Krüger décida de continuer son jeu, sachant que comme tous les gens cruels, Kaltenbrunner était un grand sentimental.
Informations à méditer (Göring)
Pilote de guerre durant la Première Guerre mondiale, héros de l'Allemagne du Kaiser, après la première offensive des nazis, Göring avait fui en Suède. Là-bas, engagé dans l'aviation civile, au cours d'une terrible tempête, il réussit par miracle à poser son monomoteur au château de Rokklstadt où il fit la connaissance de Carin von Karntzow, fille du colonel von Fock et, l'ayant enlevée à son mari, il rentra en Allemagne, rencontra le Führer et participa au putsch nazi de novembre 1923 au cours duquel il fut blessé. Il échappa par hasard aux arrestations et s'enfuit à Innsbruck où l'attendait Carin. Ils étaient sans le sou, mais le propriétaire de l'hôtel, lui aussi national-socialiste, les hébergea gratuitement. Après quoi, invités à Venise par le patron de l'hôtel Britannia, les Göring résidèrent dans cette ville jusqu'à ce que l'Allemagne décrétât l'amnistie en 1927. Moins de six mois après, il était élu député du Reichstag avec onze autres nazis. De nationalité autrichienne, Hitler ne pouvait pas se présenter aux élections.
(…) Sur décision du Führer, Göring lâcha l'organisation du parti, ne gardant que son poste de député. Il lui incombait désormais de nouer des liens avec les grands de ce monde : le parti qui cherchait à prendre le pouvoir devait entretenir un large réseau de relations. Toujours sur décision du parti, il loua un luxueux hôtel particulier sur la Badenstrasse où il recevait les princes Hollenzollern et de Saxe-Cobourg, ainsi que les grands magnats de la finance et de l'industrie. Carin était l'âme des lieux : son charme et ses origines aristocratiques en imposaient à tous (…)
C'est dans cet hôtel particulier loué aux frais du parti que Hitler rencontra les grands patrons Schacht et Thyssen, le 5 janvier 1931 (Fritz Thyssen créa l'Union Banking Corporation représentée aux Etats-Unis par Prescott Bush, père et grand-père de deux présidents américains. Fritz Thyssen s'enfuit d'Allemagne après la Nuit de cristal (9 novembre 1938). C'est dans ce cadre luxueux que fut signé l'accord entre les patrons de la finance et de l'industrie et le Führer national-socialiste appelant les travailleurs allemands à « se débarrasser du joug du bolchevisme et de son Komintern, de l'impérialisme pourri et à faire de l'Allemagne l'État du peuple ».
Après le putsch de Röhm, quand de nombreux vétérans passèrent dans l'opposition à Hitler, le bruit courut que Göring n'était plus le Hermann qu'ils connaissaient, qu'il se conduisait en président (…) Qu’il nageait dans le luxe… (…)
Dans ce palace, Göring passait le plus clair de son temps à lire et à relire Jules Verne et Karl May, ses deux auteurs favoris, à organiser de somptueuses chasses au cerf et à projeter des films d'aventures, jusqu'à cinq par soirée (…) C’est du château de Carinhall, après une de ces projections, qu'il s'envola pour Munich afin d'y recevoir la capitulation de Chamberlain, puis à Varsovie pour assister à la répression du ghetto et à Jitomir en vue de planifier l'extermination des Slaves.
(…) un homme qui avait déclaré en toute sincérité à sa femme, pas aux micros - à l'époque il ne pouvait certes imaginer qu'un jour viendrait où ses « frères de combat » écouteraient ses conversations -, non, la nuit, dans le lit : « Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Führer qui vit en moi. »
Le journal personnel de Goebbels (…)
2 mars 1943. Je n'aurai de trêve tant que le dernier Juif n'aura été expulsé de Berlin. Après un entretien avec Speer à Obersaltzberg, me suis rendu chez Göring. Ce national-socialiste possède une cave de vingt-cinq mille bouteilles de champagne !
9 mars 1943. Arrivé à Vinnitsa. J'ai vu Speer. Il a dit que le Führer se sentait bien mais qu'il est très remonté contre Göring à cause des bombardements de l'Allemagne. Le Führer m'a reçu et était heureux de passer la journée avec moi. Il m'a écouté attentivement et a beaucoup critiqué Göring. À son propos, il a aussi parlé des généraux. Il m'a dit qu'il ne faisait confiance à aucun d'eux et que pour cette raison, il commandait l’armée.
12 mars 1943. J'ai ordonné que notre presse publie que les Anglais exigeaient du peuple allemand en matière de réparations en cas de défaite. Cela sera un choc pour les Allemands. Je me suis engueulé avec Ribbentrop pendant deux heures car il exige que la France reste un pays souverain qu'on ne soumet pas à la propagande du parti.
Il sourit au souvenir de leurs débuts, du temps où l'on ne mangeait pas à sa faim et où il louait, avec sa femme et la petite, une chambre glacée à Nuremberg.
Il y avait dix-huit ans de cela ! À l'époque, il était secrétaire de Gregor Strasser, le « frère » du Führer (…) En cette année 1926, il ne comprenait pas encore que l'idée de Strasser - créer les Schutzstaffeln, les fameuses sections de protection SS - résultait moins de la nécessité d'assurer la sécurité du parti, que de celle, beaucoup plus urgente, d'abattre Ernst Röhm, le chef des SA (…)
Le 20 juin 1934, Hitler convoqua Himmler pour s'entretenir avec lui des mesures qu'il envisageait de prendre contre Röhm. Himmler s'y attendait. Il n'était pas dupe : ce qui se préparait n'était qu'un prétexte pour anéantir tous les militants avec qui le Führer avait débuté. Pour ceux-là Hitler était un homme, un compagnon d'armes. Désormais, aux yeux de tous les Allemands, Adolf Hitler devait être un chef et un dieu. Les vétérans du parti devenaient encombrants (…)
Un matin, il posa sur sa table une liste noire de quatre mille vétérans du parti, soit pratiquement tous ceux avec qui Hitler avait commencé à bâtir le NSDAP. II estimait que le Führer n'oublierait pas ce petit service et il avait calculé juste : rien n'est mieux apprécié qu'un coup de main de ce genre lorsqu'il s'agit de justifier un crime (…)
Ainsi, alors qu'il se rendait à la villa de Göring, il avait imaginé le spectacle à venir : un faux agent en uniforme de la SA de Röhm tirerait sur la voiture décapotable du Führer tandis que lui, Himmler, protégeant le chef de son corps, lancerait, pour la première fois dans le parti :
- Mon Führer, je suis si heureux de pouvoir donner mon sang pour vous !
Jusque-là, personne n'avait dit « mon Führer ». II était l'auteur de cette adresse au « dieu », à « son dieu ».
- À cet instant, Heinrich, vous êtes devenu mon frère de sang, lui avait dit Hitler, et tous ceux qui étaient là purent l'entendre.
Et après qu'il eut magistralement orchestré l'opération contre Röhm - restée dans l'histoire comme « la Nuit des longs couteaux »…
Gregor Strasser (1892-1934), leader berlinois du Parti national-socialiste jusqu'en 1930. Sa concurrence avec Hitler provoquera son éviction, puis son assassinat en 1934, pendant la Nuit des longs couteaux.
Ernst Röhm (1887-1934), créateur des sections d'assaut et des « chemises brunes » du parti nazi. Accusé par Himmler et Heydrich de fomenter un coup d'Etat, il fut emprisonné, puis assassiné dans sa cellule, officiellement pour homosexualité.
Quelque temps après, le Führer donna l'ordre de célébrer dans toute l'Allemagne les dix années de présence de Himmler au poste de chef des SS. À partir de ce jour, tous les responsables provinciaux du NSDAP (les gauleiters) surent qui était l’unique personnage après Hitler disposant de la totalité des pouvoirs.
(…) une copie du dossier médical du Führer (…) le Führer était atteint d'une forme aiguë de syphilis (…)
- Paralysie évolutive au premier stade... Psychiquement, il n'est déjà plus normal...
« J’ai été un minable trouillard, se disait Himler tout en continuant à tendre l'oreille au murmure de la forêt de pins. Le 20 juillet 1944, cinq heures après l’attentat contre Hitler, j’aurais pu devenir le Führer de l’Allemagne (…) Fusiller Hitler, Goebbels et Bormann, comme le fut Strasser en 1934. »
Sans doute les services de Himmler, de Canaris et de Pétain auraient-ils redoublé de vigilance, dans cette France dont la précaire « souveraineté » venait d'être définitivement mise à mal avec l'entrée de l'armée allemande en zone libre, s'ils en avaient su l'identité exacte : Allen Dulles, de la direction des Services stratégiques américains, envoyé à Berne par le général Donovan (…)
La « cuisinière » annonçait par exemple que le livre de chevet - et probablement la lecture favorite - d’Allen Dulles était le Ping-fa (L'Art de la guerre) de Sun Tzu. L'ouvrage exposait la théorie de l'espionnage tel qu'on le concevait en Chine en l'an 400 avant J.-C (…)
Au nombre des livres favoris d'Allen Dulles, rapportait la cuisinière, figurait aussi le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (…) Or on sait que parallèlement à ses activités d'écrivain, Daniel Defoe fut l'organisateur d'un remarquable réseau d'espionnage, ce que le monde n'apprit que bien des années après sa mort.
À l'aide de la gloire, de l'argent, des femmes... Il n'y a rien de plus facile que de débaucher un acteur, un écrivain ou un artiste. Avec un minimum de doigté, il n'est pas de meilleur moyen de compromettre quelqu'un que de l'acheter.
Au même instant, il s'étonna d'avoir pensé aux Allemands et à l'Allemagne comme à sa nation, à son pays. « C'est sans doute mieux comme ça, se dit-il ; autrement il y a belle lurette que je serais cuit ! Paradoxal, assurément : j'aime ce peuple et ce pays... Au fond, c'est sans doute vrai : les Hitler passent, le peuple reste...»
Si l'on excepte Kersten, son masseur personnel, Schellenberg était sans doute le seul homme auquel le Reichsführer accordait une confiance totale (…)
Le jour où on lui avait proposé d'entrer dans les services de renseignement du Reich, il commençait à douter des milieux intellectuels allemands qui se contentaient de commenter d'un ton navré les crimes de Hitler et de se gausser peureusement de ses tendances à l'hystérie.
Il accepta donc la proposition de Heydrich.
Himmler disposait de milliers de brutes robustes et dociles, qu'il savait dévouées jusqu'à la moelle des os.
Mais il avait aussi besoin de quatre ou cinq auxiliaires intelligents, qu'une certaine dose de scepticisme n'eût pas empêchés de le servir sans réserve et de l'aider à mettre au point sa propre politique.
Six mois plus tard, Schellenberg entrait dans le bureau de son chef Heydrich et lui demandait son avis.
- Je désire me marier, mais ma belle-mère est polonaise.
L'affaire fit l'objet d'une réunion spéciale chez le Reichsführer-SS Himmler. Celui-ci examina personnellement les photographies des future épouse et belle-mère ; des spécialistes des services de Rosenberg vinrent vérifier au compas la structure des crânes, la hauteur des fronts, la forme des oreilles. Enfin Himmler donna son autorisation.
Au repas de noces, Heydrich, qui avait un peu forcé sur les boissons, prit à part Schellenberg, l'attira dans une encoignure et lui dit :
- Vous pensez que je ne sais pas que la sœur de votre femme est mariée à un banquier juif ?
Schellenberg sentit son sang refluer.
- Bah, fit Heydrich avec un soupir, laissons cela.
Schellenberg ne comprit que beaucoup plus tard le sens exact de ce soupir, le jour où il sut que le grand-père du chef de la Sécurité du Reich, violon à l'Opéra-Comique de Vienne, était juif lui aussi.
(…) un document top secret dans lequel figuraient les lignes suivantes attribuées à Winston Churchill : Ce serait une terrible catastrophe si la barbarie russe anéantissait la culture et l'indépendance des vieilles nations européennes.
Ce paragraphe du document subtilisé était tiré d'un cahier secret d'octobre 1942, écrit à un moment où les Russes n'étaient pas en Pologne mais à Stalingrad, pas en Roumanie mais à Smolensk, pas en Yougoslavie mais à Kharkov (…)
Churchill insistait sur un débarquement dans les Balkans.
- Le problème, disait-il, est celui-ci : sommes-nous prêts à nous accommoder de la communisation des Balkans et peut-être même de l'Italie ? Notre conclusion doit être que nous devons nous opposer à la pénétration et à l'expansion communistes. Il faut prendre conscience des énormes avantages dont bénéficieront les démocraties occidentales si leurs armées occupent Budapest et Vienne, libèrent Prague et Varsovie...
Ceux des Américains qui gardaient la tête froide saisissaient parfaitement que le désir de Churchill de frapper Hitler dans les Balkans plutôt qu'en France était foncièrement intéressé. Si son point de vue l'emportait, la Grande-Bretagne s'assurait l'hégémonie dans le bassin méditerranéen, elle contrôlait l'Afrique, l'Orient arabe, l'Italie, la Yougoslavie et la Grèce. L'équilibre les forces cessant dans ce cas de jouer en faveur Etats-Unis, ceux-ci optèrent pour un débarquement en France.
- Si beau soit-il, déclara-t-il un jour, l'art grec offre une plasticité exagérée, qui lui confère une sorte de féminité. Les Romains sont beaucoup plus abrupts. En ce sens, ils sont sans doute plus proches des Allemands.
C'est le contour général qui émeut les Grecs, alors que les Romains, enfants de la perfection logique, ont eux la passion du détail.
Soudain Stierlitz entendit des voix étouffées, des bruits de pas nombreux et pressés. Sa première idée fut : « Une rafle ! » Mais non, c'étaient des voix enfantines. En se retournant, il vit la file docile des écoliers, conduite par une institutrice chaussée de bottes d'hommes. Éculées mais lustrées comme un miroir, nota-t-il machinalement. Une leçon de zoologie. Les gosses regardaient avidement les vitrines et s'efforçaient de ne pas faire de bruit, ce qui communiquait à leurs rapides chuchotis une teinte d'inquiétude. Stierlitz les observa. Les yeux étaient dépourvus de cet éclat espiègle si merveilleux de l'enfance. Ils écoutaient les explications de leur maîtresse avec un air concentré, inhabituel chez les enfants.
« Quelle est donc la malédiction qui pèse sur ce peuple ? se demanda une fois de plus Stierlitz. Par quelle fatalité diabolique ces enfants sont-ils condamnés à ne pas manger à leur faim, à être vieux avant l'âge?
Par quelle aberration de l'histoire des brutes tapies au fond de leurs bunkers avec des stocks de chocolat, de sardines et de fromage ont-ils pu se faire un bouclier de ces gamins fragiles ? Qui a inculqué à ces gosses l'idée criminelle que le but suprême de la vie, c'est mourir pour le Führer ? »
- Le monde maudira Hitler, avait dit Dulles en bourrant sa pipe, mais pas seulement pour les fours de Majdanek et d'Auschwitz... Paradoxalement, l'invasion allemande a déclenché en Russie un développement sans précédent. Elle a montré les immenses potentialités du régime soviétique. Dans toute son histoire, même à l'époque brillante et démocratique de la réforme, jamais la Russie n'avait fait un bond en avant comparable à celui de ces quelques années de guerre. Les Russes ont mis en place d'énormes capacités de production industrielle dans l'Oural et en Sibérie. On peut dire que Hitler a jeté la Russie dans les bras de l'Amérique. Grâce aux réparations allemandes - Staline compte sur vingt milliards de dollars -, les Russes relèveront l'industrie détruite des régions occidentales et doubleront leur potentiel industriel. La Russie deviendra la première puissance européenne.
Je voyais très bien où ces gens voulaient en venir : me faire subir un autodafé humiliant. En d'autres temps j'avais agi de même chaque fois que je cherchais à m'attacher un politicien récalcitrant. Me l'attacher assez pour pouvoir lui confier par la suite un poste administratif élevé ; l'épreuve de l'humiliation personnelle est un bon gage de loyauté ultérieure.
Et c'est ainsi qu'il prit en main l'affaire Runge. C'est ainsi qu'il tua dans l'œuf le danger de voir les Allemands - pour peu que le point de vue de Runge eût triomphé - aborder la fabrication de la bombe atomique dès l'année 1944.
Il est vrai que les nombreuses journées passées auprès du physicien lui avaient permis de constater que le sort même semblait vouloir empêcher l'Allemagne d'acquérir la nouvelle arme : après la défaite de Stalingrad, Hitler refusait les crédits à tous les collectifs travaillant pour la défense nationale qui n'étaient pas en mesure de lui promettre un résultat tangible dans les trois mois, six mois au plus (…) Les physiciens allemands, dont le génie était indiscutable, se trouvèrent en dehors de la zone d'intérêt de leurs dirigeants, et ceci d'autant plus que pas un des chefs de l'Allemagne nazie n'avait d'instruction supérieure, Speer et Schacht exceptés…
Celui-ci s'était jet dans ses bras après avoir traversé la rue sans regarder (un Russe est un Russe, quel que soit le lieu, il s'adapte à tout, sauf qu'il traverse la chaussée sans se soucier des règles de circulation ; plus tard, Stierlitz devait identifier ses compatriotes à l'étranger d'après ce critère)…
La deuxième fois où il avait ressenti ce vide et cette sensation d'irréalité de soi, c'était à Minsk en 1942. Il faisait alors partie de la suite de Himmler et participait avec le Reichsführer à la tournée d'inspection des camps de prisonniers soviétiques. Les prisonniers gisaient au sol, les vivants mêlés aux morts. C'étaient des squelettes, des squelettes vivants. Himmler en avait eu un haut le cœur et son visage s'était fait livide. Stierlitz marchait à ses côtés et brûlait du désir de sortir son walter et de le décharger sur sa face couverte de taches de rousseur et chaussée d'un pince-nez. Le sentiment que cette tentation était parfaitement réalisable lui donnait la chair de poule et le ravissait.
« Et que se passera-t-il après ? avait-il eu la force de se demander. On mettra un autre monstre à sa place et on renforcera sa garde. C'est tout. » Juste avant de vaincre la tentation, son corps s'était fait léger et étranger. Et comme s'il s'était agi d'une hallucination diabolique, il avait repoussé la perception quasi photographique qu'il avait du visage de Himmler. Les taches de rousseur jaunâtres sur les joues et les tempes, nettement brunes autour de l'oreille gauche et noires sur le cou.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire