Et pourtant le danger existait, ce qui donnait à nos rencontres un goût singulier : je me sentais spécialement protecteur à son égard, j’étais presque un héros ; ce que nous faisions nous semblait passionnant, magique. Il n'y avait là rien d’excessif : l'heure la plus calme, pendant toute cette guerre, fut plus forte et bouleversante que le moment le plus intense en période de paix.
Nous aimions aller chaque matin chez le boulanger chercher le pain ; il n'y en avait pas assez pour tout le monde, malgré les cartes de rationnement, si bien que tous venaient faire la queue deux ou trois heures à l'avance, dans le froid de l'hiver ou la canicule, épuisés par la sous-alimentation, l'avitaminose et toutes nos misères, pour attendre des heures, le juron à la bouche ou sans un mot, les adultes essayant souvent de voler leur place aux jeunes : une queue humiliante, inhumaine, qui nous demandait notre dernière parcelle de dignité pour nous donner moins que le minimum permettant de ne pas mourir, et on l'acceptait, car avant tout il ne fallait pas mourir. Nous aimions ces attentes, alors que tous les autres en maudissaient chaque instant, et ce pour les mêmes raisons qui faisaient souffrir et s'indigner les autres : nous avions devant nous deux ou trois heures ensemble, côte à côte, nos mains se touchaient, se serraient en douce, nous échangions nos secrets à voix basse, nous étions un jardin plein de fleurs qu'entouraient le tonnerre, les éclairs, la violence, la frénésie du monde. Ensuite, prenant le morceau de pain, mélange de farine de mais, de terre, de petits cailloux (nous y avons trouvé un jour la queue d'une souris), nous rentrions tout joyeux, et dès lors qu'importait la guerre à côté de cette joie en nous ? Chaque jour nous étions plus forts que la guerre. Car quand la guerre n'existe pas aux yeux d'un homme, elle est déjà vaincue.
Théo, c'était le pianiste belge, professeur au Conservatoire de musique de Thessalonique (…) Il habitait là en compagnie de sa fille, Zizi, une belle blonde de sept ans plus âgée que moi, délurée, aux idées très libres, qui cultivait sa voix de soprano en prenant des leçons avec un professeur connu, une lesbienne, qui venait chez nous ; elles s’enfermaient dans sa chambre et l'on entendait Zizi faire ses vocalises, mais à la fin de la leçon, souvent, le professeur ne partait pas, elles restaient toutes les deux dans la chambre et l'on n'entendait plus rien (…) Il y avait donc Zizi, Charlotte, la femme de Théo, et la mère de celle-ci, tante Lucie, une vieille aussi vive que méchante - une vraie sorcière, comme sa fille ; toutes les deux méprisaient Théo, Zizi n'était qu'indifférente, et lui vivait de plus en plus enfermé dans son propre monde (…) sa famille ne prenait pas soin de lui, mis à part les repas de misère que sa femme lui préparait à contrecœur, lui servait avec aigreur, et qu'il mangeait seul dans sa chambre. Pas un sourire pour lui, pas un mot aimable.
Gioconda s'approcha, me regarda un long moment, et son regard était si intense qu'il semblait vouloir me traverser. Je fis le pas qui nous séparait et elle se jeta dans mes bras, nous joignîmes nos bouches en y mettant tout notre amour et notre désespoir, devant tout le monde, nous n'avions plus de raison de nous cacher, nous ne le voulions plus, notre dernier baiser annonçait au monde entier notre amour.
Alors, chuchotant à mon oreille, elle me demanda pardon pour le mal qu'elle me faisait en partant, en n'ayant pas le courage de rester sans sa famille, pour le chagrin qu'elle me causait. Elle me demandait pardon, à moi ! Elle s'accusait - elle ! - de manquer de courage ! Mes jambes flageolèrent.
Le terrain vague avec ses hautes herbes, ses buissons et l'odeur du thym, n'existe plus. À sa place, à la place de notre maison, s'élève une horreur à étages. Les grands arbres, les murets, la cabane - tout a disparu sans laisser de traces.

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