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dimanche 17 mai 2026

« La fille de ma mère » de Cathy Karsenty (2026)

Tout le monde me dit : « Tu fais ce qu'il faut. » Exactement : je coche les cases d'une to-do list froide et pragmatique. Je m'en tire avec les honneurs de la bonne fille. Mieux, c'est moi qu'on finit par plaindre.

Si aucune diversion ne la détourne quand je pars, elle me suit jusqu'à l'ascenseur en pleurant, valise à la main, sans comprendre pourquoi je la laisse ici.


Elle me répète, en guise d'explication : « Je voulais te garder pour moi toute seule, je ne voulais pas m'embarrasser d'un bonhomme. » Mais elle n'avait pas cessé d'être en relation avec lui pour autant. Il voulait des nouvelles, elle lui en donnait, mes notes à l'école, ce que je faisais pour les vacances. À moi, on ne disait rien.


La vie de famille est assez aride, les parents sont trop occupés à leurs tâches respectives pour manifester une quelconque forme de tendresse.


Une dame en fauteuil roulant négocie mal ses virages, souvent en passant je la replace dans l'axe de la porte, comme dans Un jour sans fin, quand Bill Murray sauve des vies d'un air blasé car il sait exactement qui va glisser sur quelle plaque de verglas.


Je lui prends un thé à la buvette, j'ai apporté les madeleines. Elle se brûle avec le thé, je me note de penser à prendre de l'eau fraîche pour le refroidir la prochaine fois. Les emballages des gâteaux s'envolent sur la terrasse, je me lève pour les mettre à la poubelle, je vois qu'elle m'ob-serve. Elle dit : « Tu es adorable tu sais... Tu n'as pas toujours été comme ça. Si si, je trouve que tu as changé. »


Le psy me reçoit dans un petit bureau soigneusement rendu impersonnel (…) Il trouve ma mère agréable (mais c'est un homme, elle est toujours gentille avec les hommes)…


On s'embrasse brièvement, rien de plus. Les mesures de distanciation sociale n'ont rien eu à nous apprendre, le temps venu il nous a suffi de supprimer cette bise de bonjour-au revoir par un geste hasardeux et inconfortable qui varie à chaque fois, main sur l'épaule, pression du poignet, étreinte du coude.


On s'est manquées. C'est un peu triste, mais ce n'est pas si grave. Il y a eu de bons moments.


Elle est fourmi, je suis cigale. Nous avons en commun la peur de manquer de tout, simplement on ne s'y prend pas de la même façon.


En parlant de colère : tels les jumeaux de la génération précédente, nos rages de dents et nos angines sont souvent simultanées. Il en va pour les règles comme pour le travail et la cigarette, elle arrête le jour où je commence (…)

Le 5 septembre 2013, Claudine m'appelle, affolée :

- Cathy, je me suis enfermée dehors, j'ai claqué la porte et voilà ! Maintenant, j'attends le serrurier.

Quelle histoire !

- Ah zut, en effet, quelle histoire..., lui répondis-je, alors que je prenais le soleil devant mon immeuble, attendant moi aussi un serrurier pour exactement la même raison.


(…)… (malheureusement, j'hériterai aussi de l'idée qu'un bonhomme c'est encombrant, mais ça c'est une autre histoire).

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