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mercredi 20 mars 2019

« Un moine en otage » de Jacques Mourad (2018)


La guerre transforme les meilleurs hommes en bêtes. Les plus sages y deviennent des fous furieux. Les gentils d’un côté et les méchants de l’autre, c’est bon pour les contes d’enfant. J’ai tout vu et de tous côtés. Je suis moine et prêtre syriaque catholique et ce sont des musulmans sunnites qui ont risqué leur vie pour sauver la mienne et celle de mes paroissiens. Certains de ces amis musulmans sont morts parce qu’ils ont voulu nous aider.

J’ai vécu dans les prisons de l’Etat islamique : j’avais choisi de ne pas porter les armes, j’ai essayé de regarder chaque personne avec bienveillance, je me suis accroché à la prière comme un bouée de sauvetage… et j’ai vu mes bourreaux changer. J’ai vu leurs cœurs s’ouvrir. Je veux en témoigner.

Maman répétait le nom de Jésus ou de Marie en permanence.

Mon père, qui tenait un petit commerce, avait de bonnes relations avec ses fournisseurs musulmans. Ces derniers aimaient travailler avec lui. Comme la plupart des chrétiens, il avait la réputation d’être honnête. Papa ne supportait pas que l’on manque d’intégrité. Elle était même à ses yeux un témoignage précieux à donner aux musulmans. En cela, il ne se trompait pas. La plupart d’entre eux avaient en effet un réelle estime pour les chrétiens réputés loyaux et respectueux de la parole donnée.

Nous restons enfermés quatre jours dans la voiture. Quatre jours sans bouger, sans pouvoir nous lever, étirer nos jambes et nos bras enchaînés, ni même ouvrir nos yeux, que nous ravisseurs ont bandés. Quatre jours brûlés par le soleil du jour qui s‘écrase sur la vitre fermée, et transis par le froid transperçant de la nuit.

Du matin au soir, je plongeai dans la vie de Mar Moussa, je participai à la cuisine, au chantier. Sans parvenir à l’exprimer, j’éprouvais une joie si intense que tout semblait se dérober en moi, comme si je ne maîtrisais plus rien.

« Il faut nous faire accepter des musulmans, devenir pour eux l’ami sûr, à qui on va quand on est dans le doute ou la peine, sur l’affection, la sagesse et la justice duquel on compte absolument. Ce n’est que quand on est arrivé là qu’on peut arriver à faire du bien à leurs âmes (…) Ma vie consiste donc à être le plus possible en relation avec ce qui m’entoure et à rendre tous les services que je peux. A mesure que l’intimité s’établit, je parle, toujours ou presque toujours en tête à tête, du bon Dieu, brièvement, donnant à chacun ce qu’il peut porter (…) selon ses forces et avançant lentement, prudemment ». (Charles de Foucauld, Lettre à René Bazin).

Sans doute à cause du traumatisme, j’ai oublié toutes les prières, tous les chants que je connaissais pourtant par cœur. Ma mémoire est comme effacée. J’ai beau chercher, je ne me rappelle plus rien, sauf le chapelet. Pourtant, au cœur de toutes ces années passées à Mar Moussa puis à Mar Elian, j’avais perdu l’habitude de le réciter, car la répétition des cinquante JE vous salue Marie m’ennuyait. Mais depuis quatre jours, tout cela a changé : les Ave Maria sont comme des SOS que je lance vers le Ciel, avec la certitude inexplicable qu’ils sont entendus.

Sans l’avoir conscientisé, je me suis imposé une règle depuis que je suis aux mains de mes ravisseurs : quand quelqu’un me pose des questions sur ma foi, l’Eglise, les dogmes, je ne réponds pas, quitte à passer pour un imbécile. Je ne veux pas prendre le risque d’affirmer quelque chose qui pourrait être interprété comme un blasphème. Ce serait la décapitation assurée.

J’avais dû obtenir l’autorisation de mon nouvel évêque, celui de Homs auquel j’avais été rattaché. S’il se réjouissait de voir Mar Moussa renaître de ses cendres, il ne comprenait pas vraiment le concept d’une vie monastique et contemplative telle que Paolo et moi imaginions la mener. Les derniers moines avaient quitté la Syrie il y a quelques trois cents ans.

(…) mon rôle n’est pas de lui faire croire ce que je dis, mais de lui dire ce en quoi je crois. La suite appartient à Dieu…

Quand, en 2011, la révolution commença en Syrie, dans la foulée des printemps arabes qui avaient redistribué les cartes politiques dans beaucoup de pays musulmans, les habitants de Qaryatayn ne rejoignirent pas tout de suite les rangs de la contestation. Mais le feu couvait. Seuls les aveugles ou les idéologues refusaient de voir un phénomène de radicalisation religieuse qui avançait à marche forcée. 
En réaction au pouvoir politique, beaucoup de Syriens se laissaient gagner par l’influence du pouvoir religieux, dont le mufti était le représentant local. Comme l’expression d’un profond mécontentement, on commençait à voir des signes très clairs de la renaissance d’un fanatisme musulman : les femmes vêtues de noir et entièrement voilées, les hommes aux barbes longues et aux moustaches rasées qui gardaient leur robe de prière toute la journée, les enfants qui fréquentaient régulièrement les écoles coraniques pour apprendre par cœur les textes sacrés de l’islam.

En entendant que c’est à cause de cela que le calife Bagdadi nous laisse la vie sauve, je suis abasourdi : c’est d’avoir été fidèle à l’Evangile, jusque dans le fait de ne pas prendre les armes, qui aujourd’hui nous sauve la vie ! (…) Nous avons essayé de marcher à la suite de Jésus et voilà que nous aussi, nous faisons l’expérience d’une violence coupée dans son élan : en la refusant catégoriquement, nous avons désarmé ces hommes qui ne jurent d’habitude que par elle. Avec tous mes paroissiens, me voilà aux mains de l’organisation Etat islamique, considérée dans le monde entier comme coupable des pires exactions, qui pourrait nous utiliser pour demande des rançons mirobolantes. Mais notre choix de la non-violence les en empêche.

Dans les territoires gouvernés par l’organisation Etat islamique, il est strictement interdit à des musulmans d’aider les chrétiens, mais ces jeunes et bien d’autres n’en tiennent pas compte. Ils nous portent assistance sans relâche. Ils risquent leur vie pour nous (…) Dans les jours qui suivent, la stratégie fonctionne : nos amis nous fournissent les burqas et, ainsi dissimulées, quelques femmes et jeunes filles parviennent à s’évader.

Il n’y a qu’un seul mot à écrire et je veux le faire en majuscules : INJUSTICE. Si on ne dénonce que la violence de l’islam, on escamote une grande partie du problème. Nous devons accepter de voir l’autre face de la même réalité : l’injustice pratiquée à l’échelle mondiale, qui frappe cruellement et depuis plusieurs générations des peuples entiers, opprimés par leurs dirigeants, réduites à être de pauvres marionnettes dans les mains des puissants de ce monde. C’est seulement la combinaison de ces deux facteurs qui engendre Al-Qaïda, l’Etat islamique, Boko Haram et toutes leurs atrocités : la violence islamique se greffe sur l’injustice mondialisée. Une injustice qui prend des formes diverses, mais qui s’exprime principalement par une domination économique liée à l’exploitation du pétrole, en Afghanistan, en Syrie, en Lybie, en Irak, en Arabie saoudite et même au Nigéria. A cause de cette recherche effrénée de l’or noir, synonyme d’argent et de pouvoir, les pays les plus puissants du monde passent des contrats juteux avec les gouvernements orientaux, aussi corrompus ou autoritaires soient-ils. Ce faisant, ne sont-ils pas, eux aussi, des terroristes ? Peu leur importe le sort des peuples de ces mêmes pays, qui se retrouvent écrasés, sans ressources, sans espoir d’une vie digne, sans avenir.

(…) le monde occidental, où j’ai pourtant beaucoup d’amis, ne réalise pas à quel point sa réussite, sa paix sociale et même son confort matériel sont construits sur un système économique et politique mondial profondément inégalitaire, qui laisse des populations entières sur le bord du chemin.

Notre monde a besoin de miracles, mais malheureusement, il n’y croit plus. Il pense ne plus avoir besoin de Dieu. Pourtant, ne voyons-nous pas combien ce chaos mondial n’est que le résultat de notre refus de Dieu ? Le voilà, le drame d’aujourd’hui : c’est la perte de la foi ! Ne nous trompons pas de combat ; la vraie menace, c’est l’incroyance, et non pas les autres religions. N’ayons pas peur des gens qui prient d’un cœur sincère, même s’ils prient différemment, même si notre perception de Dieu n’est pas la même !

A Noël, les anges ont chanté :  « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » (cf Luc, 2,14). Ils n’ont pas dit : « Paix sur la terre aux hommes baptisés dans l’Eglise ! »

Je suis encore bouleversé quand je pense à ces amis musulmans qui nous ont sauvé la vie (…) Certains en sont même morts.

Sans la prière (…) sans cette heure quotidienne de méditation silencieuse, jamais je n’aurais accepté l’idée d’aimer les musulmans, moi le chrétien d’Orient qui n’avais entendu parler de l’islam qu’en mal depuis mon enfance. Quand Paolo m’invitait à changer mon regard, je pensais que c’était facile pour lui d’aimer les musulmans car il était Européen et il n’avait jamais eu de difficultés avec eux, alors que nous, nous portions toutes les souffrances de nos ancêtres !

Non, n’ayons pas peur des bombes, des attentats, de ceux qui peuvent tuer le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme ! A l’inverse, faisons chaque jour le choix de l’amour, chaque minute, chaque seconde. Dans nos petits gestes du quotidien, nous avons tellement d’occasion de renoncer à la violence.

dimanche 17 mars 2019

« Le livre de Losey » de Michel Ciment (1979)


Mais le grand problème, au niveau personnel et professionnel - qu’on soit acteur, réalisateur ou simple être humain, c’est le degré jusqu’auquel on se permet d’être vulnérable à la destruction, aux blessures, le degré jusqu’auquel on se protège contre cela, risquant alors de perdre toutes les choses qui émanent de cette vulnérabilité(…) Car nous sommes tous terrifiés. Ce dont je parle, c’est d’atteindre une sorte d’équilibre avec la peur, encore une fois, l’équilibre entre la vulnérabilité et la carapace de protection. (1964) 

Les catastrophes de ma vie semblent toujours avoir tourné à mon avantage… 

« J’ai entendu certaines de vos émissions, qui sont très bonnes. Voulez-vous venir à Hollywood ? « 
Je répondis : « Je le crois, mais je n’en suis pas sûr ; quelle est votre offre ? 
-Un contrat de sept ans, commençant à trois cent cinquante dollars par semaine, cinquante-deux semaines par an, toute l’année. »
C’était plus d’argent que je n’en avais jamais vu. Mais je refusai parce que je ne voulais pas de contrat d’esclave. Mon premier mariage se défit alors, à l’amiable, mais irrévocablement… 

Donc en fait Bressler monta le film en ma présence, mais sans moi, et il se plaignit de mon incompétence auprès de L.K Sidney, l’un des vice-présidents, le père de George Sidney, parce que j’avais tourné un film qu’on ne pouvait pas monter. Je rétorquai : « Ce n’est pas vrai. Si vous me laissez faire, il peut être monté. » 
Eh bien, si j’avais échoué à ce moment-là, Dieu sait ce que j’aurais fait. Je n’avais nulle part où aller et j’avais une nouvelle femme qui n’était pas bon marché. Et je me rappelle que j’étais si ému que j’éclatai en sanglots, à ma grande honte.

Je n’avais rien au cœur. Ce n’était que de la panique pure et simple parce que je n’avais rien, pas de famille - ma femme m’avait quitté. Mon fils était en pension aux Etats-Unis. Je n’avais pas de maîtresse. Je n’avais pas d’argent. Je n’avais pas de travail. J’avais quarante-quatre ans. J’étais à l’âge où la plupart des gens atteignent leur maximum, et tout ce que j’avais réalisé ne voulait rien dire.

- Vous semblez très intéressé par les gens esclaves de leurs passions.
- La plupart des gens que je connais le sont. Et la plupart des gens que je connais sont esclaves de leur passé, parce que même si leur passion n’a duré que peu de temps, il y a toujours quelque chose de cette passion qui continue à vous hanter sous une forme ou une autre et refait surface dans votre vie ultérieure. Toute espèce de passion. Pour le travail, pour l’art, pour des lieux. 

Je me rappelle le jour où, dans le couloir de l’hôtel, je me dirigeais vers l’ascenseur avec Robert Hakim - il était très poli et ne vous raccompagnait pas seulement à sa porte, mais jusqu’à l’ascenseur. Il me dit : « Joe, rappelez-vous que je suis très riche et que je ne suis pas obligé de faire ce qui ne me plaît pas. Je ne suis pas obligé de produire ce film avec ce scénario. » Je lui répondis : « Robert, rappelez-vous que je suis très pauvre et que je ne pas non plus obligé de faire ce qui ne me plaît pas. Et je ne veux pas tourner le scénario dont vous parlez. » 

Il y a donc une espèce de terreur qui est lié au renoncement à un grand nombre de garanties qui faisaient partie de notre société sans rien avoir pour les remplacer, parce que la société, elle, n’a pas changé et que nous rejetons les garanties mêmes dont nous avons besoin. Et je ne puis échapper à cette panique que dans le travail. Cela vient peut-être d’une éthique du travail transmise par une éducation puritaine, je ne sais. Je suis un peu perdu, et c’est comme si ma vie n’avait pas de sens, comme si je n’avais rien réussi, et je ressens le passage du temps, de ma santé, comme un fardeau ou comme une faute. 
       
… il est clair que la femme n’avait alors - et c’est toujours en grande partie vrai - qu’une seule arme, le sexe. Si elle veut faire carrière, ou si elle veut avoir une vie stable, ou si elle veut vivre en marge, quelle que soit sa vie qu’elle choisit, elle la réalise par le sexe, d’une façon ou d’une autre, qu’elle utilise sa sexualité ou qu’elle refuse de le faire. 

jeudi 14 mars 2019

« Cahier d’un retour de Troie » de Richard Brautigan (1982)


Se rappeler des choses qui n’ont pas attiré mon attention de façon immédiate ne m’a jamais réellement intéressé. Je pense qu’il s’agit d’une faiblesse de caractère, mais il est un peu tard pour y faire quoi que ce soit maintenant.

Je crois que la seule raison pour laquelle on avait tourné ce film, c’était de lui donner un prétexte pour se déshabiller. Je me demande pourquoi ils avaient choisi le thème de Tarzan pour ça. Les places n’étaient pas chères dans ce cinéma et l’auditoire, très clairsemé, était surtout composé d’épaves humaines qui essayent de tuer le temps qui leur restait à vivre, tout comme moi.

« C’est pour ça que je me trouve en Alaska, me suis-je dit. Pour regarder un corbeau avec un petit pain de hot dog qui lui dépasse de la bouche comme un bateau à rames. »

Au Top-40 des choses les plus atroces qui puissent arriver dans ma vie, il y a prendre l’avion avec la gueule de bois.
Le système nerveux central entre alors en conflit ouvert avec la vitesse et le bruit de l’avion. C’est comme si un chirurgien vous opérait alors que vous êtes encore conscient avec un scalpel dans une main et un manuel dans l’autre, sans jamais cesser de se répéter : « J’aurais dû mieux apprendre », et juste à ce moment-là sa mère déboule dans la salle d’opération vêtue de ses habits de jardin, elle s’approche de moi, regarde le trou que j’ai dans le ventre et hurle au docteur : « Pourquoi a-t-il fallu que je gaspille mon argent à te payer des études de médecine ? », et puis elle fait de grands gestes dans ma direction : « Non mais regarde-moi un peu ce trou ! Qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire maintenant, hein ! J’aimerais bien savoir comment tu vas t’en sortir ce coup-là ! »

Aujourd’hui tout commence par la conversation que j’ai eue hier soir au téléphone avec un ami (…) Je l’ai appelé, pensant qu’il serait peut-être de bonne humeur (…) Je me trompais complètement (…) Au bout de quelques instants, il pleurait (…) Qu’est-ce que je pouvais faire ? à part être son ami et l’écouter… et l’écouter… et l’écouter… et l’écouter jusqu’à ce que le fait d’écouter me laisse tomber un ascenseur de l’enfer au travers de l’âme (…) Les craintes, les doutes et les tragédies intimes dont il parlait étaient autant de choses qui me hantaient depuis de nombreuses années, des zones partagées de mes ténèbres, des choses qu’il fallait que je dissimule pour continuer à vivre. C’était des choses qui s’échappaient parfois de la prison dans laquelle je les maintenais moi-même.

Mon ami s’y connaît un peu en électronique, alors j’ai dit d’accord, et le lendemain le poste de télévision était chez moi. Il m’a fallu un petit moment pour régler l’image vu que mon antenne n’est pas branchée.
J’ai obtenu l’image et mon ami est reparti. J’étais maintenant en mesure de jeter un œil sur le monde de l’autre côté des montagnes. Je pouvais regarder le journal du soir et savoir très exactement où le monde en était arrivé sur la route qui le mène en enfer, et ne pas avoir le sentiment désagréable que tout le monde y allait et pas moi.

Nous avons parlé au téléphone d’une nouvelle qu’elle avait écrite et qui ne marchait pas bien, nous avons parlé de ce qui clochait dedans. Je lui ai dit qu’elle écrivait beaucoup trop loin de sa propre expérience et qu’à ce stade de son écriture, cela ne faisait qu’un peu plus d’un an qu’elle écrivait, elle ferait mieux de rester un peu plus au contact des choses qu’elle sait jusqu’au moment où elle se sentira techniquement assez outillée pour lancer un pont, un pont qui la conduira un peu plus à l‘écart de la vie.
En d’autres termes, je lui ai dit d’écrire sur ce qu’elle connaissait. 
Elle aurait tout le temps qu’il faut pour écrire sur ce qu’elle ne connaît pas.

lundi 11 mars 2019

« Jean Jaurès » de Gilles Candar et Vincent Duclert (2014)


Né à Castres en 1859, assassiné à Paris en 1914, il n’a occupé aucune des fonctions supérieures qui accompagnent le mouvement historique et forgent les mémoires collectives. Ni hommes d’Etat, ni général victorieux, ni artiste majeur, ni savant d’exception, ni pape d’une Eglise, ni tout à fait martyr d’une foi, Jaurès n’a été rien de tel.

(…) tant Jaurès est convoqué pour apporter ce supplément d’âme si nécessaire aujourd’hui à la démocratie ou pour désigner les vertus du socialisme.

Le 13 mars 1912, la Serbie et la Bulgarie jettent les bases de la Ligue balkanique que rejoignent ensuite la Grèce et le Monténégro. L’Empire ottoman est l’ennemi désigné de cette confédération d’Etats qui visent un agrandissement de leur territoire au détriment des possessions européennes de la Porte. Jaurès s’alarme aussitôt des risques de guerre.

Dans L’Humanité du 21 mai 1912, Jaurès dénonce le risque de voir son pays et l’Europe entière entraînés dans un conflit dans les Balkans, prélude à une guerre générale qui serait « le plus terrible holocauste depuis la guerre de Trente ans. »

L’introduction de la justice dans les relations internationales est la garantie de la paix dans le monde. Elle stipule notamment que la diplomatie secrète et les « clauses inconnues » doivent être bannies des traités.

Le 28 juin 1914, à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, l’archiduc François Ferdinand d’Autriche, héritier de l’Empire austro-hongrois, est assassiné par Gavrilo Prinzip, un étudiant serbe. La nouvelle passe largement inaperçue en France. l’opinion se passionne pour le procès de Mme Henriette Caillaux, épouse du ministre des Finances, accusée du meurtre du directeur du Figaro.

Bénéficiant de « l’entier appui de l’Allemagne », l’empereur austro-hongrois brandit la menace de la guerre sans attendre de connaître les responsabilités exactes de la Serbie dans l’attentat du 28 juin.

Jean Jaurès compte toujours sur la force de mobilisation du prolétariat européen pour s’opposer à la guerre.

Pour Max Gallo, « on sent une montée de l’effervescence ouvrière en faveur de la paix. Et Jaurès est en train de gagner son pari de rassembler, autour de son action, toutes les forces du mouvement ouvrier : le Parti socialiste et la CGT. »

L’Humanité est à l’appareil. Jaurès accourt, prend le récepteur et réclame sa sténographe habituelle. Puis, de sa voix lente et bien posée, il dicte son article dont il n’a pas eu le temps d’écrire une seule ligne. Après quoi, il s’adresse gravement à la sténographe : « Faites bien attention, dit-il, cet article est très important. Il ne faut pas modifier un seul mot. Je vais vous le relire. » Et tranquillement, il « relit » l’article qu’il n’a jamais écrit, mais qui est gravé dans sa mémoire du seul fait qu’il l’a dicté.

Les socialiste, les travailleurs de France (…) demandent au gouvernement français (…) d’agir sur son alliée, la Russie, afin qu’elle ne soit pas entraînée à chercher dans la défense des intérêts slaves un prétexte à opérations agressives.

L’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie au début de la nuit (…) La Russie de Nicolas II opte au contraire, dès le matin, du 29 juillet, pour la mobilisation générale (…) mais la crainte de chaque belligérant potentiel de prendre du retard encourage à des décisions de mobilisation irréversibles (…) Si l’Autriche-Hongrie a décidé d’ouvrir le conflit, la Russie a déclenché la guerre européenne, tandis qu’en France le gouvernement est physiquement et politiquement toujours absent.

(…) les différents gouvernements font peser sur les partisans de la paix la menace de les déclarer traîtres à la nation, impliquant de mobiliser contre eux tous les moyens de coercition.

Le bellicisme, qui couve dans les opinions et même dans les partis socialistes depuis près de dix ans, est désormais trop puissant devant les initiatives essentiellement verbales des dirigeants de l’Internationale.

Ses rencontres, ses démarches, au cours du dernier jour de sa vie qui est aussi le dernier jour de paix en Europe, répondent à cet objectif de connaissance, de calme et de décision.

Jaurès comprend son erreur. Il a voulu faire confiance au gouvernement français dans sa volonté d’arrêter la Russie sur la voie de la guerre. Viviani l’a abusé. Le ministère ne s’est jamais imposé aux Russes, contrairement aux engagements de la veille ; pis, le gouvernement n’a pas agi pour stopper l’engrenage. Il n’a pas gouverné.

(…) les socialistes allemands de l’Internationale ont décidé d’obéir à l’ordre de mobilisation générale.

L’assassinat de Jaurès ne fait pas seulement disparaître le dernier rempart contre la guerre, il enlève à la France le seul dirigeant ayant pensé les conditions par lesquelles, dans la guerre, l’esprit de la paix et le parti de la justice pouvaient survivre.

(…) l’effort de Jaurès pour penser la guerre (…) En « historien philosophe », Jaurès a regardé la guerre « de fort près, et bien en face. »

Ce caractère de « Méridional » est une évidence pour les contemporains. Charles Péguy le rapproche de « son autorité de commandement » : « c’est une pente habituelle à beaucoup de Méridionaux, aux pays de chaleur et d’enthousiasme (…), aux pays d’assemblée, de parole, de chant et de musique, de ténors, de verbe, d’attroupement, aux pays de fête, aux pays de soleil. »

Les difficultés matérielles et la faible autorité paternelle favorisent paradoxalement une relative indépendance familiale.

(…) au collège de Castres où Jaurès débuta sa sixième en octobre 1869 (…) le discours de bienvenu adressé en 1876 au préfet de Tarn (…) Le harangueur dépliait son papier sans le lire. Il le savait déjà par cœur (…) Monsieur le Préfet, laissant aux fonctionnaires supérieurs de l’Université le soin de mesurer nos progrès scientifiques ou littéraires, vous avez voulu par votre présence dans cette enceinte, où tous nous vous accueillons avec respect, nous donner un gage de la sollicitude profonde du gouvernement que vous représentez pour l’éducation morale de la jeunesse française. Sans cette éducation en effet, celui-ci serait impuissant à raffermir l’édifice, ébranlé naguère, de notre grandeur nationale.
Chargé d’assurer le respect de nos institutions, il ne peut accomplir son œuvre si, sous un régime où il n’y a d’autorité souveraine et reconnue que celle de la loi, on n’enseigne à la génération nouvelle le culte et, suivant l’expression antique, la pudeur de la loi. En vain travaillerait-il à la restauration de notre gloire, de notre puissance écroulée ! Sans l’éducation morale, il ne peut susciter l’obéissance éclairée, volontaire, ayant pour principe l’amour du pays et des institutions qui le régissent, et seule capable d’assurer nos destinées futures. Aussi le pouvoir veut-il, et vous avez tenu à nos le prouver par votre présence, qu’on prépare la jeunesse française à obéir non parce qu’il le faut mais parce qu’elle le doit, dans l’intérêt de la France ; et à aimer la discipline qui, subie, dégrade l’homme, et librement acceptée, le relève. Il veut que nos âmes façonnées aux vertus publiques et comme forgées par les leçons de nos maîtres sortent de leurs mains toutes faites pour la patrie.
Aussi, Monsieur le Préfet, en réponse à votre visite qui est un honneur pour nous et un appel à notre bonne volonté, je vous le promets au nom de mes condisciples dont je suis l’interprète, nous travaillerons plus tard à servir notre pays comme nous travaillons aujourd’hui à nous rendre dignes de le servir. »

Mais l’inspecteur général insiste et leur assure qu’il pourra bénéficier à Sainte-Barbe de la bourse du collège de Castres et suivre les cours du prestigieux lycée Louis-Le-Grand. A l’issue de sa dernière classe au collège de Castres, Jaurès quitte avec mélancolie un monde où il a été heureux, qui l’a compris et reconnu, emportant le souvenir des bons maîtres, qui lui ont transmis, plus encore que des savoirs et des humanités, la profondeur des relations intellectuelles et le sens de la dignité, voire une certaine idée de la République.

Le 31 juillet 1888, alors jeune député du Tarn, il préside à la distribution des prix du lycée d’Albi. Il veut transmettre aux lauréats la certitude de « ce qu’ils emporteront d’ici dans le vaste monde. » (…) « Vous emporterez tout d’abord le sentiment ineffaçable et le besoin du beau. Ce n’est pas impunément que vous aurez goûté aux émotions de la science et de l’art. Il vous en restera toujours, au milieu même des affaires, et des inévitables vulgarités de la vie, la curiosité forcée des grandes choses. »

Il reste confiné derrière les murs de Sainte-Barbe ou de Louis-Le-Grand, à la fois par nécessité pour ses études et parce que, petit provincial, il ne possède ni les codes ni la familiarité d’une si grande ville.

Ces deux années d’intenses études s’achèvent par de remarquables succès, au concours général et à l’Ecole normale supérieure où Jaurès est reçu premier, en juillet 1878.

La promotion à l’quelle Jaurès appartient, celle de 1878, compte (…) Henri Bergson, à qui le lie autant d’amitié que de rivalité. Leur compétition, qui se joue particulièrement sur le terrain de la philosophie, est de notoriété publique. Certains professeurs l’encouragent en organisant comme dans la classe d’histoire d’Ernest Desjardins, des joutes oratoires (…) Au concours de l’agrégation de juillet 1881, nouvelle étape dans la compétition des deux rivaux, Bergson supplante son rival.Il semble que Jaurès ait été trop confiant dans son talent d’orateur.

(…) le plus jeune député de France le 4 octobre 1885 (…) Ainsi Jaurès ne fait-il pas seulement son entrée au Palais-Bourbon comme élu républicain du Tarn et plus jeune député de France (…) Suivant la coutume parlementaire, Jaurès s’abstient un an de monter à la tribune (…) Il se heurte rapidement aux limites du républicanisme tel que le conçoit Jules Ferry : « Il ne pouvait se satisfaire de la philosophie du père de l’école laïque. Un « monde sans dieu et sans roi », c’était à son goût un peu court. » De là date selon Madeleine Rebérioux son cheminement philosophique vers le socialisme.

« (…) le mouvement des sociétés européennes, depuis bientôt un siècle, peut se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat, écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste. »

Le déclin rapide du mouvement boulangiste et le suicide de son chef du 30 septembre 1891 sur la tombe de sa maîtresse à Bruxelles soulagent les leaders républicains…

Jaurès voit dans la République et son affirmation en France une garantie majeure de la paix générale en Europe.
Le latin est à cette époque la langue des savants et des penseurs qui l’utilisent entre eux pour leur correspondance. On rédige en latin les travaux universitaires jusqu’au début du XXè siècle, du moins une partie d’entre eux. Jean Jaurès intitule sa thèse De germanici socialisme fundamentis (« Des premiers linéaments du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel »). Il se dit heureux d’écrire en latin, « seule langue vraiment internationale. »

la prestigieuse bibliothèque de l’Ecole normale supérieure (…) est dirigée par Lucien Herr (…)

« C’est Herr qui avait amené Jaurès au socialisme ou, pour parler plus exactement, c’est Herr qui avait amené Jaurès à prendre claire conscience qu’il était socialiste » (Léon Blum, « Souvenirs sur l’Affaire »).

(…) son socialisme d’essence intellectuelle mais fortement républicain, patriote, et très critique du marxisme.

Il y a bien pour Jaurès, dans ces années Toulouse, « passage au socialisme » (…) en participant activement à la vie municipale d’une part, en observant de l’autre la politique des républicains et des socialistes depuis son poste avancé de La Dépêche, en approfondissant enfin l’idée socialiste dans ses thèses et dans des textes de fond qui le rattachent à une éthique intellectuelle et philosophique élevée.

Les facultés sont d’emblée la priorité du jeune maire adjoint - il n’a que trente et un ans. La ville de Toulouse a pris du retard dans la réalisation d’un grand pôle universitaire (…) Jaurès rêve de faire des facultés de Toulouse une université d’échelle nationale…

« Pas de politique, pas d’art, pas de religion », déclare-t-il dans La Dépêche le 1er janvier 1890. La politique se résume à celle « des affaires » er de la conservation du pouvoir.

A l’initiative de Léon XIII, l’Eglise catholique adopte une approche plus compréhensive du monde moderne, dans l’intention de s’en rapprocher et d’orienter son évolution. Sur le plan politique, le pape a encouragé l’épiscopat français et à sa suite les fidèles, à se rallier à la République.

L’intérêt de Jaurès pour la question religieuse est d’autant plus fort que l’encyclique pontificale vient après une première encyclique tout aussi cruciale, Rerum Novarum, présentée en mai 1891, qui révolutionne les rapports de l’Eglise et de la société, Jaurès (…) n’hésite pas à qualifier Léon XII de « pape des ouvriers » dans son article du 1er octobre 1891 (…) Jaurès constate avec déception que l’Eglise ne changera pas (…) L’Eglise se révèle « incapable de rompre ses habitudes d’alliances sociales avec les dominants et elle est elle-même construite sur des principes autoritaires et non démocratiques ».

Jaurès s’inquiète des esprits délicats qui vont vers l’Eglise, comme ses anciens camarades Paul Desjardins et Henri Bergson (…) Jaurès évolue progressivement, d’une attitude très compréhensive de l’Eglise, vers une franche opposition que stimule son passage au socialisme.

« Il est absurde que, dans une société démocratique libre, où les hommes sont émancipés politiquement, ils soient des sujets économiquement, et que citoyens, c’est-à-dire souverains dans l’ordre politique, ils soient salariés, c’est-à-dire serfs dans l’ordre économique. Aujourd’hui, les travailleurs, au lieu d’occuper la cité du travail, au lieu d’y avoir leur domicile, sont en quelque sorte campés en dehors des murs. A côté de la cité capitaliste hautaine et close, le prolétariat n’est qu’un immense et misérable faubourg. »

samedi 9 mars 2019

« Ravage » de René Barjavel (1943)


Le développement de la culture en usine avait ruiné les campagnes, attiré tous les paysans vers les villes, qui ne cessaient de croître. A Paris sévissait une crise du logement que la construction des quatre Villes Hautes n’avait pas conjurée.

Elle avait dansé, chanté, souri, parlé, s’était déshabillée, étirée, accroupie, couchée, devant un jury composé d’yeux électriques, de microphones sélectionneurs, de planchers rythmographiques et de vingt autres appareils incorruptibles. Ces juges intègres l’avaient estimée supérieure en tout point à une foule de concurrentes. Seita l’avait engagée  aussitôt.

Depuis plus de deux mois, Paris n’avait pas reçu une goutte de pluie.

Les hommes ont libéré les forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s’en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelque temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c’est-à-dire des êtres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrès moral de ces hommes est loin d’avoir été aussi rapide que le progrès de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction.

En une seconde, l’Amérique, tout à l’heure si proche, venait de reprendre sa place ancienne, au bout du monde. Si cet état de choses durait, nul ne saurait avant de longues années ce qui s’était passé là-bas ce soir. Chacun allait se retrouver dans un univers à la mesure de l’acuité de ses sens naturels, de la longueur de ses membres, de la force de ses muscles. 

Ils n’avaient plus l’habitude de marcher. Et la stupéfaction, autant que la fatigue, leur coupait le souffle. Ils arrivaient dans la salle où sur les candélabres, qui retrouvaient leur rôle délaissé, brûlaient des bougies dont la cire tachait déjà le parquet.

« Plusieurs fois, au cours de l’hiver dernier, des troubles électriques s’étaient déjà produits, et hier au début de la soirée, des postes du monde entier ont signalé une nouvelle baisse du courant. Peu après, ils disparaissait complètement. Tout nous permet de penser que le phénomène est mondial. Sur la terre entière, les moteurs, atomiques ou à combustion se sont arrêtés. tous les avions en vol sont tombés. »

Ils se sentaient dépouillés de leurs différences sociales. Ils s’adressaient la parole sans se connaître, sur ce ton cordial, légèrement ému, que l’on prend pour se parler entre membres d’une famille éprouvée. La menace d’un grand malheur les disposait à oublier pour un instant leurs petits ennuis. Ils étaient prêts à tout se pardonner. Chacun pensait qu’il aurait peut-être besoin de son voisin, et se sentait disposé, à la rigueur, à lui rendre service.

Qu’allait-il devenir, lui qui ne se déplaçait jamais que par le secours des moteurs, qui parcourait volontiers quelques milliers de kilomètres dans sa journée, mais à qui cinq cent mètres paraissaient une distance terrifiante s’il s’agissait de la couvrir à pied ? Il n’avait jamais rien fait de ses mains. Il avait toujours eu, pour répondre à ses besoins, une armée de subordonnés et d’appareils perfectionnés. Leur service impeccable lui paraissait aussi naturel que le bon fonctionnement des organes de son corps. D’un seul coup, tout cela, autour de lui, disparaissait, l’amputait de mille membres, et le laissait seul avec lui-même pour tout serviteur.

Derrière les murs de verre, la chaleur apportée par le soleil s’accumulait. Impossible d’aérer. L’architecte avait tout prévu pour supprimer le moindre contact entre l’atmosphère extérieure et celle que les habitants conditionnaient à leur désir à l’intérieur des Villes Hautes.

Assis sur une chaise électrique, le patient recevait une série de décharges de courant à haute tension, d’intensité soigneusement calculée (…) En 2026, une vague d’énervement et de pessimisme menaça la nation et provoqua une recrudescence énorme de divorces et de suicides. Sur avis du Grand Conseil médical, le gouvernement prit un décret d’urgence. Toute la population passa sur la chaise de choc. Hommes, femmes, enfants, vieillards, chacun reçut son coup de Dépiqueur (…) Certaines grandes entreprises où le travail, particulièrement pénible, excitait énormément à la consommation de spiritueux, avaient fait installer des Dépiqueurs à l’usine même, entre la cantine et l’urinoir. Chaque ouvrir dont la production baissait venait y prendre un choc.

Sur les ponts de ces bâtiments rampaient quelques êtres humains, trop épuisés pour se tenir sur leurs jambes, rescapés de l’enfer et du mal noir, la plupart nus, tous squelettiques, à bout de forces, demi-cadavres dans l’attente de la mort. Quelques-uns étaient étendus près de l’eau, ou dans l’eau même. Certains ne bougeaient plus, endormis ou morts. D’autres se groupaient autour d’un cadavre, le dépeçaient de la dent et de l’ongle, demandaient une prolongement de vie aux restes de chair de celui que la vie venait de quitter. De ce grouillement que la lune peignait d’une lumière sans relief ne s’élevait pas un cri, pas un mot qui rappelât que ces larves avaient été des hommes, mais un concert bas de grognements, de sons inachevés, chuchotés, de bruits de bouches qui mâchent et boivent, de clapotis d’eau, et de mains, de vase, de poisson crevé, de charogne et d’excréments montaient jusqu’aux narines des cinq compagnons hallucinés, qui n’arrivaient pas à s’arracher à ce spectacle.

La grande catastrophe a laissé le souvenir épouvanté, transmis par tradition orale, d’un déluge de feu et d’un mal sans pitié, manifestations du courroux divin contre l’orgueil des hommes.

- Insensé ! crie le vieillard. Le cataclysme qui faillit faire périr le monde est-il déjà si lointain qu’un homme de ton âge ait pu oublier la leçon ? Ne sais-tu pas, ne vous l’ai-je pas appris à tous, que les hommes se perdirent parce qu’ils avaient voulu épargner leur peine ? Ils avaient fabriqué mille et mille et mille sortes de machines. Chacune d’elle remplaçait un de leurs gestes, un de leurs efforts. Elles travaillaient, marchaient, regardaient, écoutaient pour eux.Ils ne savaient plus se servir de leurs mains. Ils ne savaient plus faire effort, plus voir, plus entendre. Autour de leurs os, leur chair inutile avaient fondu. Dans leurs cerveaux, toute la connaissance du monde se réduisait à la conduite de ces machines. Quand elles s’arrêtèrent, toutes à la fois, par la volonté du Ciel, les hommes se trouvèrent comme des huîtres arrachées à leurs coquilles. Il ne leur restait qu’à mourir…

jeudi 7 mars 2019

"V." de Thomas Pynchon (1963)


Elle vit un émeutier en chemise bariolé, couché sur la branche d’un arbre, que deux soldats lardaient de coups de baïonnette. Elle était là, immobile, comme lorsqu’elle attendait Evan au carrefour ; son visage ne trahissait aucune émotion. Comme si elle se croyait l’incarnation d’un principe féminin, complémentaire de toute cette énergie exubérante, explosive du mâle.

Imperturbée, tranquille, elle observait les spasmes des corps blessés, la foire à la mort violente, encadrée et réglée, eût-on dit, à son seul bénéfice, dans ce square minuscule. A travers sa chevelure, les têtes des cinq crucifiés regardaient également et n’exprimaient pas plus d’émotion qu’elle.

mardi 5 mars 2019

"Marcher à l’écriture" de Paul Nizon (1991)


Car le revers de la sensibilité de l’homme centré sur soi, c’est sa froideur envers ses semblables…

« Chez les vrais jeunes gens -qui sont très rares- le désabusement est sans doute un grand charme et quelque chose d’authentique. Ils ont dans quelques expériences goûté par avance la vie toute entière et sont d’emblée fatigués, mais ce n’est pas par manque de force vitale… » (Felix Hartlaub)