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dimanche 11 janvier 2026

« Monsieur le curé fait sa crise » de Jean Mercier (2016)

Mais ce que Benjamin a de plus en plus de mal à pardonner à son boss, c’est qu'il est devenu, en dépit de sa sensibilité spirituelle évidente, un animal politique. Et non un saint. 
Et l'abbé se demande souvent si un homme de pouvoir peut aussi être un saint. Habité par cette perplexité, Benjamin entre dans le bureau de l’évêque.

Evelyne (…) est la disciple de Maryvonne Pastoubert, la célèbre sociologue de la section VII de l'Ecole des sciences humaines et sociales appliquées (…) Benjamin ne supporte pas le jargon pseudo scientifique d'Évelyne, ni sa prétention à savoir ce qui est «à la pointe du progrès» (…) En cas de conflit, Évelyne aime à lui sortir son joker : « Contrairement à vous, je mets l'Homme avant le dogme ! ».

À cinquante ans, Benjamin n'a guère envie que les enfants subissent les méthodes qu'il a lui-même connues dans les années 1970, dépourvues de contenu et de solidité. Coloriage et humanisme furent les mamelles auxquelles les sympathiques dames catéchistes nourrirent toute une génération, en réaction à l'approche janséniste qui sévissait durant leur propre enfance, c'est-à-dire avant et après la Deuxième Guerre mondiale. Ce fut un véritable désastre théologique et pédagogique.


Le contenu de son ministère est d'une médiocrité affligeante : il passe ses journées à régler des problèmes administratifs, à gérer des conflits ridicules.


Benjamin n'en revient pas d'avoir dit tout cela. Ces mots lui sont venus de plus loin que lui, comme souvent quand il confesse (…)

De l'autre côté du mur, elle perçoit nettement la présence magnétique de l'homme à qui elle a livré son intimité. Benjamin est resté à genoux, il prie silencieusement. Elle ressent physiquement la paix de ce prêtre, qui traverse le mur comme des rayons.


Disons que je renoue avec une tradition très ancienne de l'Eglise catholique. Jadis. au Moyen Age, des mystiques s'emmuraient littéralement, souvent dans des parois d'églises, et communiquaient avec l'extérieur par de petits orifices percés dans la muraille. Je pense à Julienne de Norwich, en Angleterre, ou Colette de Corbie, en France. Il s'agissait surtout de femmes, d’ailleurs. Les gens venaient leur parler, leur apporter à manger. Cette réclusion leur permettait, paradoxalement, d'entrer en contact avec des gens qui ne seraient peut-être pas allés voir le clergé. Cela leur donnait de rester vraiment centrés sur la prière. Ils priaient pour le monde. Personnellement, je crois que je ne prie pas assez et c'est parce que j'ai failli à mes rendez-vous de prière que j'ai craqué, jeudi dernier (…) le risque est de tomber dans une forme d'activisme où on oublie ce pourquoi le prêtre est là : pour témoigner du Christ et de sa présence au milieu des hommes. C'est une mission de l'ordre d'un sacrement.


Quelque part, il y a quelqu’un chez qui ce balancement entre la survalorisation et la dépréciation suscite une jouissance exceptionnelle... C'est le diable. Car ces deux pôles entre lesquels Benjamin oscille et se torture n'ont en fait qu'un seul et même nom : l'orgueil. Ce que savoure Satan, c'est que Benjamin a basculé dans une cécité qui a des allures de lucidité. L'abbé est devenu aveugle sur tous les dons uniques que Dieu a déposés en lui. En même temps, il est saisi d'une clairvoyance impitoyable sur ses insuffisances.


La plupart des hommes déballent leurs péchés d'un bloc, comme un débardeur balance sa lourde charge sur le quai après une pénible remontée des soutes du navire. Tout le contraire des femmes qui, comme des randonneuses, mettent du temps à en venir au but, cheminant par monts et par vaux. Lorsqu'elles se confessent, les choses viennent lentement, morceau par morceau.


Mais on oublie plus souvent de parler du pouvoir que l'on reçoit dans le baptême. Le baptisé sous-estime ou méconnaît l'autorité que lui donne le Christ pour guérir, proclamer le Royaume de Dieu, chasser les esprits mauvais, ressusciter les morts. (…)

Le problème des chrétiens, c'est qu'ils ne croient pas assez qu'ils ont en eux cette autorité du Père, qui leur vient du Fils, par l'Esprit Saint. Souvent, même, ils n'y croient pas du tout… Si c'était le cas, ils feraient plus de miracles qu'ils ne le pensent.

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