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dimanche 25 janvier 2026

« Nul n’est prophète en son pays » de Denis Moreau (2019)

Le passage dans lequel le chœur angélique entonne, dans la traduction ici donnée, « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien-aimés » pose plusieurs problèmes d'établissement du texte grec et de traduction. Il a été compris en deux sens : « paix aux hommes qui sont l'objet de la bonne volonté, de la bienveillance de Dieu » ; ou bien « paix aux homme qui ont une bonne volonté » (…) dans le premier cas, la paix ne semble octroyée, de façon assez restrictive, qu'aux hommes, les « élus », qui reçoivent l'aide (la « grâce ») de Dieu ; dans le second, elle est plus largement offerte à toute personne bien intentionnée. Les traductions actuelles privilégient le premier sens, mais c'est le second qui est passé dans l'usage courant, avec l'expression « hommes de bonne volonté »…

L'iota, l'équivalent de notre « i », est la neuvième et la plus petite lettre de l'alphabet grec, la langue dans laquelle sont écrits les Evangiles (…) Si le sens de l'expression est clair, celui du texte évangélique d'où il est tiré l'est beaucoup moins, car il pose de façon aiguë la question complexe des rapports doctrinaux entre judaïsme et christianisme. D'une part, Jésus semble affirmer qu'il ne faut absolument rien changer (pas un iota) à la Loi et aux prophètes, c'est-à-dire, peut-on penser, aux six cent treize commandements que la Torah (les cinq premiers livres de la Bible, ce que les chrétiens appellent le Pentateuque) contient selon la tradition juive (…)

Au cours de leur tumultueuse histoire, les chrétiens eux-mêmes se chargèrent de montrer l'importance (théologique) que peut avoir l'ajout d'un simple iota et fortifièrent ainsi le sens de l'expression évangélique. À propos de la question alors disputée des relations du Père et du Fils en Dieu, le concile de Nicée (325 apr. J.-C.) proclama en effet (en grec) que le Fils était homoousios, soit, littéralement, de même substance (ousia) que le Père. D'autres théologiens préféraient, littéralement, «changer d'un iota » la formule conciliaire et soutenaient que le Fils était « de substance semblable », homoiousios au Père. On se disputa beaucoup autour de cet iota - la querelle nous parait aujourd'hui quelque peu byzantine mais, théologiquement parlant, la différence est considérable - et les partisans de l'homoousios finirent par l'emporter.


Le terme traduit, dans le texte cité plus haut, par «quotidien», epiousios, a une histoire intéressante. C'est un mot qui n'apparaît nulle part ailleurs dans la littérature grecque antique, et qui est sans doute une création lexicale des rédacteurs des Evangiles (…) saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin, plus attentifs à l'étymologie (en grec, le préfixe epi signifie « au-dessus », «sur», «en outre », et ousia veut dire «substance», «essence»), ont compris qu'il s'agissait de demander un pain qui serait une « supersubstance », c'est-à-dire, peut-on penser, le pain consacré que les chrétiens consomment lors de la messe et où ils reconnaissent le « corps du Christ».


(…) saint Augustin affirmait l'existence d'une terrible massa damnationis ou massa damnata, « masse damnée, condamnée », dont Dieu extrait quelques élus, comme un radeau de la Méduse flottant sur un océan de perdition ; Nicolas Malebranche avançait au XVIIè siècle cette terrifiante statistique - dont on se demande bien néanmoins d'où il la sort: « De mille personnes, il n'y en a pas une vingtaine qui soient effectivement sauvées. » Leur a souvent succédé aujourd'hui une vision plus optimiste stipulant que la possibilité du salut est généreusement offerte à tous les hommes et que rien n'empêche d'escompter que l'enfer est vide ou quasi vide : c'est la thèse soutenue par le théologien Hans Urs von Balthasar, à qui elle valut de nombreuses critiques.


(…) la onzième heure dont il est question correspondait à la fin d'après-midi dans le déroulement d'une journée (on comptait les heure partir de 6 heures du matin) ; de fait, il ne restait alors pas longtemps à travailler (…)

Recevant une femme éplorée parce qu'elle était persuadée que son mari, mécréant qui s'était suicidé en se jetant d'un pont, était damné, le curé d'Ars, un prêtre français du XIXè siècle, lui répondit : « Entre le parapet du pont et l'eau, il a eu le temps de se repentir.»


À la fin des Cahiers de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke explique: « On aura peine à me persuader que l'histoire de l'enfant prodigue ne soit pas la légende de celui qui ne voulait pas être aimé » et présente le plus jeune fils comme étouffé par l'amour envahissant de la cellule familiale, avant d'ajouter, énigmatique: « Nous ne savons pas s'il resta, nous savons seulement qu'il revint ».

L'ivraie désigne, en général, toutes les plantes qui empêchent la croissance des cultures (ronces, liserons, etc.) et, plus spécifiquement, une mauvaise herbe de la famille des graminées.

Elle pousse souvent dans les champs où on a semé des céréales, par exemple du blé. Durant sa croissance, il est malaisé de la différencier des jeunes tiges de blé (…)

Aller semer de l’ivraie dans le champ de son ennemi était une façon de s'en venger. En grec, la langue dans laquelle sont rédigés les Évangiles, ivraie se dit zizanion (zizania en latin).

De là l'expression « semer la zizanie» : c'est provoquer le trouble, la perturbation, susciter la discorde et les disputes.


Le talent (grec talanton, latin talentum) était dans l'Antiquité une mesure de poids d'un lingot d'or ou d'argent (variable selon les lieux : de 27 à 34 kilos) (…) 

L’histoire du mot « talent» est intéressante : il a évolué depuis cette acception initiale concrète et monétaire jusqu'au sens de « capacité, disposition, aptitude naturelles ou acquises à réaliser quelque chose de bien » que nous lui donnons aujourd'hui.

Cette évolution s'est précisément opérée chez les auteurs de langue latine (saint Jérôme au Ve siècle, puis les scolastiques médiévaux) commentant ce passage des Évangiles. En cherchant, comme souvent les auteurs chrétiens interprétant la Bible, quel était le sens spirituel, et non seulement littéral, de ce texte, ils ont identifié ces talents aux dons reçus de Dieu…


Le chapitre 21 de l'Évangile de Jean propose un autre récit de pêche miraculeuse, qui comporte quelques notables différences par rapport à celui de Luc. Jean le situe tout d'abord après la résurrection de Jésus alors qu'il s'agit chez Luc d'un des premiers miracles de la vie publique de ce dernier. Chez Jean ensuite, le filet surchargé de poissons ne se déchire pas : saint Augustin explique qu'il figure l'Église solidement fondée sur le Christ ressuscité, désormais résistante malgré les dissensions (les «schismes») qui la rongent, les coups qui la frappent et la foule disparate qui la compose (…) 

Enfin, Jean apporte une notation remarquable: dans leur filet, les disciples de Jésus aurajent ramené « cent cinquante-trois poissons ». Ce genre d'indications numériques précises étant rare dans les Évangiles, les inévitables amateurs de numérologie ou de spéculations de type kabbalistique s'en sont donné à cœur joie. Certains expliquent que les naturalistes de l'Antiquité avaient répertorié cent cinquante-trois espèces de poissons, et que ce chiffre évoque donc la totalité des hommes. D'autres font remarquer que 153 est le « nombre triangulaire » de 17, c'est-à-dire la somme de tous les chiffres de 1 à 17, lui-même somme de 10 et de 7, nombres considérés dans l'Antiquité comme symbolisant la perfection.


Hegel, qui avait, lui aussi, le sens de la formule, l'a exprimé en ces termes dans La Phénoménologie de l’esprit : « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre… »


(…) le mot [laïc] vient du grec laos, le peuple nomade, par opposition au demos, le peuple sédentarisé. Dans la version grecque de la Bible (la Septante), le mot est appliqué au peuple d'Israël, et il a ensuite été repris par les chrétiens pour désigner le peuple qui chemine à la suite du Christ Pasteur. En choisissant le mot « laïcité» pour désigner leur programme politique, les gens de la Ille République y ont paradoxalement fait entrer le christianisme : le « laïc » ne se comprend que dans la distinction avec le membre du clergé, le «clerc». Les mots par lesquels la sécularisation se pense et se désigne sont eux-mêmes des mots chrétiens sécularisés.


(…) les Évangiles (surtout dans celui de Luc, spécialement attentif aux questions de pauvreté et richesse, et qu'on a parfois appelé pour cette raison «l'Évangile social »)…


Dans le livre 1 de ses Confessions, Augustin dresse quant à lui un portrait terrible de l'immoralité spontanée des enfants, jaloux, capricieux, coléreux, égocentrés, tyranniques.


Au temps de Jésus, on considérait qu'on se rendait impur en touchant les tombeaux (les « sépulcres »). C'est pourquoi ils étaient blanchis pour être bien visibles, notamment la nuit.


En hébreu, shabbat signifie «cessation ».


On trouve ici, sous-jacente, l'idée de ce que les théologiens appellent souvent la « loi naturelle » : toute honnête personne, sans le secours de la révélation chrétienne, est capable de découvrir et de comprendre les principes fondamentaux de la morale (ne pas tuer, ne pas mentir, ne pas voler, préférer la douceur à l'agressivité, se montrer bon camarade et travailleur consciencieux, secourir les miséreux, etc.).


(…) le mot « géhenne » (…) était le nom d'une vallée située près de Jérusalem, où les anciens juifs réalisèrent, semble-t-il, des sacrifices humains (voir Deuxième livre des Rois 23, 10), puis où on entreposa les ordures pour les brûler. Dans la littérature juive, le mot en est venu à désigner un lieu de malédiction, et plus spécialement l'endroit où souffrent (brûlent) les réprouvés après leur mort, c'est-à-dire, dans le lexique chrétien, l’enfer.


L'idée que la vérité puisse rendre libre heurte nos conceptions de modernes, qui tenons tant à pouvoir faire ce que nous voulons et privilégions spontanément cette forme de liberté que les philosophes classiques désignaient comme liberté d'indifférence. La liberté ainsi conçue se manifeste comme pure capacité de choix (…) Rémi Brague la désigne comme la « liberté du taxi »: ce dernier est libre lorsqu'il est vide, ne va nulle part et peut être pris d'assaut à tout moment par le premier venu pour s'en aller n'importe où. Descartes parle quant à lui de « plus bas degré de la liberté», et on peut conjecturer que Jésus l'aurait suivi sur ce point. 

Mais il existe un deuxième type de liberté, la liberté éclairée. Dans ce deuxième cas de figure, nos choix sont guidés par ce que nous percevons clairement être vrai ou bon pour nous (…) une liberté qui se réalise d'autant mieux que nous sommes plus attirés par le vrai ou le bien, et que nous n’avons donc, en un sens, plus vraiment le choix.

(…) C'est là un des aspects théoriquement les plus révolutionnaires du message de Jésus : la vérité n'est pas une chose, un énoncé, la propriété d'une proposition, un état mental, etc. C'est une personne. De ce point de vue, vivre en chrétien, c'est moins croire que (telle ou telle proposition, ou telle interminable liste de dogmes, sont vraies) que croire en Jésus, c'est-à-dire placer sa confiance en lui comme dans celui qui libère.


On trouve aussi parfois vade retro, Satanas, ce qui est fautif du point de vue de la grammaire latine (satanas est le nominatif, satana est ici au cas du vocatif).


« Être pris la main dans le plat » (des variantes plus légères et non évangéliques disent : dans le pot de confiture, ou dans le pot de miel, ou dans le sac), c'est, comme ici Judas, être découvert en flagrant délit d'accomplissement d'un geste qui nous désigne comme coupable.


Diversi sed non adversi, les chrétiens sont « divers, mais pas adversaires », affirmait saint Augustin, Oui, décidément, puissent les catholiques cesser de se chamailler pour des questions de goût et se souvenir qu'il y a de nombreuses demeures dans la maison de leur Père !


Par une série de glissements, le mot judas en est venu à signifier «espion », et, à partir de là, une petite ouverture ou un dispositif optique placés dans une porte ou une cloison, el qui permettent de regarder sans être vu.


C'est ce qu'il signifie en se lavant les mains - un geste dont les juifs pieux ne pouvaient ignorer la signification symbolique, puisqu'il est mentionné dans l'Ancien Testament : « Je me lave les mains en signe d'innocence » (Psaume 26, et « Ceux qui se sont approchés de la victime d'un meurtre laveront les mains dans le torrent et déclareront "Ce ne sont pas nos mains qui ont versé ce sang"» (Deutéronome 21, 6-8).


Et c'est bien une telle idéologie que véhicule aujourd'hui le « développement personnel », dénomination qui traduit l'anglais self help, l'«aide apportée à soi par soi ». Du point de vue chrétien, cette autonomie fantasmatique relève d'une sorte de syndrome du mauvais larron. Il faut pour y échapper admettre qu'on ne se sauve pas soi-même (…) 

Si on la prend au sérieux, la réponse de Jésus au bon larron - «En vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis» (c'est l'unique occurrence du mot « paradis » dans les Évangiles) - est stupéfiante et atteste le renversement des valeurs véhiculé par le message évangélique : le bon larron est la seule personne vis-à-vis de laquelle Jésus prend un pareil engagement, si bien que le seul être humain dont il soit assuré, d'un point de vue chrétien, qu'il se trouve au paradis était un fieffé gredin, voire un grand criminel (on ne crucifiait pas pour des bagatelles !) (…)


Dans tous les cas, contre ces marchands de bonheur proliférant ces temps-ci dans les librairies et qui nous promettent, en quelques exercices faciles et à peine une poignée de minutes, la paix de l'âme, la tranquillité benoîte, le mol indolent oreiller d'une ataraxie ou d'une équanimité placides, paternes, facilement acquises, le christianisme rappelle que nulle vie n'est totalement exempte de négativité, tristesse et noirceurs, ni n'est épargnée par les coups durs et les coups bas que nous administre ce qu'on appellera, en fonction de se convictions, le cours des choses, l'ordre du monde, le hasard, la nécessité, la fortune, voire la providence. En d'autres terme : on n'échappe pas à la croix.


« (…) elle se mit à baigner ses pieds de larmes » (…) De là l'expression « pleurer comme une Madeleine», qui signifie pleurer abondamment.


(…) « ne croire que ce qu'on voit » apparaît comme une expression assez mal formée, d'allure paradoxale : ce qu'on voit, on ne le croit pas, on le sait au contraire, on l'expérimente, alors que la foi porte plutôt, et justement, sur les choses qui ne se voient pas.


On ne sait pas bien d'où vient l'expression « garder le meilleur pour la fin ». Une hypothèse est qu'elle dérive de ce récit dit «des noces de Cana» (…)

Il est remarquable que le premier acte public de Jésus soit de remettre sur un droit et joyeux chemin un mariage qui menaçait de mal tourner. En son rythme ternaire (le premier vin / le moment où le vin manque / le second vin meilleur que le premier), ce récit peut se lire comme l'histoire d'une crise conjugale victorieusement surmontée (…) Le troisième temps, celui du meilleur vin, véhicule alors un message d'espérance à l'adresse des époux engagés dans une mauvaise passe (mais quel couple n'en connait pas ?) : ne baissez pas trop vite les bras, sous les cendres peuvent couver des braises d'où avec l'aide de Dieu (re)jaillira un brasier, un nouvel amour, plus fort, plus goûteux el plus beau qu'avant le passage à vide !


(…) Marc aurait été composé à Rome et pour des Romains après les persécutions de Néron, par un proche de l'Apôtre Pierre…


À partir du IIè siècle, les chrétiens reconnurent l'authenticité et l'inspiration de ces quatre Évangiles, dès lors désignés comme « canoniques», c'est-à-dire reçus selon la règle (kanon en grec) des Églises (…)

Il est possible que certains de ces textes aient été rédigés au moins partiellement en hébreu ou en araméen, mais on n'a pas le trace de ces premières versions. Comme les autres textes du Nouveau Testament, les quatre Évangiles nous sont parvenus en grec, qui était la langue à la fois savante et internationale (l’équivalent de l'anglais aujourd'hui) de l'Empire romain au Ier siècle. Ces textes ne sont pas contemporains de l'existence de Jésus, qu'ils racontent : rédigés entre les années 60-70 pour le premier d'entre eux (probablement Marc) et la toute fin du Ier siècle (Jean)…


Trois historiens romains des Ier et IIe siècles (Pline le Jeune (…) Tacite (…) Suétone (…)) mentionnent aussi son existence dans des passages consacrés aux premiers chrétiens. Chez les juifs,(…) l’historien Flavius Josèphe…


(…) les copies manuscrites conservées sont bien plus nombreuses et plus anciennes que pour la plupart des autres auteurs anciens : nous possédons des fragments des Evangiles datant du IIe siècle et deux copies complètes établies au IVe siècle (à titre de comparaison, les plus anciens manuscrits dont nous disposons pour les auteurs latins Virgile et Jules César datent des VIe et VIIe siècles).


Jésus (…) né (…) aux alentours de l'an 4 avant l'ère chrétienne…


Jésus ne s'est jamais lui-même désigné comme le Messie, préférant reprendre à l'Ancien Testament (Daniel 7,3), et toujours à la troisième personne du singulier, la dénomination assez mystérieuse de «Fils de l'homme» (…), peut-être par souci pédagogique de ne pas se présenter d'emblée comme messie, ou par volonté d'éviter la compréhension sociopolitique (libérateur des occupants romains) que la plupart de ses contemporains juifs avaient de ce mot, ou encore pour souligner la particularité de sa personne et de sa mission.

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