulu que le moment favorable passât avant qu'ils eussent pu s'en saisir, il vit que, pour eux deux, ce moment émergeait sain et sauf des ruines de leur existence.

dimanche 25 janvier 2026

« Nul n’est prophète en son pays » de Denis Moreau (2019)

Le passage dans lequel le chœur angélique entonne, dans la traduction ici donnée, « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés » pose plusieurs problèmes d'établissement du texte grec et de traduction. Il a été compris en deux sens : « paix aux hommes qui sont l'objet de la bonne volonté, de la bienveillance de Dieu » ; ou bien « paix aux homme qui ont une bonne volonté » (…) dans le premier cas, la paix ne semble octroyée, de façon assez restrictive, qu'aux hommes, les « élus », qui reçoivent l'aide (la « grâce ») de Dieu ; dans le second, elle est plus largement offerte à toute personne bien intentionnée. Les traductions actuelles privilégient le premier sens, mais c'est le second qui est passé dans l'usage courant, avec l'expression « hommes de bonne volonté »…

L'iota, l'équivalent de notre « i », est la neuvième et la plus petite lettre de l'alphabet grec, la langue dans laquelle sont écrits les Evangiles (…) Si le sens de l'expression est clair, celui du texte évangélique d'où il est tiré l'est beaucoup moins, car il pose de façon aiguë la question complexe des rapports doctrinaux entre judaïsme et christianisme. D'une part, Jésus semble affirmer qu'il ne faut absolument rien changer (pas un iota) à la Loi et aux prophètes, c'est-à-dire, peut-on penser, aux six cent treize commandements que la Torah (les cinq premiers livres de la Bible, ce que les chrétiens appellent le Pentateuque) contient selon la tradition juive (…)

Au cours de leur tumultueuse histoire, les chrétiens eux-mêmes se chargèrent de montrer l'importance (théologique) que peut avoir l'ajout d'un simple iota et fortifièrent ainsi le sens de l'expression évangélique. À propos de la question alors disputée des relations du Père et du Fils en Dieu, le concile de Nicée (325 apr. J.-C.) proclama en effet (en grec) que le Fils était homoousios, soit, littéralement, de même substance (ousia) que le Père. D'autres théologiens préféraient, littéralement, «changer d'un iota » la formule conciliaire et soutenaient que le Fils était « de substance semblable », homoiousios au Père. On se disputa beaucoup autour de cet iota - la querelle nous parait aujourd'hui quelque peu byzantine mais, théologiquement parlant, la différence est considérable - et les partisans de l'homoousios finirent par l'emporter.


Le terme traduit, dans le texte cité plus haut, par «quotidien», epiousios, a une histoire intéressante. C'est un mot qui n'apparaît nulle part ailleurs dans la littérature grecque antique, et qui est sans doute une création lexicale des rédacteurs des Evangiles (…) saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin, plus attentifs à l'étymologie (en grec, le préfixe epi signifie « au-dessus », «sur», «en outre », et ousia veut dire «substance», «essence»), ont compris qu'il s'agissait de demander un pain qui serait une « supersubstance », c'est-à-dire, peut-on penser, le pain consacré que les chrétiens consomment lors de la messe et où ils reconnaissent le « corps du Christ».


(…) saint Augustin affirmait l'existence d'une terrible massa damnationis ou massa damnata, « masse damnée, condamnée », dont Dieu extrait quelques élus, comme un radeau de la Méduse flottant sur un océan de perdition ; Nicolas Malebranche avançait au XVIIè siècle cette terrifiante statistique - dont on se demande bien néanmoins d'où il la sort: « De mille personnes, il n'y en a pas une vingtaine qui soient effectivement sauvées. » Leur a souvent succédé aujourd'hui une vision plus optimiste stipulant que la possibilité du salut est généreusement offerte à tous les hommes et que rien n'empêche d'escompter que l'enfer est vide ou quasi vide : c'est la thèse soutenue par le théologien Hans Urs von Balthasar, à qui elle valut de nombreuses critiques.


(…) la onzième heure dont il est question correspondait à la fin d'après-midi dans le déroulement d'une journée (on comptait les heure partir de 6 heures du matin) ; de fait, il ne restait alors pas longtemps à travailler (…)

Recevant une femme éplorée parce qu'elle était persuadée que son mari, mécréant qui s'était suicidé en se jetant d'un pont, était damné, le curé d'Ars, un prêtre français du XIXè siècle, lui répondit : « Entre le parapet du pont et l'eau, il a eu le temps de se repentir.»


À la fin des Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke explique: « On aura peine à me persuader que l'histoire de l'enfant prodigue ne soit pas la légende de celui qui ne voulait pas être aimé » et présente le plus jeune fils comme étouffé par l'amour envahissant de la cellule familiale, avant d'ajouter, énigmatique: « Nous ne savons pas s'il resta, nous savons seulement qu'il revint ».

L'ivraie désigne, en général, toutes les plantes qui empêchent la croissance des cultures (ronces, liserons, etc.) et, plus spécifiquement, une mauvaise herbe de la famille des graminées.

Elle pousse souvent dans les champs où on a semé des céréales, par exemple du blé. Durant sa croissance, il est malaisé de la différencier des jeunes tiges de blé (…)

Aller semer de l’ivraie dans le champ de son ennemi était une façon de s'en venger. En grec, la langue dans laquelle sont rédigés les Évangiles, ivraie se dit zizanion (zizania en latin).

De là l'expression « semer la zizanie» : c'est provoquer le trouble, la perturbation, susciter la discorde et les disputes.


Le talent (grec talanton, latin talentum) était dans l'Antiquité une mesure de poids d'un lingot d'or ou d'argent (variable selon les lieux : de 27 à 34 kilos) (…) 

L’histoire du mot « talent» est intéressante : il a évolué depuis cette acception initiale concrète et monétaire jusqu'au sens de « capacité, disposition, aptitude naturelles ou acquises à réaliser quelque chose de bien » que nous lui donnons aujourd'hui.

Cette évolution s'est précisément opérée chez les auteurs de langue latine (saint Jérôme au Ve siècle, puis les scolastiques médiévaux) commentant ce passage des Évangiles. En cherchant, comme souvent les auteurs chrétiens interprétant la Bible, quel était le sens spirituel, et non seulement littéral, de ce texte, ils ont identifié ces talents aux dons reçus de Dieu…


Le chapitre 21 de l'Évangile de Jean propose un autre récit de pêche miraculeuse, qui comporte quelques notables différences par rapport à celui de Luc. Jean le situe tout d'abord après la résurrection de Jésus alors qu'il s'agit chez Luc d'un des premiers miracles de la vie publique de ce dernier. Chez Jean ensuite, le filet surchargé de poissons ne se déchire pas : saint Augustin explique qu'il figure l'Église solidement fondée sur le Christ ressuscité, désormais résistante malgré les dissensions (les «schismes») qui la rongent, les coups qui la frappent et la foule disparate qui la compose (…) 

Enfin, Jean apporte une notation remarquable: dans leur filet, les disciples de Jésus aurajent ramené « cent cinquante-trois poissons ». Ce genre d'indications numériques précises étant rare dans les Évangiles, les inévitables amateurs de numérologie ou de spéculations de type kabbalistique s'en sont donné à cœur joie. Certains expliquent que les naturalistes de l'Antiquité avaient répertorié cent cinquante-trois espèces de poissons, et que ce chiffre évoque donc la totalité des hommes. D'autres font remarquer que 153 est le « nombre triangulaire » de 17, c'est-à-dire la somme de tous les chiffres de 1 à 17, lui-même somme de 10 et de 7, nombres considérés dans l'Antiquité comme symbolisant la perfection.


Hegel, qui avait, lui aussi, le sens de la formule, l'a exprimé en ces termes dans La Phénoménologie de l’esprit : « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre… »


(…) le mot [laïc] vient du grec laos, le peuple nomade, par opposition au demos, le peuple sédentarisé. Dans la version grecque de la Bible (la Septante), le mot est appliqué au peuple d'Israël, et il a ensuite été repris par les chrétiens pour désigner le peuple qui chemine à la suite du Christ Pasteur. En choisissant le mot « laïcité» pour désigner leur programme politique, les gens de la Ille République y ont paradoxalement fait entrer le christianisme : le « laïc » ne se comprend que dans la distinction avec le membre du clergé, le «clerc». Les mots par lesquels la sécularisation se pense et se désigne sont eux-mêmes des mots chrétiens sécularisés.


(…) les Évangiles (surtout dans celui de Luc, spécialement attentif aux questions de pauvreté et richesse, et qu'on a parfois appelé pour cette raison «l'Évangile social »)…


Dans le livre 1 de ses Confessions, Augustin dresse quant à lui un portrait terrible de l'immoralité spontanée des enfants, jaloux, capricieux, coléreux, égocentrés, tyranniques.


Au temps de Jésus, on considérait qu'on se rendait impur en touchant les tombeaux (les « sépulcres »). C'est pourquoi ils étaient blanchis pour être bien visibles, notamment la nuit.


En hébreu, shabbat signifie «cessation ».


On trouve ici, sous-jacente, l'idée de ce que les théologiens appellent souvent la « loi naturelle » : toute honnête personne, sans le secours de la révélation chrétienne, est capable de découvrir et de comprendre les principes fondamentaux de la morale (ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, préférer la douceur à l'agressivité, se montrer bon camarade et travailleur consciencieux, secourir les miséreux, etc.).


(…) le mot « géhenne » (…) était le nom d'une vallée située près de Jérusalem, où les anciens juifs réalisèrent, semble-t-il, des sacrifices humains (voir Deuxième livre des Rois 23, 10), puis où on entreposa les ordures pour les brûler. Dans la littérature juive, le mot en est venu à désigner un lieu de malédiction, et plus spécialement l'endroit où souffrent (brûlent) les réprouvés après leur mort, c'est-à-dire, dans le lexique chrétien, l’enfer.


L'idée que la vérité puisse rendre libre heurte nos conceptions de modernes, qui tenons tant à pouvoir faire ce que nous voulons et privilégions spontanément cette forme de liberté que les philosophes classiques désignaient comme liberté d'indifférence. La liberté ainsi conçue se manifeste comme pure capacité de choix (…) Rémi Brague la désigne comme la « liberté du taxi »: ce dernier est libre lorsqu'il est vide, ne va nulle part et peut être pris d'assaut à tout moment par le premier venu pour s'en aller n'importe où. Descartes parle quant à lui de « plus bas degré de la liberté», et on peut conjecturer que Jésus l'aurait suivi sur ce point. 

Mais il existe un deuxième type de liberté, la liberté éclairée. Dans ce deuxième cas de figure, nos choix sont guidés par ce que nous percevons clairement être vrai ou bon pour nous (…) une liberté qui se réalise d'autant mieux que nous sommes plus attirés par le vrai ou le bien, et que nous n’avons donc, en un sens, plus vraiment le choix.

(…) C'est là un des aspects théoriquement les plus révolutionnaires du message de Jésus : la vérité n'est pas une chose, un énoncé, la propriété d'une proposition, un état mental, etc. C'est une personne. De ce point de vue, vivre en chrétien, c'est moins croire que (telle ou telle proposition, ou telle interminable liste de dogmes, sont vraies) que croire en Jésus, c'est-à-dire placer sa confiance en lui comme dans celui qui libère.


On trouve aussi parfois vade retro, Satanas, ce qui est fautif du point de vue de la grammaire latine (satanas est le nominatif, satana est ici au cas du vocatif).


« Être pris la main dans le plat » (des variantes plus légères et non évangéliques disent : dans le pot de confiture, ou dans le pot de miel, ou dans le sac), c'est, comme ici Judas, être découvert en flagrant délit d'accomplissement d'un geste qui nous désigne comme coupable.


Diversi sed non adversi, les chrétiens sont « divers, mais pas adversaires », affirmait saint Augustin, Oui, décidément, puissent les catholiques cesser de se chamailler pour des questions de goût et se souvenir qu'il y a de nombreuses demeures dans la maison de leur Père !


Par une série de glissements, le mot judas en est venu à signifier «espion », et, à partir de là, une petite ouverture ou un dispositif optique placés dans une porte ou une cloison, el qui permettent de regarder sans être vu.


C'est ce qu'il signifie en se lavant les mains - un geste dont les juifs pieux ne pouvaient ignorer la signification symbolique, puisqu'il est mentionné dans l'Ancien Testament : « Je me lave les mains en signe d'innocence » (Psaume 26, et « Ceux qui se sont approchés de la victime d'un meurtre laveront les mains dans le torrent et déclareront "Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang"» (Deutéronome 21, 6-8).


Et c'est bien une telle idéologie que véhicule aujourd'hui le « développement personnel », dénomination qui traduit l'anglais self help, l'«aide apportée à soi par soi ». Du point de vue chrétien, cette autonomie fantasmatique relève d'une sorte de syndrome du mauvais larron. Il faut pour y échapper admettre qu'on ne se sauve pas soi-même (…) 

Si on la prend au sérieux, la réponse de Jésus au bon larron - «En vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis» (c'est l'unique occurrence du mot « paradis » dans les Évangiles) - est stupéfiante et atteste le renversement des valeurs véhiculé par le message évangélique : le bon larron est la seule personne vis-à-vis de laquelle Jésus prend un pareil engagement, si bien que le seul être humain dont il soit assuré, d'un point de vue chrétien, qu'il se trouve au paradis était un fieffé gredin, voire un grand criminel (on ne crucifiait pas pour des bagatelles !) (…)


Dans tous les cas, contre ces marchands de bonheur proliférant ces temps-ci dans les librairies et qui nous promettent, en quelques exercices faciles et à peine une poignée de minutes, la paix de l'âme, la tranquillité benoîte, le mol indolent oreiller d'une ataraxie ou d'une équanimité placides, paternes, facilement acquises, le christianisme rappelle que nulle vie n'est totalement exempte de négativité, tristesse et noirceurs, ni n'est épargnée par les coups durs et les coups bas que nous administre ce qu'on appellera, en fonction de se convictions, le cours des choses, l'ordre du monde, le hasard, la nécessité, la fortune, voire la providence. En d'autres terme : on n'échappe pas à la croix.


« (…) elle se mit à baigner ses pieds de larmes » (…) De là l'expression « pleurer comme une Madeleine», qui signifie pleurer abondamment.


(…) « ne croire que ce qu'on voit » apparaît comme une expression assez mal formée, d'allure paradoxale : ce qu'on voit, on ne le croit pas, on le sait au contraire, on l'expérimente, alors que la foi porte plutôt, et justement, sur les choses qui ne se voient pas.


On ne sait pas bien d'où vient l'expression « garder le meilleur pour la fin ». Une hypothèse est qu'elle dérive de ce récit dit «des noces de Cana» (…)

Il est remarquable que le premier acte public de Jésus soit de remettre sur un droit et joyeux chemin un mariage qui menaçait de mal tourner. En son rythme ternaire (le premier vin / le moment où le vin manque / le second vin meilleur que le premier), ce récit peut se lire comme l'histoire d'une crise conjugale victorieusement surmontée (…) Le troisième temps, celui du meilleur vin, véhicule alors un message d'espérance à l'adresse des époux engagés dans une mauvaise passe (mais quel couple n'en connait pas ?) : ne baissez pas trop vite les bras, sous les cendres peuvent couver des braises d'où avec l'aide de Dieu (re)jaillira un brasier, un nouvel amour, plus fort, plus goûteux el plus beau qu'avant le passage à vide !


(…) Marc aurait été composé à Rome et pour des Romains après les persécutions de Néron, par un proche de l'Apôtre Pierre…


À partir du IIè siècle, les chrétiens reconnurent l'authenticité et l'inspiration de ces quatre Évangiles, dès lors désignés comme « canoniques», c'est-à-dire reçus selon la règle (kanon en grec) des Églises (…)

Il est possible que certains de ces textes aient été rédigés au moins partiellement en hébreu ou en araméen, mais on n'a pas le trace de ces premières versions. Comme les autres textes du Nouveau Testament, les quatre Évangiles nous sont parvenus en grec, qui était la langue à la fois savante et internationale (l’équivalent de l'anglais aujourd'hui) de l'Empire romain au Ier siècle. Ces textes ne sont pas contemporains de l'existence de Jésus, qu'ils racontent : rédigés entre les années 60-70 pour le premier d'entre eux (probablement Marc) et la toute fin du Ier siècle (Jean)…


Trois historiens romains des Ier et IIe siècles (Pline le Jeune (…) Tacite (…) Suétone (…)) mentionnent aussi son existence dans des passages consacrés aux premiers chrétiens. Chez les juifs,(…) l’historien Flavius Josèphe…


(…) les copies manuscrites conservées sont bien plus nombreuses et plus anciennes que pour la plupart des autres auteurs anciens : nous possédons des fragments des Evangiles datant du IIe siècle et deux copies complètes établies au IVe siècle (à titre de comparaison, les plus anciens manuscrits dont nous disposons pour les auteurs latins Virgile et Jules César datent des VIe et VIIe siècles).


Jésus (…) né (…) aux alentours de l'an 4 avant l'ère chrétienne…


Jésus ne s'est jamais lui-même désigné comme le Messie, préférant reprendre à l'Ancien Testament (Daniel 7,3), et toujours à la troisième personne du singulier, la dénomination assez mystérieuse de «Fils de l'homme» (…), peut-être par souci pédagogique de ne pas se présenter d'emblée comme messie, ou par volonté d'éviter la compréhension sociopolitique (libérateur des occupants romains) que la plupart de ses contemporains juifs avaient de ce mot, ou encore pour souligner la particularité de sa personne et de sa mission.

dimanche 11 janvier 2026

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier (2016)

Mais ce que Benjamin a de plus en plus de mal à pardonner à son boss, c’est qu'il est devenu, en dépit de sa sensibilité spirituelle évidente, un animal politique. Et non un saint. 
Et l'abbé se demande souvent si un homme de pouvoir peut aussi être un saint. Habité par cette perplexité, Benjamin entre dans le bureau de l’évêque.

Evelyne (…) est la disciple de Maryvonne Pastoubert, la célèbre sociologue de la section VII de l'Ecole des sciences humaines et sociales appliquées (…) Benjamin ne supporte pas le jargon pseudo scientifique d'Évelyne, ni sa prétention à savoir ce qui est «à la pointe du progrès» (…) En cas de conflit, Évelyne aime à lui sortir son joker : « Contrairement à vous, je mets l'Homme avant le dogme ! ».

À cinquante ans, Benjamin n'a guère envie que les enfants subissent les méthodes qu'il a lui-même connues dans les années 1970, dépourvues de contenu et de solidité. Coloriage et humanisme furent les mamelles auxquelles les sympathiques dames catéchistes nourrirent toute une génération, en réaction à l'approche janséniste qui sévissait durant leur propre enfance, c'est-à-dire avant et après la Deuxième Guerre mondiale. Ce fut un véritable désastre théologique et pédagogique.


Le contenu de son ministère est d'une médiocrité affligeante : il passe ses journées à régler des problèmes administratifs, à gérer des conflits ridicules.


Benjamin n'en revient pas d'avoir dit tout cela. Ces mots lui sont venus de plus loin que lui, comme souvent quand il confesse (…)

De l'autre côté du mur, elle perçoit nettement la présence magnétique de l'homme à qui elle a livré son intimité. Benjamin est resté à genoux, il prie silencieusement. Elle ressent physiquement la paix de ce prêtre, qui traverse le mur comme des rayons.


Disons que je renoue avec une tradition très ancienne de l'Eglise catholique. Jadis. au Moyen Age, des mystiques s'emmuraient littéralement, souvent dans des parois d'églises, et communiquaient avec l'extérieur par de petits orifices percés dans la muraille. Je pense à Julienne de Norwich, en Angleterre, ou Colette de Corbie, en France. Il s'agissait surtout de femmes, d’ailleurs. Les gens venaient leur parler, leur apporter à manger. Cette réclusion leur permettait, paradoxalement, d'entrer en contact avec des gens qui ne seraient peut-être pas allés voir le clergé. Cela leur donnait de rester vraiment centrés sur la prière. Ils priaient pour le monde. Personnellement, je crois que je ne prie pas assez et c'est parce que j'ai failli à mes rendez-vous de prière que j'ai craqué, jeudi dernier (…) le risque est de tomber dans une forme d'activisme où on oublie ce pourquoi le prêtre est là : pour témoigner du Christ et de sa présence au milieu des hommes. C'est une mission de l'ordre d'un sacrement.


Quelque part, il y a quelqu’un chez qui ce balancement entre la survalorisation et la dépréciation suscite une jouissance exceptionnelle... C'est le diable. Car ces deux pôles entre lesquels Benjamin oscille et se torture n'ont en fait qu'un seul et même nom : l'orgueil. Ce que savoure Satan, c'est que Benjamin a basculé dans une cécité qui a des allures de lucidité. L'abbé est devenu aveugle sur tous les dons uniques que Dieu a déposés en lui. En même temps, il est saisi d'une clairvoyance impitoyable sur ses insuffisances.


La plupart des hommes déballent leurs péchés d'un bloc, comme un débardeur balance sa lourde charge sur le quai après une pénible remontée des soutes du navire. Tout le contraire des femmes qui, comme des randonneuses, mettent du temps à en venir au but, cheminant par monts et par vaux. Lorsqu'elles se confessent, les choses viennent lentement, morceau par morceau.


Mais on oublie plus souvent de parler du pouvoir que l'on reçoit dans le baptême. Le baptisé sous-estime ou méconnaît l'autorité que lui donne le Christ pour guérir, proclamer le Royaume de Dieu, chasser les esprits mauvais, ressusciter les morts. (…)

Le problème des chrétiens, c'est qu'ils ne croient pas assez qu'ils ont en eux cette autorité du Père, qui leur vient du Fils, par l'Esprit Saint. Souvent, même, ils n'y croient pas du tout… Si c'était le cas, ils feraient plus de miracles qu'ils ne le pensent.