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mardi 17 septembre 2019

« La révolution du partage » d’Alexandre Mars (2018)


Le mot « dîme » a disparu du vocabulaire religieux chrétien (et, avec lui, l’obligation des 10%) (…) Il reste cependant dans la vocabulaire profane : ainsi, aux Etats-Unis, la pièce de 10 cents (1/10è de dollar) se nomme « dime ».

La zakat correspond à 2,5% des revenus de chaque croyant…

(…) l’Inde, premier pays à avoir inscrit la responsabilité sociale des entreprises sans la loi. Depuis 2014, celles dont le chiffre d’affaires dépasse 160 millions de dollars, ou dont le bénéfice net est supérieur à 830 000 dollars, sont tenues de reverser 2% de ce bénéfice à des œuvres de leur choix (…) Selon les chiffres de l’Economic Times, 2 milliards de dollars bénéficient ainsi chaque année à des œuvres sociales…

(…) 2,5 milliards d’individus sur Terre (presque le tiers de la population mondiale) n’ont pas accès à des lunettes pour corriger leurs problèmes de vue.

Je consacre 90% de mon temps à ce mouvements que je vis comme une start-up (…) je finance entièrement Epic.

En France (…) une dette qui croît de 2665 € par seconde (…) celle des Etats-Unis s’accroît de 46 000 $ par seconde.

(…) Blisce/, mon family office, un fonds personnel d’investissement dans les nouvelles technologies et dans des start-up connues ou bientôt connues (Spotify, Alibaba, Pinterest, Casper…). Grâce à Blisce/, je finance l’intégralité des frais structurels d’Epic, ses bureaux, ses salariés, soit à peu près 2 millions de dollars par an. De cette façon, les donations que nous recevons sont intégralement reversées aux associations.

20% des étudiants qui rejoignent Stanford, et c’est valable pour Harvard, HEC ou Sciences Po, ambitionnent de travailler dans l’économie sociale et solidaire. Il y a dix ans, ce taux flirtait avec 0%.

50% de la population mondiale a, aujourd’hui, moins de trente ans. Ce sont les générations Y et Z (…) Les Y, qu’on appelle les millénials, et les Z, leurs cadets (…) ne donneront pas vingt ou trente ans de leur vie à l’entreprise (…) L’insécurité est leur lot, à tous les niveaux.

Dè qu’ils commençaient à bosser, leurs aînés oubliaient les idéaux et devenaient égoïstes. Eux n’ont pas la possibilité d’être égoïstes : ils ont peur.

Des études publiés par Wall Street montrent que les entreprises qui se soucient de développement durable et de bien-être social commencent à être mieux indexées que les autres. Eux Etats-Unis, les « banques éthiques » ne sont plus anecdotiques : elles sont plébiscitées par les jeunes, et ces derniers commencent à disposer de vraies capacités d’investissements.

Je sais très bien que, pendant des siècles, on a accepté les injustices. mIas ça, c’était avant Internet. Et avant Internet, on savait moins.

Le don tel que je l’entends, celui qui concerne le plus grand nombre, doit toujours être indolore… parce qu’il doit toujours être joyeux et apporter du bonheur, aussi bien à celui qui reçoit qu’à celui qui donne. Il exclut donc les idées de sacrifices (…) auxquelles nous ont accoutumé des siècles de morale judéo-chrétienne.

Warren Buffet, alors deuxième fortune mondiale, l’avait rejoint [Bill Gates] et, ensemble, ils avaient lancé le Giving Pledge (traduit en français par « promesse de don »), une campagne ciblant exclusivement les ultra-riches : en y adhérant, ceux-ci s’engagent à donner au moins la moitié de leur fortune aux cause sociales (…) Au début de l’année 2018, la campagne avait reçu l’adhésion de 173 pledgers (…) issus de 21 pays - la majorité d’entre eux étant cependant américains.

(…) afin que le don ne soit jamais une obligation. Il doit devenir bien plus que cela : une norme. Combien donnes-tu ? Peu m’importe. Donne, partage, comme tu peux, ce que tu peux.

(…) d’une part des personnes qui disposaient des ressources financières, et d’autre part une masse informe d’entreprises sociales et d’ONG (…) ceux qui ont réussi et gagné beaucoup d’argent dans le secteur privé sont persuadés d’avoir en face d’eux, à la tête de ces entreprises sociales, des dilettantes qui ont trouvé refuge dans une voie de garage, qui sont sans doute très sympathiques mais sans compétences réelles (…)

La première mission d‘Epic, qui utilise les concepts, les mots, les schémas de pensée du secteur privé, et qui a donc l’oreille de personnes prêtes à partager, devait donc être d’expliquer pourquoi il faut donner.

J’ai ainsi rencontré des donatrices potentielles qui souhaitaient soutenir, d’une manière ou d’une autre, la lutte contre le cancer du sein - ce sont souvent des femmes qui se sentent assez concernées pour agir. Or, dans la seule ville de New York, elles avaient le choix entre 157 associations et organisations œuvrant sur cette seule thématique.

Epic (…) n’est pas dans le stress de cash d’une start-up ne sachant pas comment payer les salaires à la fin du mois (…) Cette fois, j’avais de l’argent et j’allais mettre ma promesse à exécution (…) Epic est né en 2014.

(…) un champ d’action : celui de l’enfance et de la jeunesse…

Nous ne privilégions aucun canal de recrutement. Les 3600 dossiers que nous avons analysés en 2017, un chiffre en augmentation d’une année sur l’autre (…) 45 critères de sélection (…) pour n’en garder que les meilleurs : moins d’une quarantaine. Ce sont les finalistes que nous allons rencontrer, sur le terrain (…) les dix entreprises sociales qui, chaque année, viendront enrichir nos propositions…

Nous conservons ces ONG pendant trois ans au moins dans notre sélection : nous leur reversons l’intégralité des aides qu’elles recueillent par notre intermédiaire mais, en échange, nous restons vigilants, nous les plaçons en quelque sorte sous observation en suivant leur travail…

dimanche 15 septembre 2019

« Manuscrits autobiographiques » de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus (1897)


Une fois je m’étonnais de ce que le Bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le Ciel à tous les élus, et j’avais peur que tous ne soient pas heureux ; alors Pauline me dit d’aller chercher « le grand verre à Papa » et de le mettre à côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d’eau, ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu’ils étaient aussi pleins l’un que l’autre et qu’il était impossible de mettre plus d’eau qu’ils n’en pouvaient contenir. Ma Mère chérie me fit alors comprendre qu’au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu’ils en pourraient porter et qu’ainsi le dernier n’aurait rien à envier au premier.

[…] je n’avais pas assez de vertus pour m’élever au-dessus de ces misères de la vie, et mon pauvre petit cœur souffrait beaucoup […]. Ce qui me plaisait encore c’était lorsque par hasard j’étais seule avec la petite Marie, n'ayant plus Céline Maudelonde pour l'entraîner à des jeux ordinaires, elle me laissait libre de choisir et je choisissais un jeu tout à fait nouveau. Marie et Thérèse devenaient deux solitaires n'ayant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé et quelques légumes à cultiver. Leur vie se passait dans une contemplation continuelle, c'est-à-dire que l'une des solitaires remplaçait l'autre à l'oraison lorsqu'il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières si religieuses que c'était parfait. 

[…] le vide immense des désirs ne pourrait être rempli par des louanges d’un instant. 

[…] j’ai vu tant d’âmes séduites par cette fausse lumière, voler comme de pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir vers la vraie, la douce lumière de l’Amour qui leur donnait de nouvelles ailes […] Ah ! Je le sens, Jésus me savait trop faible pour m’exposer à la tentation, peut-être me serais-je laissée brûler tout entière par la trompeuse lumière si je l'avais vue briller à mes yeux...

[…] à ceux dont la foi égale un grain de sénevé, il accorde des miracles et fait changer de place les montagnes, afin d'affermir cette foi si petite ; mais pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fait pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi

Cependant la paix, toujours la paix, se trouvait au fond du calice. 

« Servez Dieu avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c'est le Dieu de la paix. » (Paul, 1ere lettre aux Corinthiens, 14, 33)

Pendant l’agonie de Mère Geneviève, j’ai remarqué une larme scintillant à sa paupière, comme un diamant ; cette larme, la dernière de toutes celles qu’elle a répandues, ne tomba pas, je la vis encore briller au chœur sans que personne pense à la recueillir. Alors prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir sans être vue et prendre pour relique la dernière larme d'une Sainte... Depuis je l'ai toujours portée dans le petit sachet où mes vœux sont renfermés. 

Un jour, contrairement à mon habitude, j'étais un peu troublée en allant à la Communion, il me semblait que le Bon Dieu n'était pas content de moi et je me disais : "Ah! si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, cela va me faire bien de la peine, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon cœur." Je m'approche... oh bonheur ! pour la première fois de ma vie, je vois le prêtre prendre deux hosties bien séparées et me les donner ! […]

Jésus […] l'unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c'est l'abandon du petit enfant qui s'endort sans crainte dans les bras de son Père. 

Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour…

Ah ! Seigneur, je sais que nous ne commandez rien d’impossible […] vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous-mêmes, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi.

[…] c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé… Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE.

L’amour se nourrit de sacrifices, plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.

[…] je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... Pour moi, la prière, c'est un élan du cœur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie ; enfin, c’est quelque chose de grand, de surnaturel, qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus.

[…] (j’ai honte de l’avouer) la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence... Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n'arrive pas à fixer mon esprit... [...] je pense que la Reine des Cieux étant ma MÈRE, elle doit voir ma bonne volonté et qu'elle s'en contente. 

« Tous les biens m’ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre. » (Saint Jean de la Croix).

« Attirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cantique des Cantiques, I, 3).

Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. 

Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise […] C’est l’inquiétude seule de son ardente hôtesse qu’il voudrait corriger

mercredi 11 septembre 2019

« Au revoir et merci » de Jean d’Ormesson (1966)


Toute ma vie était une vie de luxe. Elle l’est encore, elle l’est toujours, plus que jamais. Comme tous les bourgeois, tous les obstacle que j’ai eu à vaincre étaient des obstacles intérieurs. Ces obstacles-là, bien sûr étaient les plus dignes, les plus excitants ; mais ils ne s’offraient à moi que parce que tous les autres avaient été déjà déblayés. Disons tout d’une phrase : je n’avais jamais eu faim, ni froid, je n’avais pas connu le malheur.

L’abaissement des niveaux m’a toujours paru une curieuse conception de la démocratie (…) un niveau très élevé et même un accès restreint ne s’opposent pas du tout à un élargissement, à la base, des recrutements sociaux.

J’avais du goût pour l’existence sans en avoir l’emploi. J’aimais bien vivre, mais j’ignorais comment et pourquoi. En un mot comme en mille, je n’avais pas de vocation.

Le XIXè avait peut-être été le siècle de l’histoire. Le milieu du XXè apparaissait consacré à la philosophie. La littérature, la peinture, les études historiques, la politique, le théâtre et le cinéma étaient aux mains de la philosophie.

Lâchons le mot : j’étais définitivement, honteusement, désespérément superficiel. Peut-être l’avez-vous déjà remarqué dans ces quelques pages parcourues : vide, vain, futile, superficiel, inconsistant, changeant, incapable de poursuivre dans les grands desseins autre chose que l’écume de leur éclat, je n’occupais aucune place dans ce monde où j’avais été jeté, je n’y jouais aucun rôle, je n’y servais à rien.

J’avais les amis les plus intelligents ; ils étaient assez gentils pour dire des sottises avec moi. Mais avec moi seulement. Le reste du temps, c’étaient des éclairs. Je m’étonnais - je m’étonne toujours un peu - de ne pas entendre leurs noms sur toutes les lèvres. Alors déjà, le hasard, la chance, l’injustice me semblaient présider aux distributions de prix de la fortune et de la gloire.

D’autres diront mieux que moi pourquoi il y avait des chefs-d’œuvre et pourquoi il y a des navets. Tout le monde veut écrire, tout le monde écrit. Un exemple, un seul : j’écris. Le monde moderne croule sous le papier imprimé. L’invention de l’imprimerie, après avoir tant servi la culture, on peut se demander si elle ne la dessert pas. C’est qu’après avoir répandu les chefs-d’œuvre, elle noie maintenant le lecteur écœuré sous un flot indistinct de prospectus, de circulaires, de pauvretés, d’administration et d’enflure, de pornographie triste et de sermons édifiants (…) Il y a une contagion de la pauvreté intellectuelle, de la bassesse d’esprit.

Parler, donner des avis, juger le monde en trois mots, c’était inutile et grotesque, mais enfin, c’était facile, glissait vite dans le temps qui passe et disparaissait à jamais (…) la parole est là pour permettre à chacun de dire tout à son aise des sottises sans trop de péril. Écrire était plus difficile.

Incapable de parler d’autre chose, je parlais de moi, mais pour ne rien en dire. Un certain lyrisme un peu forcé, dissimule assez facilement le vide, non seulement de l’esprit, mais même des sentiments. Sentir les choses est aussi difficile que les penser. J’en venais à espérer, pour nourrir un peu mon univers inconsistant, des catastrophes et de grands malheurs.

J’aime bien à vivre dans l’esprit des autres : c’est ce qu’on appelle l’amour et c’est ce qu’on appelle la gloire.

On écrivait jadis pour survivre dans la mémoire des hommes, pour ne pas mourir tout entier. Il ne s’agissait même pour moi de ne pas mourir tout à fait, mais seulement d’exister un peu.

Marie-Claire me payait cinquante ou cent fois plus que la NRF. Tiens ! La vie n’était donc pas juste ? Le mécanisme est bien connu : plus le niveau est élevé, moins le tirage est fort. Plus le tirage est fort, plus le salaire est haut. La puissance commençait là où la rigueur s’arrêtait.

Je rencontrais Raymon Aron dans un bistrot élégant. Il me disait : « C’est gentillet, votre livre. A quand les affaires sérieuses ? » Je rougissais. A quand ? Jamais, mon Dieu, jamais.

Flanqué de jolies manières, de mes diplômes, de mes livres que personne n’avait lus, je tournais un peu en rond dans des espérances sans objet et dans une absence d’existence. Il y avait le temps qui passe, la mort au bout, le bonheur, ma vie : je ne savais pas trop quoi en faire.

(…) ces auto-éloges, ces masturbations flatteuses (…) que nos aimables éditeurs nous invitent à rédiger nous-mêmes, par paresse et pour plus de sûreté, au dos de nos propres ouvrages…

A l’époque de leur dévalorisation complète (…) en art et en littérature, les bons sentiments me font honte par leur foisonnement (…) J’aime le courage, la bonté, la générosité - chez les autres surtout. Et à bien chercher, on trouverait même chez moi de la gentillesse, de la gratitude, parfois de la douceur et cette fameuse modestie dont je viens de dire quelques mots.

L’univers me convient (…) Ce qui m’entoure, je m’en arrange. Si j’ai à me plaindre, c’est de moi-même.

Au lieu de faire du ski et de me dorer au soleil, j’aurais pu, moi aussi, changer le monde et le destin des hommes. Ou enfin, comme les autres, essayer.

(…) j’étais tout de même, moi aussi, un minus habens. J’avais un peu trop peu de tout. Dans mes bonheurs, il me manquait quelque chose, mais je ne savais pas quoi.

Moins on se préoccupe d’être heureux immédiatement, plus peut-être on fait de grandes choses. Parmi ces grandes choses, il en est naturellement de très diverses. Il n’y avait presque jadis que la guerre, il n’y a pratiquement plus aujourd’hui que l’art.

L’art n’est en vérité qu’un choix parmi beaucoup d’autres. Ce qui fait sa grandeur, comme celle des conquérants, jadis, ou des mystiques, c’est d’être un choix fait contre le bonheur de chaque jour…

Il y a quelque chose qui manque à l’artiste, quelque chose que les autres ont et qu’il n’a pas, un vide qu’il aspire à combler, une distance qu’il aspire à franchir. Mais en rêve, à contre-courant, dans l’illusion, dans les prestiges. La création a sans doute, dans les abîmes et dans les profondeurs, sa félicité propre et sa béatitude - elle n’est faite, au regard de la satisfaction quotidienne, que de misère et de renoncement aux plaisirs. Il ne s’agit pas d’être riche, mais de créer un monde ; il ne s’agit pas de baiser, mais d’écrire quelque chose à propos d‘une femme qu’on n’a pas pu avoir ; il ne s’agit pas d’être heureux, mais d’ébranler les autres…

Dès que je m’étais inquiété de ce que j’allais faire dans la vie, cette différence que mettait l’argent entre les vocations, entre les efforts, m’avait paru énorme et injuste. On m’invitait à travailler pour rester libre, mais les réussites les plus éclatantes me paraissaient ne rien devoir au travail. Non seulement le travail le plus dur était le moins estimé, mais encore, à l’intérieur même du travail à la fois le plus plaisant et le plus profitable - celui dont on dit volontiers qu’il entraîne les fameuses responsabilités -, le divorce entre l’effort et la chance devenait un lieu commun.

Les mêmes masses qui s’indignaient des quelques milliers de francs qui leur manquaient par mois acclamaient à tout rompre les centaines de millions qui accablaient une fille parce qu’elle avait bonne mine ou tel musicien à la mode dont chacun savait qu’il n’avait pas le quart du talent d’un pianiste inconnu, honnête et besogneux dans un orchestre de province. Pourvu que le domaine soit bien choisi, la foule ne tolère pas seulement plusieurs centaines de millions en récompense de quelques heures de travail : elle les vénère, elle en réclamerait plutôt davantage.

Tant qu’on y croyait encore, à cette vie éternelle, son poids sur la balance est parvenu, à grand-peine, à compenser celui de l’or. Les doutes sur sa réalité ont livré le monde et l’histoire à la puissance de l’argent et aux forces économiques.

Aussi la révolution n’est-elle pour les pauvres que l’occasion de prendre l’argent où il est, alors que l’ordre n’est pour le riches qu’un prétexte pour l’y laisser.

Les boîtes de nuit me faisaient horreur, débiter des fadaises m’ennuyait à périr, je détestait danser, je ne jouais ni au rugby ni au tennis et je passais en vérité le plus clair de mon temps, et souvent sous prétexte de lire, à dormir délicieusement.

Ce qu’on nous avait appris, ce n’était pas la justice et la vérité, c’est qu’il y a avantage à être fort. La leçon du cynisme, c’était la leçon même de l’histoire. Après l’argent, la force. Ah ! jolie mentalité ! (…) Les opprimés ne triomphent que s’ils sont les plus forts (…) Le plus beau moment de l’histoire est celui où la justice se revêt soudain de la puissance : il ne dure guère. Avant, c’est l’injustice subie ; après, c’est l’injustice imposée.

Cette haine pour l’importance et pour les importants, je la pousse presque jusqu’à une antipathie pour la simple conviction.

L’histoire et Dieu voient plus loin que les raisonneurs. Et aucune machine électronique n’embrassera jamais la totalité des calculs dont demain sera fait.

Il y a une espèce de folie chez l’homme à vouloir être reconnu.

Quel rôle ont-ils joué dans ma vie au regard de ces quelques filles et femmes inconnues de presque tous et auxquelles j’avais tout soumis ? Le vrai sens de mon existence, c’est à elle que je le dois. Ce que je leur disais était vrai : elles seules comptaient. Mes études, je  m’en moquais bien, mon travail, je le leur sacrifiais de grand cœur ; cet avenir, auquel je ne croyais pas, ne pesait pas lourd en face de ce qu’elles me donnaient, de ce qu’elles m’apprenaient du monde, sur elles-mêmes et sur moi.

J’aime la littérature (…) Mais je mets bien au-dessus d’elle ce que je dois à mes amours, leurs secrets mêmes éventés, les souvenirs que j’en garde. C’est mon petit sacré à moi. La publicité ne me gêne pas. mais je n’ai pas aimé tel ou tel être singulier pour en faire, un soir, de la littérature.

Tout le problème de l’histoire est dans ce paradoxe : il y a sans doute des évènements avant que l’historien n’intervienne ; seulement (…) c’est l’historien qui fait l’histoire.

Le monde de mon père, tout de conciliation et de paix, était déjà loin de moi. J’étais entré dans un monde de la déchirure et de la tension.

C’est l’amour que nous aimons, plus que les êtres aimés. Mais il n’y a que les mystiques pour parvenir jusqu’à l’amour sans passer par la créature.

(…) j’ai, hélas ! toujours su que je n’aurais jamais de génie, pas même de vrai talent, à peine une sorte d’habileté base et que je méprisais de tout cœur.

Rien n’est plus ignoble que la réussite (…) La dernière chose à faire en ce monde, c’est d’y réussir.

Il me semble assez fou de croire que certains hommes sont supérieurs à d’autres, en savent plus long que d’autres, sont faits pour diriger les autres. Imaginer non seulement Alexandre ou Aristote, mais Pasteur ou Einstein, et peut-être même Chateaubriand et Proust (mais pour ceux-ci, quand même, ah ! j’hésite un peu)  plus sages qu’un pâtre goitreux des Alpes qui ne connaît pas les règles du jeu, les consulter sur le sens de l’existence ou sur les fins dernières de l’homme, et sans doute sur n’importe quoi, sauf les quelques illuminations qui à juste titre ont fait leur grandeur, m’a toujours paru bouffon.

Ne parlons même pas, naturellement, des prestiges de l’argent, du pouvoir, de toutes nos autres mythologies. Mais la technique, les grandes écoles, les fameuses responsabilités, la valeur des individus, l’intelligence peut-être elle-même, tout cela n’est que fadaises et mythes commodes où engluer les gogos. Les techniciens se forment en huit jours ou à la rigueur en huit mois et les grandes écoles sont toutes pleines d’imbéciles. Je crois finalement du fond du cœur, sous l’évidence des abîmes qui les séparent, à l’égalité des hommes. Je crois qu’au-delà des talents, des succès, des concours et des revenus, ils se valent les uns les autres. Je suis convaincu de l’impossibilité de les juger et de les ranger, comme le font par nature toutes les sociétés, sans exception, par ordre de mérite et d’importance. Voilà qui n’est rien d’autre, sans doute, que la leçon du christianisme.

Le courage d’un général de Napoléon serait aujourd’hui sans emploi, mais le doute me vient parfois que l’intelligence n’a peut-être elle-même son prix qu’à un stade donné de l’histoire du monde. Certains collent à leur époque comme d’autres sont grands ou blonds : on dit d’eux qu’ils réussissent.

Je vous le demande un peu, dans nos civilisations libérales, quel danger peut-on bien courir à traiter les bourgeois de salauds et de cons et Dieu de vieux chenapan ? La révolte contre l’ordre établi, contre la puissance de l’Eglise et contre le règne du Christ pouvait passer pour fort estimable au temps de l’Inquisition. Ce n’est plus aujourd’hui, je le crains fort, qu’un moyen de parvenir. La dévotion ne se fait plus guère verticale : elle est devenue horizontale. Tartuffe serait aujourd’hui au service de la solidarité mondiale.

On raconte que sur le mur d’une école, tracé à la craie, s’étalait le faire-part classique : « Dieu est mort ! » signé : Nietzsche, et qu’une main pieuse ou prudente ou simplement soucieuse d’équilibre avait barré l’inscription, et avait écrit au-dessous : « Nietzsche est mort ! » signé Dieu.

vendredi 6 septembre 2019

« L’amour est un plaisir » de Jean d’Ormesson (1956)


Je ne connais rien de plus triste que les retours ni de plus amusant que les départs. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de quitter les choses et les gens.

Gilles a assez fréquenté l’intelligence pour l’estimer à ce qu’elle vaut  : peu de chose. Peu de chose quand elle s’affole elle-même (…) il connaît Proust par cœur, mais jamais il n’écrira de roman. Il est sans doute heureux. il a l’air content dans sa chemise  qu’il a dû faire couper avec quelques soins. La révolution, il s’en moque avec allégresse, la mauvaise conscience, il ne sait pas ce que c’est.

Je n’avais envie de rien, couché à gauche de Gilles et à droite de Bénédicte. Je n’aurais pas voulu être ministre des Beaux-Arts ni du Commerce et de l’Industrie ; je n’aurais pas voulu à aller à New Delhi, ni de là à Ceylan, à Bandoeng ou à Djakarta ; je n’aurais pas voulu savoir comment on fait pousser le maïs ou comment se divise l’atome ; je n’aurais pas voulu vendre des bicyclettes ni des câbles pour ascenseur. Je n’aurais même pas voulu gagner beaucoup d’argent. Sur la mer, sous le soleil, l’argent… « Je ne suis bon à rien », pensai-je. (…) Je n’avais envie de rien, mais, sous ce ciel qui m’écrasait il me semblait que j’avais tout.

Il me semble souvent qu’au lieu d’avoir des pensées et de les exprimer ensuite, elles naissent, au contraire, de leur formulation. Je me dis : « J’aime le soleil », alors j’aime le soleil…

C’est pour l’empêcher de penser dans le vide que l’homme doit être obligé à gagner son pain à la sueur de son front (…) Moi, je pense dans le vide, chaque fois, de nouveau, à partir de rien, du néant, de la stupeur et de l’émerveillement. Qu’une femme regarde un homme, l’admiration me saisit. Qu’un homme contemple un femme, l’étonnement naît en moi.

L’amour est une occupation de luxe. La seule réalité, c’est l’argent. Une espèce d’angoisse me prenait. Je la sentais monter en moi : c’était l’idée de cet argent qui allait me manquer. J’allais avoir faim, avoir froid, j’allais devoir me refuser ces plaisirs que je m’imaginais toujours offerts, j’allais, de nouveau, devoir travailler pour vivre. « C’est le sort commun », me dis-je. Cela ne me consolait pas. Je suis un enfant de bourgeois qui croit, qui court à la distraction, au loisir, à la littérature. Oui, tout en la méprisant, je crois à la littérature. L’amour, littérature ; la gloire, littérature ; le soleil, littérature.

- Nous parlons par énigmes, dit Gilles. À en juger par sa sottise et son obscurité, la conversation, aujourd’hui, doit être particulièrement brillante.

« Je passe mon temps à dire des choses que je pense ou que je ne pense pas, je ne sais plus, se dit Philippe. Je vis dans un brouillard, c’est incroyable, c’est peut-être une forme de maladie. »

C’était ça : il n’avait pas de sentiments, il n’existait pas vraiment, il n’avait pas de cœur, il n’était rien.

Ile me faut des évènements pour vivre plus pleinement ; quand ils arrivent, je rêve (…) J’ai besoin de plaisirs violents et même cruels ou je bâille rapidement.

(…) je ne vis que dans la contradiction. C’est mon climat, j’y suis à l’aise.

J’avais une semaine, pas plus, pour trouver du travail. Tout mon bonheur était tombé. L’argent ne fait pas le bonheur… Ah ! les salauds ! La paix de l’âme, la bonne conscience, le regard clair, je m’en charge. Mais qui se chargera de la Mercedes, de Florence au printemps, des chemises de soie, des palaces ?

- Ecoutez, dit Jacques brusquement, je ne voudrais pas donner raison à Gilles, mais, vraiment, je n’en peux plus…
- Tu n’en peux plus de quoi ? demanda Gilles l’air très étonné.
- De ces conversations éternelles au soleil, de se demander tout le temps ce qu’on fait et ce qu’on est, de… Je suis désolé d’être comme ça, mais vous, vous êtes prodigieusement inutiles. Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, relève de l’industrie de luxe, d’une vie riche et oisive, de temps à perdre et de temps perdu.

Non, je ne m’occuperais pas de finances, ni d’usines à gaz, ni de comptabilité publique. Je claquerais l’argent de Bénédicte qui m’aimerait d’amour dans les palaces de la Côte. Et elle serait heureuse, parce que je serais avec elle. Je sentais assez d’ardeur en moi pour animer deux vies.

J’enlevai mon maillot aussi et, pour garder les bras libres, je me le passai autour du cou. Délices de l’eau qui vient visiter le corps et qui en fait le tour comme pour en prendre possession ! Je sentais le mien s’épanouir dans cette eau et ce sel, comme dans un élément familier où il se retrouvait à son aise.

Philippe avait admiré en Bénédicte et l’argent et l’indifférence et la beauté et le goût de l’indépendance, et la dureté qu’ils entraînaient avec eux.

Les gens n’ont pas d’imagination. moi, je n’ai pas d’imagination. Il faut de l’imagination pour voir les chagrins des autres, les peines des autres, les amours des autres.

Une pensée terrible me traversa l’esprit : peut-être la vie nous était-elle donnée pour que nous en fassions quelque chose. Je ne faisais rien de ma vie. Je la traînais à travers l’inutilité, l’admiration, les plaisirs, l’amour.

J’avais bien construit de toutes pièces un amour commode que je ne m’étais pas contenté d’accueillir mais que j’avais embelli avec soin de toutes les couleurs de la mer et du soleil. J’allais me débarrasser sans peine d’un chagrin d’amour qui n’était qu’une mauvaise affaire. L’ennui, c’est que Gilles, alors, était mort pour rien, pour l’argent que j’avais voulu avoir et que, justement parce qu’il était mort, je n’avais même pas eu. Bah ! Chacun pour soi. C’était un imprudent.

Moi, l’amour, mon pouvoir sur les choses et les êtres mon plaisir, la gloire si je pouvais, oui, j’étais sévère pour moi. On pouvait tuer des gens, je n’y voyais aucun mal.

Peut-être ! Peut-être ! Peut-être ! Avec « À quoi bon ? », c‘était la clef secrète qui ouvrait toutes mes portes : il me semblait bizarrement que de moi, sur moi, je pouvais toujours, avec autant de dérisoire vraisemblance et d’insignifiance justifiée, dire n’importe quoi et le contraire de tout.

dimanche 1 septembre 2019

« C’était mieux avant » de Michel Serres (2017)


Avant, nous faisons le lessive deux fois par an, au printemps et à l’automne ; en langue d’oc, la mienne, cette cérémonie s’appelait la bugado. Les chemises, de jour et de nuit, les mouchoirs, les draps et les nappes, bref, le linge dit blanc, les femmes les lavaient avec les cendres, accumulées l’hiver dans la cuisinière et la cheminée…

Dans les lieux d’aisance, la chasse d’eau fut inventée, à Londres, en fin de XIXè siècle et ne se généralisa que cinquante ans plus tard. Avant, on pissait où l’on pouvait, on chiait partout, un peu comme en Inde.

En ces dates de mon enfance, le magazine Elle se lança non sans fracas en recommandant aux femmes de changer de culotte tous les matins. Chacun en riait sous cape, la plupart se scandalisaient, le reste trouvant impossible une telle exigence. Cependant la renommé de cette revue vint de cet appel…

Avant, c’était mieux pour nos compagnes. Qui se levaient à l’aube pour mettre le bois ou le charbon dans la cuisinière ; une bonne heure avant que chauffe l’eau du café ; il fallait tuer la poule, la plumer, la vider avant de la rôtir ; la préparation des repas, la vaisselle, l’entretien du garde-manger, le nettoyage des dalles à grande eau, entre deux tétées du dernier-né, plus les maladies infantiles de ses frères et sœurs…

(…) le manuel se lavait les mains avant de pisser alors que l’intellectuel le faisait après.

(…) les trente-sept mille qui différencient le dernier dictionnaire de l’Académie française de celui qui paraîtra dans quelques mois. Au cours de siècles précédents, et cela depuis Richelieu, chacun de ces lexiques ne se distinguait du suivant que par trois ou quatre mille mots.

Depuis le néolithique, mes ancêtres souffrirent du dos, comme mes pères, mères et moi. La terre est basse, plus basse que les pieds, il faut se plier, se courber, se casser pour la travailler. Avant donc, les champs pullulaient de paysannes et de paysans, prosternés, comme s’ils faisaient leur prière à la déesse Terre. L’Angélus de Millet, peintre du dimanche et de la ville, les montra debout aux citadins (…) Avant on suait, on revenait le soir à la maison, éreinté. Aujourd’hui, le jogging, le stretching et autres supplices anglomanes suppléent l’absence d’effort.

(…) nous dormions (…) à plus de cent au centre du Quartier latin, rue Saint-Jacques, à Louis-le-Grand (…) Pas question de se laver après le cours de gym ni à la fin des rencontres, basket, athlétisme ou rugby ; nous rentrions suants à l’étude, au cours, dans nos lits.

Jeune étudiant dans les années 50, je partais d’Agen, Lot-et-Garonne, à 17h30, par le train omnibus, pour arriver à Paris-Austerlitz à 9 heures, le lendemain matin ; faute des places assises, je passais la nuit debout dans le couloir (…) AU débarqué, je me sentais frais comme une rose de printemps, d’autant que, par la fenêtre, que j’ouvrais de temps à autre, pour respirer mieux que les odeurs intimes du wagon, j’attrapais, plein les yeux, des escarbilles vomies de la locomotive par la cheminée.

Je ne connais personne qui ait entendu vraiment le fameux appel gaullien du 18 juin.

Après que la cuisse avait passé, pendue elle aussi, de longs mois à la cave, il fallait un couteau pointu pour en dénicher les vers, entre l’os et le gras, et tenter de déloger nos concurrents directs dans la manducation de la viande.

Dans notre coin gascon, sans élevage notable, nous consommions, en fin de repas, du cantal, dont des Auvergnats de passage, descendus de leur ors montagneux et lointain, faisaient commerce ; persuadés de son unicité solitaire, nous l’appelions « fromage de table », non point donc par son nom propre, mais par le nom commun à ce produit laitier.

La France, en effet, se divisait : oïl beurrait ses tartines, alors qu’oc huilait la croûte, avec - Ave - une pointe d’ail.

Sur la carte de nos départements, les accents dessinaient un chaos cacophonique tel que le Jura ou les Ardennes devenaient, pour un Aquitain, inaccessibles ou quasi.

Je ne suis pas sûr qu’un beur, qu’un immigré, africain ou roumain, trébuchant sur ses mots, se sente, aujourd’hui, plus humilié que je le fus naguère pour cette question de voyelles chantées.

Avant, nous ne cessions d’attendre.

mercredi 28 août 2019

« C’était pas mieux avant, ce sera mieux après » d’Aurélie Charon (2019)


Un sentiment a disparu : la fierté de vivre dans ce pays (…) J’ai ressenti la fierté en étant à l’étranger. Je l’ai vue das les yeux de ceux qui avaient lu la France (…) Je pense aux jeunes que j’ai rencontrés. ils me parlent de la « France d’avant ». La France d’avant, c’est celle qu’on lit et que les vivants oublient souvent de réactiver? celle que les étrangers imaginent et que les Français ne voient plus.

C’est dur de ne pas commencer par une vengeance. Rare de trouver que le monde s’est bien comporté avec nos parents. Il y a des gens bien dont personne n’a parlé, qui n’ont jamais été remerciés. la moindre injustice dont on a été témoin, on voudra y répondre quand ce sera notre tour.

Au collège Romain-Rolland de Déols, ce n’est pas du tout cool de parler de ta prière, ta croix, ta mosquée ou ton cours de caté. Ce n’est même pas un sujet. Ça existe ailleurs, c’est un possible du week-end, un hors champ silencieux. Une pratique un peu has been liée aux parents, que tu fais si on t’y a inscrit au début de l’année.

Dans le bus Tel-Aviv-Jérusalem, le fusil de ma voisine en uniforme tombe sur mes genoux, étrange effet (…) Elle me fait réaliser le luxe de notre quotidien. « Vous n’êtes pas conscients de votre chance, traverser des frontières en voiture, ne pas faire votre service militaire. Là où j’ai vécu une vie normale, c’était en Europe. »

En arrivant en France, Amir était tout le temps disponible, comme à Gaza (…) « Vous souffrez de la solitude. Ici on vit seul. Je suis devenu Français, je suis fatigué et stressé (…) Nous, les Arabes, on dit toujours : « Oui, ça va ! » Et même si c’est faux, on a oublié que ça n’allait pas, parce qu’on a dit aux gens que ça allait. Ici il faut toujours monter qu’on « déprime » un peu… »

« Chère Aurélie, 
(…) Ici à Alger, c’est ambiance fin du ramadan. Des soirées un peu festives, partout, qui cachent des journées pénibles, pas à cause du jeûne, mais plutôt des comportements « moralisateur » des hommes vis-à-vis des femmes qui s’accentuent en ce mois « sacré ». Je ne sais pas si tu es au courant de ces affaires. Une joggeuse a été agressée, soutenue par d’autres femmes revendiquant le droit de courir, où et quand elles veulent (…) Sur le plan individuel, je suis tout simplement menacée de mort par mon frère, et ce depuis le mois de décembre dernier (…) La cause, eh bien : je ne ressemble pas aux filles de la famille qui portent un hijab intégral, qui n’ont pas fait d’études et de travaillent pas. Elles sont bien installées dans leur foyer avec leur mari et leurs enfants. Moi, je suis un honte, qui part en mission, qui rentre tard, qui travaille, qui met un jean (même avec un foulard). » (été 2018)

Mars 2019, je reçois de nouveaux messages de Samia :« Elle est très belle Alger ces jours-ci. On a un sentiment de retrouvailles, on se redécouvre. On réalise que la société a beaucoup évolué. Imagine, les jeunes des quartiers qui étaient, il n’y a pas si longtemps, fiefs des islamistes, sont sortis scander « République, liberté ». On a avancé d’un siècle !!! »

Amir est devenu plus prudent avec ses « J’aime la France : il se faisait reprendre. tu ne peux pas dire ça, tu ne vois pas ce qu’il se passe, mais enfin, comment oses-tu. On le prenait pour un nationaliste. Il le dit maintenant quand il a confiance - en ajoutant que ce n’est pas de la naïveté, mais de l’espoir. Parfois je sens qu’Amir a peur pour nous (…) « Je ne me suis jamais dit que je voulais être français, je le suis devenu avec le temps, influencé par un mode de vie, une culture et une politique du vivre-ensemble (…) je sais ce que la France m’a apporté par sa culture, sa conscience politique, son ouverture sur le monde et ses idées d’égalité et de fraternité. »

Dans le quartier, si tu t’appelles Robin, il faut faire tes preuves plus que les autres. « Tu es un petit Blanc ». Il faut montrer que tu peux être plus fou, aller plus loin. Que tu es du bon côté : celui du quartier, pas celui des flics et de l’autorité. Robin parle des « Français » comme s’il n’en faisait pas partie. Dans sa bouche, les Français, ce sont ceux des villes et des villages, qui ne font pas de fautes d’orthographe et qui, presque, portent des bérets. Il a le même imaginaire qu’un étranger alors qu’il n’est né à Marseille (…) « Je pense qu’on nous a mis trop de choses en tête, on rêve trop d’avoir ce qu’on voit à la télé, dans les clips, on rêve trop, ici. (…) Robin a observé la mode passer de : être arabe, à vouloir être italien. Italien, ça marche bien là en ce moment (…) « on fait des rencontres sur Internet, mais dans le réel on se retrouve seul (…) A Marseille s’il y a plus Internet un jour, y a une révolution ! » (…) Il parle vite, les amis sont des « collègues », il ne faut pas « la lui faire à l’envers ». Il va sur ses 24 ans (…) A Pôle emploi, il a choisi « espaces verts » - il pensait en apprendre sur les plantes, mais les collègues se moquent : qu’est-ce qu’on s’en fout des araignées, des bêtes, des herbes, des arbres. « L’argent, les femmes, il n’y a que ça : le reste ils s’en foutent. »

Nour a consacré son temps libre à rassurer les autres. Chaque geste devait être une réponse à : tu es de quel côté ? Tu as choisi ton camp ? Tu préfères a France à tes origines ?

samedi 24 août 2019

« Lettre au Greco » de Nikos Kazantzakis (1961)


Je ne serai donc jamais sauvé, le fonds de mon être ne sera donc jamais purifié ?

Mon arrière-grand-père (…) avait le crâne rasé au-dessus du front et portait une longue tresse. Il était lié avec les corsaires d’Alger et sillonnait les mers. Ils avaient tous installé leur repaire dans les îles désertes de Granbousa, à la pointe occidentale de la Crète ; c’est de là que, tendant leurs voiles noires, il partaient aborder les navires qui passaient.

La famille de mon père descent d’un village à deux heures de Mégalo Kastro, qui s’appelle les Barbares. Quand l’empereur de Byzance, Nycéphore Phocas eut repris, au Xè siècle, la Crète aux Arabes, il parqua dans quelques villages tous les Arabes qui avaient échappé au massacre, et ces villages furent appelés les Barbares. C’est dans un de ces villages qu’ont pris racine mes ancêtres paternels, et ils ont tous des traits de caractère arabes : fiers, têtus, parlant peu, écrivant peu, tout d’une pièce (…) Ils ne sont pas bons, ni accommodants, leur présence est pesante ; ils demandent beaucoup, non pas aux autres, mais à eux-mêmes. Un démon est en eux qui les étrangle, ils suffoquent. Ils deviennent pirates ou s’enivrent, se donnent un coup de couteau au bras pour faire couler leur sang, pour être soulagés. Ou bien il s tuent la femme qu’ils aiment, pour ne pas être esclaves.

(…) un double courant coule dans mes veines, le courant grec venu de ma mère et le courant arabe venu de mon père.

Pourquoi n’as-tu jamais le sourire aux lèvres, capitaine Michel ? se hasarda un jour à lui demander le capitaine Elie, de la Mesara. 
Parce que le corbeau est noir, capitaine Elie, lui répondit mon père, et il cracha le mégot qu’il mordillait. 

Un autre jour je l’ai entendu dire au bedeau de saint Minas : 
- C’est mon père qu’il fallait voir mon père, pas moi. Un vrai ogre. Qu’est-ce que je suis à côté de lui ? Un déchet. Déjà très vieux, aveugle, il a pris encore les armes pour la Révolution de 1878 et il a gagné les montagnes pour faire la guerre. Mais les Turcs l’ont cerné , lui ont jeté des cordes avec des nœuds coulants, l’ont pris et l’ont égorgé à la porte du monastère de Savathiana. Et j’ai vu un jour, à la lucarne du sanctuaire, où les moines le conservaient, astiqué, enduit avec l’huile bénite de la veilleuse, son crâne, portant les entailles profondes des coups d’épée.

- Comment était-il, mon grand-père ? demandai-je à ma mère.
Comme ton père, me répondit-elle, en plus noir.
- Qu’est-ce qu’il faisait ?
- La guerre (…)
- Il allait à l’église ?
- Non. Mais chaque premier du mois, il amenait un prêtre à la maison et lui faisait faire une prière pour que la Crète reprenne les armes.

- C’est ici que tu feras ton instruction, me dit-il, pour devenir un homme. Fais le signe de la croix (…) 
C’est mon fils, lui dit mon père. Il a détaché ma main de la sienne et m’a remis au maître. La peau est à toi, lui dit-il, ce sont les os qui sont à moi. Ne le ménage pas, frappe-le, pour qu’il devienne un homme.
- Ne t’inquiète pas capitaine Michel, j’ai ici l’outil qui fait les hommes.
En disant cela, le maître montrait la baguette.

Quand j’ai grandi et que les théories philanthropiques sont venues égarer ma raison, j’ai appelé barbare cette méthode de mon premier maître. Mais quand j’ai appris à connaître encore mieux la nature humaine, j’ai béni la sainte cravache de Patéropoulos. C’est elle qui nous appris que la souffrance est le plus grand des guides qui transforment la bête en homme.

De quoi devais-je me libérer ? De qui ? Peu à peu, le temps aidant, j’escaladais la pente abrupte de la liberté : se libérer d’abord du Turc, c’était là le premier degré ; ensuite, se libérer du Turc que l’on porte en soi - l’ignorance, la méchanceté, l’envie, la peur, la paresse, les idées brillantes et fausses ; enfin, se libérer des idoles, de toutes les idoles, mêmes les plus respectables, mêmes les plus aimées.
Ma première passion a été la liberté ; la seconde dont il reste encore en moi quelque chose, et qui me tourment, c’est la soif de la sainteté. Héros à la fois et saint, voilà l’image suprême de l’homme ; dès mon enfance j’avais fixé au-dessus de moi, dans l’air bleu, cette image.

A cette époque-là les jours passaient monotones, lents. Les gens ne lisaient pas de journaux, les appareils de radio, le téléphone, les cinémas n’existaient pas encore, la vie s’écoulait sérieuse, sans tumulte, sans paroles inutiles.

Nous étions assis, barricadés dans la maison, serrés l’un contre l’autre, ma mère, ma sœur et moi, nous entendions passer devant la porte des Turcs déchaînés, qui juraient, menaçaient, brisaient les portes et égorgeaient les chrétiens. Nous entendions les cris et le râle des blessés, les chiens qui aboyaient et une rumeur dans l’air, comme s’il y avait un tremblement de terre. Mon père, derrière la porte, le fusil chargé, attendait. Il tenait, je m’en souviens, une assez longue pierre, qu’il appelait queux, et en aiguisait un long poignard à manche noir. nous attendions. Il nous avait dit : 
Si les Turcs enfoncent la porte et entrent, je commencerai par vous égorger pour que vous ne tombiez pas entre leurs mains. Nous étions tous d’accord, ma mère, ma sœur et moi, et nous attendions.

Nous sommes descendus au port, nous aussi, pour partir, mon père en tête, ma mère au milieu avec ma sœur, et moi en queue. 
Il faut que nous protégions les femmes, nous autres les hommes, m’avait dit mon père (je n’avais pas huit ans), moi je marcherai en tête et toi par derrière. Prends garde. 
Nous avons traversé des quartiers incendiés, on n’avait pas encore emporté tous les égorgés, les cadavres avaient déjà commencé à sentir. Mon père s’est abaissé, a pris sur le pas d’une porte une pierre éclaboussée de sang : 
Garde-la, me dit-il.

A cette époque ancienne, dans mon pays, la puberté s’éveillait très lentement, toute rougissante de timidité, et s’efforçait de se cacher derrière des masques de toutes sortes (…)
Un jour, il devait être midi, le soleil était brûlant, je passais dans une ruelle étroite et ombragée et rentrais à la maison ; soudain une Turque est apparue de l’autre côté de la rue, a entr’ouvert sa tunique et m’a montré son sein nu. Mes genoux ont fléchi ; je suis arrivé à la maison en titubant, je me suis penché sur le bassin et j’ai vomi.

J’écrivais et j’étais rempli de fierté ; j’étais un dieu, je faisais ce que je voulais, je transformais la réalité, la recréais telle que je l’aurais voulue, telle qu’elle aurait dû être, mélangeais inextricablement vérités et mensonges, il n’y avait plus de vérités ni de mensonges, tout cela était une pâte tendre que je façonnais, défaisais, selon les inspirations de mon bon plaisir, librement, sans demander la permission à personne.

Ce n’était pas la vérité dans mon cœur : la vérité, c’était cette créature nouveau-née de mon imagination. J’avais, par cette imagination, anéanti la réalité, j’étais soulagé. Cette lutte entre l’imagination et la réalité, entre le Dieu créateur et l’homme créateur a pendant un instant enivré mon cœur. Voilà mon chemin, criais-je dans la cour où je marchais en me mouillant, voilà mon devoir. Chaque homme a la taille de l’ennemi qui lutte avec lui : il me plaît, quitte à me perdre, de lutter contre Dieu. Il a pris de la boue et a façonné le monde, moi j’ai pris des mots (…) les hommes de Dieu mourront et les miens vivront.
J’ai honte en évoquant cette présomption digne de Lucifer ; mais j’étais jeune alors, et être jeune cela veut dire tenter de détruire le monde et avoir l’audace de vouloir en bâtir un nouveau, qui soit meilleur.

Et quand il arrivait qu’une figure réunisse l’héroïsme et la sainteté, elle devenait alors pour moi l’idéal de l’homme. Et, ne pouvant être ni l’un ni l’autre, je m’efforçais en écrivant de me consoler de mon indignité.

Une croûte de graisse, d’habitudes et de lâcheté enveloppe l’âme ; elle désire passionnément certaines choses au fond de sa prison, et c’est autre chose qu’exécutent la graisse, les habitudes et la lâcheté !

Là, terrés au creux des grottes, vivent et prient pour les péchés du monde, éloignés l’un de l’autre, pour n’avoir même pas la consolation de voir un être humain, les plus sauvages, les plus saints ascètes du Mont Athos. Ils laissent pendre une petite corbeille sur la mer et les barques qui viennent parfois à passer s’approchent et y déposent un peu de pain, des olives, ce qu’elles ont, pour ne pas laisser les ascètes mourir de faim. Un bon nombre de ces ascètes sauvages deviennent fous ; ils croient qu’il leur a poussé des ailes, volent au-dessus de l’abîme et tombent. En bas, le rivage est couvert d’ossements.
Parmi ces ermites, vivait en ces années-là, célèbre par sa sainteté, Makarios le Spéléote.

Ta vie est bien dure, vieillard ; moi aussi je veux être sauvé : il n’y a pas d’autre chemin.
- Un chemin plus commode ? dit l’ascète ; il a souri avec compassion.
Plus humain, vieillard.
- Il n’y a qu’un chemin.
- Comment s’appelle-t-il ?
- La montée. Gravir les degrés un à un ; de la satiété à la faim, de la gorge désaltérée à la soif, de la joie à la souffrance ; au sommet de la soif et de la souffrance se trouve Dieu ; au sommet du bien-être est le démon. Choisis.
- Je suis encore jeune ; la terre est belle, j’ai le temps de choisir.
L’ascète a rendu les cinq os de sa main, m’a touché le genou, m’a secoué :
Réveille-toi, mon enfant, réveille-toi, avant que la Mort ne te réveille.

- Et toi, père saint, tu n’as pas peur ? (…) la porte du Paradis est apparue. mais cette porte, s’ouvrira-t-elle pour te laisser entrer ? S’ouvrira-t-elle ? En es-tu sûr ? (…)
- Je suis sûr de la bonté de Dieu : c’est elle qui peut vaincre et pardonner les péchés des hommes.
- Moi aussi je suis sûr de cette bonté de Dieu ; elle peut donc pardonner même à l’insolence de la jeune.
- Le ciel nous préserve de ne dépendre que de la seule bonté de Dieu ; le vice et la vertu entreraient alors enlacés dans le Paradis (…) Malheur à toi, malheur à toi, infortuné ! 
- L’esprit te dévorera, le moi te dévorera. L’archange Lucifer, que tu protèges et veux sauver, sais-tu quand il a été précipité en enfer ? Quand il s’est tourné vers Dieu et lui a dit : Moi ! Oui, oui, écoute, jeune homme, et mets-toi bien cela dans la tête : une seule chose et damnée et va en Enfer, c’est le moi. Le moi, maudit soit-il !

- Ah ! si le Christ pouvait ainsi se réfugier dans mon cœur ! J’ai senti pour la première fois, en revenant du Mont Athos, que le Christ rôde affamé, sans abri, est en danger, et que c’est à présent au tout de l’homme de le sauver.

Je suis bien ici, pensai-je, ce village est atroce, les gens sont atroces, c’est ici, mon âme, que tu montreras si tu peux résister.

Je n’avais avec moi que l’Evangile et Homère et lisais tantôt les paroles d’amour et d’humilité du Christ, tantôt les vers immortels du Patriarche des Grecs. Sois bon, pacifique, résigné ; quand on te gifle sur une joue, tends l’autre pour qu’on la gifle ; cette vie sur la terre ne vaut rien, la véritable vie est dans le ciel, répétait l’un. Soit fort, aime le vin, la femme et la guerre ; tue et fais-toi tuer pour maintenir très haut la dignité et la fierté de l’homme ; aime la vie sur cette terre, mieux vaut être un esclave vivant qu’un roi dans l’Hadès, répétait l’autre, l’aïeul de la Grèce.

En Grèce, sur les hautes montagnes, il est rare, mais il arrive que naisse dans une famille d’ogres un être chétif. Le vieil aïeul le pèse longtemps du regard, il ne parvient pas à comprendre comment diable a pu sortir de ses entrailles ce résidu. Il convoque le reste des fauves qu’il a engendrés, ses fils, pour voir ce qu’ils vont en faire.
Il déshonore notre lignée, rugit le vieillard, qu’allons-nous en faire, les enfants ? Berger, non, il n’est pas fichu de sauter et d’aller voler dans les troupeaux des autres. Guerrier, non plus ; il a peur de tuer. Il déshonore notre race, faisons-en un maître d’école.
Moi, hélas ! j’étais le maître d’école de ma famille. Pourquoi résister ? Je n’avais qu’à en prendre mon parti. Et mes ancêtres auraient beau me mépriser, j’avais moi aussi mes armes, je ferais la guerre.

(…) un pied tout-puissant et coléreux était passé là, avait écrasé les deux cités, Sodome et Gomorrhe, et les avait englouties. Mon cœur s’est serré ; un pied tout-puissant écrasera un jour nos Sodome et nos Gomorrhe et ce monde qui rit, fait la fête et oublie Dieu, deviendra à son tour une Mer morte (…) Je me suis effrayé. Sodome et Gomorrhe, il me semble parfois que c’est le monde d’aujourd’hui, peu de temps avant que Dieu ne passe sur lui. Je crois entendre déjà son pas terrible qui approche.

(…) des hommes s’unissaient à des hommes, des femmes à des femmes, des hommes à des juments et des femmes à des taureaux. Ils mangeaient, mangeaient à l’excès, les fruits de l’Arbre de la Connaissance (…) ils avaient perdu toute crainte. Ils avaient écrit en grosse lettres jaunes sur les quatre portes fortifiées de leur ville : ICI, IL N’Y A PAS DE DIEU. Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a pas de bride à nos instincts, il n’y pas de récompenses pour le bien ni de châtiment pour le mal ; il n’y a ni vertu, ni pudeur, ni justice, nous sommes des loups et des louves en rut.

Je contemplais avec émotion les enfants du désert. Comment vivent-ils ! avec quelques dattes, une poignée de maïs, une tasse de café. Leur corps est flexible, leurs mollets sont minces comme ceux d’une chèvre, leur œil est celui d’un épervier ; ce sont les hommes les plus pauvres et les plus hospitaliers du monde ; ils ont faim et ne mangent pas à satiété, pour avoir toujours un peu de café, un peu de sucre, une poignée de dattes à donner à l’étranger.

Comment oublier jamais la première nuit que j’ai passée dans la citadelle du Dieu du désert ? Le silence était hanté ; il s’était bâti autour de moi, comme si j’étais tombé au fond d’une fosse creuse et sombre ; et soudain le silence est devenu voix et mon âme s’est mise à trembler :
Que viens-tu faire ici dans ma maison ? Tu n’es pas pur, tu n’es pas homme d’honneur, ton œil furète à droite et à gauche, je n’ai pas confiance en toi. A chaque instant tu es prêt à trahir ; ta foi est une mosaïque impie de toutes sortes d’infidélités.

- C’est une chose d’être un héros par un don de Dieu, c’est autre chose de l’être par son combat. Je me bats.
Un rire effrayant a éclaté à ma droite, à ma gauche et en moi-même.
Un héros ? Mais héroïsme, cela veut dire obéissance à un rythme supérieur à l’individu. Et toi, tu es encore plein d’inquiétude et de rébellion. Tu ne veux pas dominer le chaos qui est en toi et créer le Verbe pur ; et tu te justifies en pleurnichant : « Les cadres anciens sont trop étroits pour moi »

Le soleil le brûlait, la poussière montait de ses pieds, l’enveloppait comme un ange. Il sentit la soif.
Seigneur, cria-t-il, donne-moi à boire !
- Bois ! répondit à côté de lui une voix douce, comme un murmure d’eau.
Il se retourna et vit de l’eau dégoutter de la fente d’un rocher et se recueillir dans un vasque. Il se pencha, écarta sa barbe et posa ses lèvres sur l’eau. La fraîcheur descendit jusqu’à ses talons, et ses vieux os craquèrent.

Cette double substance du Christ a toujours été pour moi un mystère profond et impénétrable : le désir passionné des hommes, si humain, si inhumain, d’arriver jusqu’à Dieu - ou, plus exactement, de retourner à Dieu et de s’identifier à lui. Cette nostalgie, si mystérieuse à la fois et si réelle, ouvrait en moi de grandes blessures et de grandes sources.

Le Christ a triomphé de l’irrésistible enchantement des simples joies humaines, il a triomphé de toutes les tentations ; il transformait sans cesse la chair en esprit et poursuivait son ascension.

(…) la véritable prière, qui va tout droit et entre dans la maison de Dieu, est l’action généreuse ; c’est ainsi que prie aujourd’hui le véritable guerrier.

Toutes les épreuves, ô Grand Martyr [Nietzsche], remontent dans mon esprit. Jeune, ardent, interrogeant tous les héros pour trouvait celui qui dompterait ton cœur, tu as rencontré un jour Schopenhauer, le brahmane du Nord. T’asseyant à ses pieds, tu as découvert sa vision héroïque et désespérée de la vie : le monde est une création de notre esprit ; toutes choses, visibles et invisibles, ne sont qu’un rêve enjôleur. Il n’existe qu’une volonté, aveugle, sans commencement ni fin, sans but, indifférente, ni raisonnable ni déraisonnable ; hors de la raison, immense. Enfermée dans le temps et dans l’espace, elle s’effrite en d’innombrables aspects ; elle les anéantit, en crée de nouveaux, les brise encore, et ainsi éternellement. Il n’y a pas de progrès, aucune raison ne gouverne la destine, les religions, les morales, les grandes idées sont d’indignes consolations, qui ne sont bonnes que pour les lâches et les imbéciles (…) Ce qu’il avait pressenti, ô futur prophète du Surhomme, s’organisait à présent en une théorie sévère et cohérente…

Un jour où la tempête t’avait surpris dans la montagne, tu as écrit : « Que m’importent à moi les impératifs moraux ? Fais ceci, ne fais pas cela. Comme elles sont différentes de cela, la foudre, la tempête, la grêle ! Ce sont des forces libres, sans morale. Comme elles sont heureuses, vigoureuses, ces forces que la pensée ne vient pas troubler ! »

Dionysos fait éclater l’individualité (…) Hommes et fauves deviennent frères, la mort est un des visages de la vie, le voile bariolé de l’illusion se déchire et nous touchons, poitrine contre poitrine, la vérité. Quelle vérité ? Nous ne faisons qu’un ; tous ensemble nous créons Dieu. Dieu n’est pas l’ancêtre, il est le descendant de l’homme.

Un jour où tu te promenais dans l’Engadine, tu t’es arrêté brusquement, terrifié. Le temps, as-tu pensé, est illimité, mais la matière est limitée ; il arrivera donc nécessairement un moment où toutes les combinaisons de la matière renaîtront, identique à ce qu’elles étaient. Dans quelques milliers de siècles un homme comme moi, moi-même, je serai debout sur ce rocher-ci, et découvrirai de nouveau la même idée. Et non seulement une fois, mais un nombre infini de fois. il n’y a donc aucun espoir que le futur soit meilleur, il n’y a aucun salut ; toujours semblables, identiques, nous tournerons sur la roue du temps.

Un vendeur de journaux est passé, criant de nouvelles informations de guerre (…) Qui donc avait proclamé que la substance de la vie est le désir de s’étendre et de dominer, et que seule la force est digne d’avoir des droits ? Qui donc avait prophétisé le Surhomme et, en le prophétisant, l’avait amené ?

Avant de quitter Paris, je suis allé un soir prendre congé de Notre-Dame. je lui serai toujours reconnaissant de l’émotion qu’elle m’a donnée quand je l’ai vue pour la première fois (…) Ce n’est plus la logique rectiligne, carrée, du style grec, qui fait régner l’ordre humain sur le chaos, en réalisant l’équilibre du beau et du nécessaire et en instaurant une entente raisonnable entre l’homme et Dieu. Mais c’est quelque chose d’éperdu, de délirant, un fureur divine qui emporte tout d’un coup les hommes et les pousse à se lancer à l’assaut de la dangereuse solitude azurée, pour faire descendre sur la terre la grande Foudre, Dieu (…) A mesure que je regardais cette flèche monter sans peur vers le ciel, je sentais mon âme s’affermir, se tendre et devenir flèche à son tour.

La foi la plus désespérée m’est apparue, non pas peut-être comme la plus véridique, mais comme la plus virile ; et l’espérance métaphysique comme un appât où un homme véritable ne consent pas à mordre (…) Que Nietzsche, l’assassin de Dieu, soit remercié ; c’est lui qui m’a donné le courage de dire : C’est cela que je veux !

Les eaux dorment mais les âmes ne dorment pas, m’a dit un jour un vieillard de Roumélie ; pourtant il m’a semblé pendant ces jours-là que mon âme avait commencé de dormir avec béatitude dans une impassibilité bouddhique. Comme quand on rêve, et que l’on sait que l’on rêve, et que ce que l’on voit dans son sommeil, bon ou mauvais, ne vous donne ni joie, ni tristesse, ni crainte, parce que l’on sait qu’on se réveillera et que tout se dispersera, c’est ainsi que je voyais la fantasmagorie du monder passer devant mes yeux, sans joie, sans crainte, impassible.

Bouddha caressa lentement, affectueusement, les cheveux de son disciple bien-aimé.
Le salut veut dire : se délivrer de tous les sauveurs ; c’est la liberté suprême, la plus haute, où l’homme respire avec peine. Tu peux la supporter ?

Comme il arrive si souvent dans ma vie, les deux démons qui ne connaissent pas le sommeil, le oui et le non, luttaient et se tiraillaient en moi.

Le contact direct avec les hommes a toujours provoqué en moi un malaise. C’est de grand cœur, avec une grande joie, que j’étais prêt à les aider de loin autant que je le pouvais ; je les aimais et les plaignais tous, mais de loin ; quand je les approchais, je ne pouvais les supporter longtemps ; eux non plus ne pouvaient pas me supporter, nous nous séparions. J’aime avec passion la solitude, le silence, regarder pendant des heures le feu et la mer.