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dimanche 8 février 2026

« La maison de liesse » d’Edith Wharton (1905)

Cette posture soulignait la sveltesse de son buste et de ses hanches, conférant à sa silhouette une sorte de grâce sauvage - comme si, dryade captive, elle était soumise au protocole de la vie de salon ; et Selden se dit que c'était justement cette pointe de liberté sylvestre dans sa nature qui donnait une telle saveur à ce qu'elle avait d'affecté.


La plupart des timidités ont de semblables compensations secrètes, et Miss Bart avait assez de discernement pour savoir que la vanité intime est en général proportionnelle à la modestie affichée.


Mais la seule pensée de cette autre femme, capable à volonté de s'emparer d'un homme puis de le rejeter, sans avoir à le considérer comme un éventuel facteur favorisant ses projets, remplissait Lily Bart d'envie. Percy Gryce l'avait assommée tout un après-midi - à seulement y songer, l'écho lui revenait de sa voix monotone - mais elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait donner suite à ses premiers succès, se résigner à un ennui renouvelé, être de nouveau disposée à complaire et s'adapter, le tout dans le mince espoir qu'il se déciderait peut-être, en fin de compte, à lui faire l'honneur de l'assommer à vie.


Il aurait été impossible à Mrs Peniston de faire preuve d'héroïsme sur une île déserte, mais avec les regards de son petit monde braqués sur elle, elle prenait un certain plaisir à son comportement (…)

La vie, pour elle, avait toujours été un spectacle, et son esprit ressemblait à l'un de ces petits miroirs que ses ancêtres hollandais avaient coutume de fixer à leurs fenêtres du haut, de manière à pouvoir, depuis les profondeurs d'une impénétrable sédentarité, observer ce qui se passait dans la rue.


Ce qu'elle admirait sans doute le plus en lui, était sa capacité à donner une impression de supériorité aussi évidente que l'homme le plus riche qu'elle eût jamais rencontré.


Les gens pour qui la société est une façon d'échapper au travail en font l'usage qui convient ; mais lorsqu'elle devient ce pour quoi l'on travaille, toutes les relations de la vie s'en trouvent dénaturées.


Pour Miss Bart, comme pour sa mère, se résigner à la médiocrité était une preuve de stupidité ; et il y avait des moments où, consciente de sa faculté à être et à paraître si exactement ce qu'exigeait l'occasion, elle avait presque le sentiment que les autres filles avaient choisi d'être laides et inférieures.


La chaude lueur des pierres lui réchauffait les veines à l’instar d'un vin généreux. Plus pleinement qu'aucun autre signe extérieur de richesse, elles symbolisaient la vie à laque elle aspirait, une vie toute de réserve et de délicatesse où moindre détail aurait le fini d'un bijou et l'ensemble constituerait l'harmonieuse monture du joyau de sa propre exceptionnelle beauté..


Aucun insecte ne suspend son nid à des fils aussi fragiles que ceux qui soutiennent le poids de l'humaine vanité ; et le sentiment de son importance dans un milieu insignifiant suffit pour rendre à Miss Bart la flatteuse conscience de son pouvoir. Si ces gens lui faisaient la cour, cela prouvait qu'elle occupait encore une place bien en vue dans le monde auquel ils aspiraient ; et elle ne dédaignait pas la jouissance de les éblouir par sa finesse, et de faire croître leur étonnement par d'innombrables preuves de sa supériorité.


(…) or l'instinct civilisé éprouve un plaisir plus subtil à profiter d'un adversaire qu'à le confondre.


(…) sa grâce ravalant l'élégance des autres femmes comme le subtil à-propos de ses silences rendait plus indifférents leurs bavardages. 


(…) et la présence, à cette même table, du petit Dabham, de la Chronique mondaine de la Côte d'Azur, soulignaient les idéaux d'un monde où l'ostentatoire passe pour la distinction et les échos mondains pour les annales de la gloire.


Toute la gêne fut pour Mrs Trenor et se manifesta par un mélange d'effusions exagérées et d'imperceptibles réticences. Le plaisir qu'elle affirma bruyamment éprouver à voir Miss Bart prit la forme d'un nébuleux propos général aussi dénué de questions sur son avenir que de toute expression d'un désir de la revoir. Lily, rompue à la traduction de pareilles omissions, les savait tout aussi intelligibles aux autres membres du groupe : même Rosedale, quelque émoustillé qu'il fût par l'honneur de se trouver en pareille compagnie, prit aussitôt la température de la cordialité de Mrs Trenor, la traduisant à son tour par la désinvolture avec laquelle il salua Miss Bart. Trenor, tout rouge et mal à l'aise, avait coupé court à ses salutations au prétexte d'avoir un mot à dire au maître d'hôtel ; et le reste du groupe se dispersa bientôt dans le sillage de Mrs Trenor.

Tout cela ne dura qu'un instant - le garçon, menu à la main, attendait toujours le résultat du choix entre coupe Jacques et pêche Melba - mais Miss Bart, dans l'intervalle, avait pris la mesure de son destin.


« Oh, mais je ne parle pas de votre coterie à vous, comprenez bien : un groupe assez différent, mais très amusant quand même. À dire vrai les Gormer se sont lancés dans une voie qui leur est propre : ce qu'ils veulent, c'est passer un bon moment, et en profiter à leur manière. Ils ont tâté de l'autre genre pendant quelques mois, sous mes distingués auspices, et cela marchait vraiment très bien (…) mais, soudain, ils ont décidé que toutes ces histoires les barbaient, que ce qu'ils voulaient c'était une foule au milieu de laquelle ils se sentiraient réellement chez eux (…) et tous deux aiment bien être les personnes les plus importantes à l'horizon, de sorte qu'ils ont lancé une espèce de spectacle continu qui leur est propre, une espèce de Coney Island des mondanités, où tout le monde est bienvenu à condition de faire assez de bruit et de ne pas se donner des airs. Je trouve moi-même tout cela très amusant... des gens de milieu artiste, si vous voyez, la jolie actrice du moment, et ainsi de suite. »


L'accoutumance retrouvée au luxe - s'éveiller chaque matin assurée de n'avoir nul souci matériel, d'être pourvue de tout - émoussa peu à peu la valeur qu'elle attachait à ces choses, la laissant plus consciente du vide qu'elles ne pouvaient combler.


Il se plaisait à faire comprendre aux Gormer qu'il avait connu « Miss Lily » - car pour lui elle était désormais « Miss Lily » - avant qu'ils n'aient la moindre existence mondaine ; se plaisait plus particulièrement à impressionner Paul Morpeth par l'ancienneté de leur accointance. Mais il laissait entendre que cette intimité n'était qu'une simple ride à la surface d'un flot de mondanités puissant et rapide, le genre de détente qu'un homme aux vastes intérêts et aux préoccupations multiples s'autorise à ses heures de loisir.

La nécessité d'adopter cette vision de leurs relations passées, et d'y répondre sur le ton plaisant qui prévaut entre nouveaux amis, humiliait profondément Lily (…) Avec la lente et inaltérable persévérance qu'elle lui avait toujours connue, il se frayait un chemin au travers de la masse dense des antagonismes mondains. Déjà sa fortune ainsi que le magistral usage qu'il en faisait lui avaient ménagé une prédominance enviable dans le monde des affaires, et créaient, à Wall Street, des obligations que seule la Cinquième Avenue était en mesure d'acquitter. En vertu de ces titres, son nom commençait à apparaître dans les commissions municipales et les œuvres de charité ; il paraissait dans les banquets offerts à de distingués étrangers, et sa candidature à l'un des clubs en vue rencontrait désormais une opposition de plus en plus faible. On l'avait vu une fois ou deux à des dîners chez les Trenor, et il avait appris à parler avec le ton dédaigneux qui convenait des grandes « noubas » Van Osburgh ; tout ce qu'il lui fallait à présent, c'était une épouse dont les relations abrégeraient les ultimes et ennuyeuses étapes de son ascension.


Aussi peu habituée fût-elle à la solitude, il y avait désormais des moments où elle y trouvait une occasion bienvenue d'échapper aux bruits vides de son existence. Elle était lasse de se sentir emportée par un courant de plaisirs et d'affaires où elle n'avait aucune part ; lasse de voir d'autres personnes chercher à se distraire et gaspiller leur argent, alors qu'elle n'avait pas l'impression de compter plus pour eux qu'un jouet coûteux dans les mains d'un enfant gâté.


« Quand on dit que l'amour rend les gens jaloux et soupçonneux - ce n'est rien comparé aux ambitions mondaines ! Louisa ne dormait pas de la nuit, à se demander si les femmes qui nous rendaient visite venaient me voir moi, parce que j'étais avec elle, ou elle, parce qu'elle était avec moi ; et elle me tendait constamment des pièges pour découvrir ce que j'en pensais. J'ai naturellement dû désavouer mes plus vieux amis, plutôt que de lui laisser croire qu'elle me devait la bonne fortune d'avoir fait la moindre rencontre - alors que, tout ce temps, c'était la raison de ma présence auprès d'elle, ainsi que celle du fort beau chèque qu'elle m'a signé à la fin de la saison ! »

Mrs Fisher n'était pas femme à parler sans raison d'elle-même, et l'usage de la parole directe, loin de lui interdire de recourir de temps à autre à des méthodes détournées, lui rendait plutôt, dans des moments cruciaux, le même service que les boniments du prestidigitateur lorsqu'il fait passer des objets d'une manche dans l'autre. À travers la fumée de sa cigarette, elle gardait un regard songeur fixé sur Miss Bart qui, ayant renvoyé sa femme de chambre, était assise devant sa table de toilette et secouait sur ses épaules les ondulations de sa chevelure défaite.


Cette influence, en dernière analyse, se résumait au pouvoir de l'argent : le crédit mondain de Bertha Dorset reposait entièrement sur l'invulnérabilité de son compte bancaire.


Remonter à pied la Cinquième Avenue qui déployait sous ses yeux, dans le vif éclat du soleil d'hiver, une interminable procession de luxueux équipages lui offrant, au travers des petites fenêtres carrées des coupés, la vue de profils familiers penchés sur des listes de visites, de mains pressées remettant cartes et brefs messages aux valets de pied, cet aperçu des roues en perpétuel mouvement de l'énorme machinerie mondaine fit paraître à Lily plus raide et plus étroit que jamais l'escalier de Gerty, plus morne et étriquée la vie à laquelle il conduisait.


Comparée au vaste néant doré que représentait l'existence de Mrs Hatch, la vie des anciens amis de Lily paraissait déborder d'activités programmées. Même la plus irresponsable des jolies femmes de sa connaissance avait ses obligations héréditaires, ses charités organisées, sa part dans le fonctionnement de la grande machinerie civique : et elles étaient toutes unies les unes aux autres par la solidarité de ces fonctions traditionnelles. 


Elle était bien près de le haïr, à présent, et pourtant le son de sa voix, la façon dont la lumière tombait sur ses fins cheveux bruns, celle dont il s’asseyait, se déplaçait, portait ses vêtements, elle avait conscience que mềme ces détails triviaux faisaient profondément partie de sa propre vie. En la présence de cet homme, un calme soudain s'emparait d'elle, et le tumulte de son esprit cessait…


Et, jetant un regard en arrière, elle vit que jamais elle n'avait entretenu de véritables relations avec la vie. Ses parents, eux non plus, n'avaient pas eu de racines, ballottés çà et là au gré des modes, sans existence personnelle qui pût les protéger des inconstances du vent. Elle-même avait grandi sans qu'aucun lieu de la terre lui fût plus cher qu'un autre : pas de centre des primes affections, de traditions dignes et chères, vers lequel son cœur pût se retourner et où il pût trouver force pour lui-même et tendresse pour les autres (…) Tous les hommes et toutes les femmes de sa connaissance étaient comme autant d'atomes tournoyant loin les uns des autres dans quelque folle danse centrifuge : son premier aperçu de la continuité de la vie, elle l'avait eu ce soir-là dans la cuisine de Nettie Struther.

La pauvre petite ouvrière qui avait trouvé assez de force pour rassembler les fragments de son existence et s'en bâtir un abri paraissait à Lily avoir atteint la vérité centrale de l’existence.


Du moins l'avait-il réellement aimée - avait-il été disposé à risquer son avenir sur la foi qu'il avait en elle -, et si le destin avait voulu que le moment favorable passât avant qu'ils eussent pu s'en saisir, il vit que, pour eux deux, ce moment émergeait sain et sauf des ruines de leur existence.

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