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samedi 23 septembre 2017

« Un rêve américain » de Norman Mailer (1967)

Et soudain je compris la lune. […] Je pouvais sentir des lumières parcourir mon corps, flotter comme un brouillard sur les pierres brisées de mon ego tandis que s’élançait une forêt de minuscules, une forêt malodorante d’où émanait toute la puanteur frémissante d’une dent cariée. 

Je me moquais de l’argent, je le haïssais plutôt, j’aurais même pu le mépriser s’il n’était devenu la preuve manifeste de mon inachèvement et de mon manque profond de virilité. 

Dans un nouvel accès d’audace, comme si l’audace était son métier et m’avait mené vers elle, elle leva l’autre main […] et me la tendit afin que je l’embrasse. Ce que je fis, aspirant une grande bouffée d’un sexe brûlant, sentant la fleur, le terre, avec un soupçon de souris malicieuse traversant le jardin, un morceau de poisson entre les dents. 

J’eus soudain l’envie d’éviter la mer et de creuser la terre, le désir violent de sodomiser, sachant son cul bourré de malveillance rusée. 

Son nez, d’une perfection classique, avait juste l’angle volontaire du hors-bord qui franchit la vague. 

De quoi une femme accuse-t-elle son mari ? Elle lui dit d’une manière ou d’une autre qu’il n’est pas suffisamment l’homme dont elle a besoin. 

Il se racla la gorge avec la toux grasse et prolongée du joueur qui a perdu toutes les parties de son corps sauf le déclic de son crâne qui lui dit quand il fait miser. 

J’étais allongé, il me suffisait de toucher du bout du doigt le bout d’un sein, j’avais cette connaissance qui vous vient comme tombe la pluie, j’avais compris que l’amour n’est pas un don, mais un vœu. Seuls les courageux peuvent s’y tenir au-delà d’une courte période. Je pensai alors à Deborah, à toutes les nuits d’autrefois, lorsque j’étais étendu près d’elle avec un amour qui n’était pas celui-là, alors que j’en avais déjà soupçonné l’existence, avec elle ou avec d’autres, des filles avec qui j’avais passé la nuit sans jamais les revoir – car nos trains partaient chacun d’un côté – des femmes que j’avais connues pendant des mois, mais où j’avais trouvé cet amour certaines nuits au fond d’un tonneau de whisky. C’était toujours le même, l’amour est toujours l’amour, on peut le trouver avec n’importe qui, n’importe où. Mais on ne peut jamais le garder. Sauf si vous êtes prêt à mourir pour lui, cher ami. 

Mais je la sentais s’éloigner. Ce qu’elle disait sonnait le creux. 

Nous étions là parce que Deborah lui avait arraché (par téléphone) la promesse d’un entretien après son tour de chant de onze heures. Elle voulait lui faire signer un contrat pour un bal de charité qui devait avoir lieu dans un mois et trois jours. Mais Shago n’était pas dans sa loge après son numéro. Il avait laissé un mot à son habilleur : « Désolé, Lady, impossible d’aller à votre foutue merdasse de charité. »
« Oh mon Dieu, dit Deborah, le pauvre homme, il fait des fautes d’orthographe. » 

Quand elle s’est séparée de toi, je lui ai dit ce que je pensais – nous avons eu une scène. Elle a ouvert son négligé et m’a montré l’endroit de son ventre où elle avait une cicatrice.
- Oui, je la connais.
- C’était horrible
- Oui, c’était une vraie cicatrice
- Elle a dit : « J’ai eu cette mignonne petite césarienne en te mettant au monde, chérie, alors ne te plains pas. Les césariens vous apportent toujours plus d’ennuis que les autres. Et toi, Deirdre, tu es devenue une chauve-souris.» 

Une certaine nuit, au milieu d’un eczéma charnel, me fouettant avec l’idée que je baisais quelque pauvre raclure, je lui ai injecté mon acide, j’ai plongé jusqu’au fond d’un seul mouvement de ma volonté en faisant un serment : « Satan, s’il te faut planter ta fourche dans mon ventre, que je fasse un enfant à cette chienne ! » Et il se passa quelque chose, non, ni soufre, ni feux de Bengale, mais Leonora et moi nous retrouvèrent au fond de quelque dépotoir, dans un lieu effroyable, et je sentis une chose s’accrocher en elle. « Que diable as-tu fait ? » me cria-t-elle, et c’est la seule fois de sa vie qu’elle ait juré. Voilà. Deborah était conçue. 

Le seul signe d’ivresse que donnait Kelly : il sourit légèrement de sa propre remarque. 

mercredi 20 septembre 2017

« Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline (1936)

C’est nous, m’entends-tu ? qu’il estourbira ! Un jour ! Il nous fera notre affaire, ma belle !... Tu l’auras sa reconnaissance !... Ah ! je te l’aurai assez prédit !… T’aurai-je donc assez prévenue, Nom de Dieu !… J’ai la conscience nette !... Ah ! Nom de Dieu de Nom de Dieu ! Sur tous les tons ! Sur tous les toits ! Depuis toujours ! Tant pis ! Alea jacta !...
Ma mère, il lui foutait une telle trouille qu’elle en devenait toute gâteuse ! Elle bavotait, chevrotait, elle avait des bulles… Il l’achevait, il la sonnait totalement. 

Dans les convulsions du chagrin, elle se mâchonnait le bord des lèvres, elle saignait abondamment. J’étais damné, ça faisait plus de doute ! Il recommençait lui, Ponce Pilate, il éclaboussait tout l’étage, il se lavait les mains de mon ordure, à plein jet, à toute pression. Il faisait des phrases entières latines. 

Le vieux, en observant ces splendeurs, il s’en foutait les doigts dans le nez, les trois à la fois à réfléchir, en confusion… A table, il restait toujours comme halluciné. Il devait plus voir son avenir… Il laissait refroidir le « gravy »… Il broutait son râtelier avec une telle force qu’un moment il l’a fait jaillir… Il l’a posé sur la table, juste à côté de son assiette… Il se rendait plus compte du tout... Il continuait à ruminer des bouts de prières, des idées… Un moment il a fait Amen ! Amen ! Puis il se relève tout subitement… Il se précipite vers la porte. Il remonte là-haut quatre à quatre…Les mômes alors, ils se fendaient… 
L’appareil restait sur la table. Nora, elle osait plus regarder personne… Jonkind il s’avançait déjà, il se baissait, il bavait tout plein, il aspirait le dentier du dabe…Jamais ils avaient tant ri. Il a  fallu qu’il le recrache. 

Sûrement merde ! que j’apprendrais rien !... Je retournerais plus charogne qu’avant ! Je les ferais chien encore davantage !... Des mois déjà, que je la bouclais !... Ah ! C’est ça ! Parler à personne ! Ni ceux d’ici ni ceux de là-bas !… Faut se concentrer quand on est mince… T’ouvres toute ta gueule, on rentre dedans. Voilà le travail à mon avis !...
[…]
Langage ! Langage ! Parler ? Parler ? Parler quoi ? 

Elle tournait doucement les feuillets… Elle commençait à raconter. Elle voulait nous lire mot à mot… Ils étaient terribles ses doigts… c’était comme des rais de lumière, sur chaque feuillet à passer… Je les aurais léchés… je les aurais pompés… J’étais retenu par le charme. 

En classe, il refaisait la même chose… Il montait sur son estrade… Il mettait sa cape, la plissée, la magistrale robe… Il restait derrière son pupitre et tout embusqué dans sa chaise, il fixait la classe devant lui… Il se remettait à cligner, il tortillait tous ses doigts en attendant l’heure…. Il parlait plus aux élèves… les mômes pouvaient faire ce qu’ils voulaient… 

Mais depuis que le Jack était parti, c’était plus si drôle au dortoir… le petit saligaud, il suçait fort et parfaitement. 

D’autres difficultés survenaient…Elles se nouent les unes dans les autres, c’est une vraie chipolata. Y en avait bien de trop pour leurs forces… Ils se recroquevillaient dans le malheur, ils se décomposaient, ils se mutilaient du désespoir, ils se morfondaient férocement pour opposer moins de surface…Ils essayaient de se faufiler par-dessous les catastrophes… Rien à faire ! Ils se faisaient cueillir quand même, passer à tabac, tous les coups. 

Puisqu’on était encore tout seuls… que j’attendais dans la boutique… elle a profité de l’occasion, elle m’a encore bien répété, bien doucement, bien affectueusement, mais alors bien convaincue, que c’était vraiment de ma faute si les choses allaient aussi mal, en surcroît de tous leurs ennuis, du magasin et du bureau…

Je m’intéressais qu’à mes déboires et je les trouvais là, tous horribles, j’en puais pire qu’un vieux brie gâteux… Je pourrissais dans la saison, croulant de sueur et de honte, rampant les étages, suintant après les sonnettes, je dégoulinais totalement, sans vergogne et sans morale. 

Ah ! Ah ! Je te l’avais pourtant prédit !... Il te chiera dans la main ! Ah ! Ah ! Il nous a tout bu ! Il nous a tout englouti !... Il pue l’alcool. 

Pouac ! Il retombe sur le tas… Je vois lui écraser la trappe ! ... Je veux plus qu’il cause !... Je vais lui crever toute la gueule… Je le ramponne par terre… Il rugit… Il beugle… Ça va ! Je lui trifouille le gras du cou… Je suis à genoux dessus… Je suis empêtré dans les bandes, j’ai les deux mains prises. Je tire. Je serre. Il râle encore… Il gigote… Je pèse… Il est dégueulasse… Il couaque… je pilonne dessus… Je l’égorge… Je suis accroupi… Je m’enfonce plein dans la bidoche… C’est moi… C’est la bave… Je tire… J’arrache un grand bout de bacchante… Il me mord l’ordure !... Je lui trifouille dans les trous… J’ai tout gluant… mes mains dérapent… Il se convulse… Il me glisse des doigts. 

Je suis dessus l’Hortense !... Je vais l’étrangler ! Je vais voir comment qu’elle gigote elle ! Elle se dépêtre… je lui barbouille la gueule.. Je lui ferme la bouche avec mes paumes… Le pus des furoncles, le sang plein, ça s’écrase, ça lui dégouline… Elle râle plus fort que papa… 

Ils m’abandonnaient dans les larmes le soin d’écraser bien cette fiente, tout ce Courtial abhorré… ce bourbier de vices… de le couvrir en foutrissures imprévisibles, bien plus glaireux que le bas des chiots ! Un amas d’inouïe purulence ! D’en faire une tarte, la plus fétide qui puisse jamais s’imaginer, de le redécouper en boulettes… de le raplatir en lamelles, d’en plâtrer tout le fond des latrines, entre la tinette et la fosse… De le coincer là, une fois pour toutes… qu’on chierait dessus à l’infini !... 

mardi 12 septembre 2017

« Littératures » de Vladimir Nabokov (1941-1958)

Quel est donc le véritable outil que doit utiliser le lecteur ? C’est l’imagination impersonnelle et le plaisir artistique. Ce qu’il faut chercher à établir, c’est, je crois un équilibre harmonieux entre l’esprit du lecteur et l’esprit de l’auteur. Il faut arriver à garder une certaine distance, et à jouir de cette distance même, tout en goûtant pleinement, en goûtant passionnément, en goûtant avec des larmes et avec des frissons, la texture intime de tel ou tel chef-d’œuvre. 

Il nous faut voir les choses et entendre les choses, il nous faut nous représenter les décors, les vêtements, les manières d’être des personnages de l’auteur. 

Nous avons tous des tempéraments différents, et je puis dès à présent vous dire que le meilleur qu’un lecteur puisse avoir, ou cultiver, est un composé de tempérament artistique et de tempérament scientifique. L’artiste à lui seul, dans son enthousiasme, a tendance à être trop subjectif dans son attitude à l’égard du livre […] Si toutefois quelqu’un veut se lancer dans une lecture en étant totalement dépourvu de passion et de patience —  la passion de l’artiste et la patience de l’homme de science —  ce quelqu’un pourra difficilement apprécier la grande littérature. 

Un grand écrivain combine les trois – conteur, pédagogue, enchanteur – mais chez lui, c’est l’enchanteur qui prédomine et fait de lui un grand écrivain. 

Je me souviens d’un destin où l’on voyait un ramoneur, qui tombait du toit d’un haut immeuble, remarquer en passant une faute d’orthographe sur une enseigne et se demander, tout en poursuivant sa chute, pourquoi personne n’avait pensé à la corriger. 

Cette capacité de s’étonner devant des petites choses en dépit du péril imminent, ces à-côtés de l’esprit, ces notes au bas des pages du livre de la vie, constituent les formes les plus hautes de la conscience, et c’est dans cet état d’esprit naïvement spéculatif, si différent du bon sens et de sa logique, que nous savons que le monde est bon. 

L’une des trois principales raisons pour lesquelles le très vaillant poète russe Goumilev fut exécuté par les sbires de Lénine il y a une trentaine d’années fut que tout au long de son interrogatoire, dans le sombre bureau du procureur, dans la salle des tortures, dans les enfilades de couloirs qui menaient au fourgon, dans le fourgon qui l’emmenait au lieu d’exécution, et sur ce lieu même, empli des piétinements du lourd et morne peloton d’exécution, le poète continua à sourire.

Les fous ne sont fous que parce qu’ils ont profondément et imprudemment démantelé un monde familier, mais n’ont pas le pouvoir – ou on perdu le pouvoir – d’en créer un nouveau aussi harmonieux que l’ancien. 

Les romans dont nous nous sommes imprégnés ne vous apprendront rien que vous puissiez appliquer aux bons gros problèmes de l’existence. Ils ne vous aideront ni au bureau, ni à la caserne, ni dans la cuisine, ni dans la chambre des enfants. En fait, les connaissances que j’ai essayé de partager avec vous ne sont que luxe pur et simple […] Mais elles peuvent vous aider. […] à éprouver la pure satisfaction que donne une œuvre d’art inspirée et précise. 

…et si quelqu’un pense qu’il n’arrivera jamais à éprouver de véritable plaisir à la lecture des grands écrivains, alors ce quelqu’un ne doit pas les lire du tout. 

L’essentiel est de faire l’expérience de ce petit frisson dans quelque région de la pensée ou de l’émotion. On court le risque de rater ce qu’il y a de meilleur dans la vie si l’on ne sait pas trouver d’occasion de vibrer, si l’on n’apprend pas à se hisser un peu au-dessus de là où l’on se situe ordinairement, afin de goûter les fruits les plus beaux et les plus rares que peut nous offrir la pensée humaine. 

« Le portrait » de Nicolas Gogol (1835)

Il la reprit maintenant dans le dessein d’y fixer les traits qu’il avait pu observer sur son aristocratique visiteuse, et qui se pressaient en foule dans sa mémoire. Il réussit en effet à les y transposer sous cette forme épurée que leur donnent les grands artistes alors qu’imprégnés de la nature ils s’en éloignent pour la recréer. 

On devinait que l’artiste avait tout d’abord enfermé en son âme ce qu’il tirait du monde ambiant, pour le faire en suite jaillir de cette source intérieure en un seul chant harmonieux et solennel. 

lundi 11 septembre 2017

« Le journal d’un fou » de Nicolas Gogol (1835)

« Je ne pourrais jamais vivre ainsi, je l’avoue. Si on ne me donnait pas de ces gelinottes en sauce ou une aile de poulet… je ne sais ce que je deviendrais. La bouillie à la sauce est bonne aussi. Mais les carottes, les navets, ou les artichauts… ce n’est jamais bon… »
Style extrêmement inégal. On voit tout de suite que ce n’est pas un homme qui a écrit cela. Cela commence comme il faut, puis cela finit à la manière chien. 

Et cette ambition illimitée provient de ce qu’ils ont sous la luette une vésicule qui contient un vermisseau de la grosseur d’une tête d’épingle…

Je suis allé demander à la poste si les députés espagnols n’étaient pas arrivés, mais le directeur, qui est parfaitement stupide, ne sait rien. Il m’a dit : « Non, il n’y a aucun député espagnol, mais si vous voulez écrire des lettres nous les prendrons au cours fixé ». 
Qu’il aille se faire pendre ! Qu’est-ce qu’une lettre ? Une absurdité. Ce sont les apothicaires qui écrivent des lettres… 

Je conseille à tout le monde d’écrire « Espagne » sur un papier ; cela donnera : « Chine ».

Demain à sept heures, s’accomplira un étrange phénomène : la terre s’assiéra sur la lune. 

dimanche 10 septembre 2017

« Le désert intérieur » de Marie-Madeleine Davy (1983)

(…) un texte appartenant à un traité hermétique de l’ancienne Egypte. Connue sous le titre d’Asclépius, cette prophétie concerne l’effondrement de l’Egypte spirituelle, cette terre des dieux, des temples de la piété, du culte qui deviendra veuve de ses dieux protecteurs. Ceux-ci l’abandonneront. Ils quitteront la terre égyptienne pour « remonter le ciel ». Avec le départ des dieux, l’homme basculera , il n’aura plus envie de vivre mais de mourir. « L’homme pieux sera tenu pour fou, l’impie pour sage.  ; le frénétique passera pour un brave, le pire criminel pour un homme de bien. » On rira de ceux qui croient à l’immortalité des âmes. Quant aux « anges malfaisants », ils se mêleront aux hommes et les contraindront à la violence et aux crimes.

Les prophètes et visionnaires de tous les temps - les vrais comm les faux - qui annoncent les malheurs sont crus avec facilité. Si l’un deux parlait d’une ère de paix, on prendrait son dire pour une plaisanterie ou bien encore on la fixerait pour une date tardive, la remettant ainsi à un « plus tard » concernant les générations futures.

Cette sacralisation désacralisante provoque aujourd’hui un regain d’intérêt pour la voyance, les prédictions, les présages, le spiritisme, la nécromancie, voire les horoscopes et une certaine forme de métapsychie qui relève principalement d’un psychisme dégradé, d’une incapacité métaphysique et surtout d’une carence de l’intelligence spirituelle.
Si nous avons par moments l’illusion que Dieu se retire du monde, c‘est parce que le monde se retire de lui. En nous éloignant de sa présence, nous pouvons avoir l’impression de son abandon. Or c’est nous qui somme absents. En étant absents de Dieu, nous nous retirons de l’humanité. Sacraliser le monde signifie le quitter, ne plus l’aimer, puisque l’amour n’est rédempteur que dans la mesure où il passe par Dieu, vit en Dieu qui seul est sacré.

Dieu étant présent dans l’homme - par la création à l’image divine - celui-ci contient le sacré à la façon d’un vase. Tel est le mystère de l’homme. L’étincelle divine est sacrée, mais l’homme en tant que créature appartient au monde profane voué à la mort. C’est en découvrant cette étincelle divine et en plongeant en elle que l’homme peut enfin participer à la sacralité divine.

Le plus sage est ne pas sous sentir entamés par l’ère de la machine et de la décomposition de ce qui a pu faire vive nos aïeux. Et cela en revenant à l’essentiel auquel des hommes ont pu, à toutes les époques, donner leur adhésion.

Les chrétiens préparaient le retour du Christ qu’ils attendent encore, car ils n’ont pas compris que le retour du Christ s’effectue dans les cœurs des hommes, comme le dira Origène.

(…) la déchristianisation a déjà commencé dans la jeune Eglise, l’Evangile n’a été vécu dans sa plénitude que durant les deux premiers siècles. Et c’est déjà beaucoup dans une histoire d’hommes ; cela fait plusieurs générations.

Jung avait montré que le désaccord avec soi-même provoque la conscience et donne le sens de la responsabilité.

Si l’homme ne croyait pas à la possibilité de son évolution intérieure, il lui serait inutile de l’amorcer. Dans la pensée antique et chrétienne se retrouve communément cette possibilité de progrès qui ne comporte aucun terme.

Comme l’a montré François Daumas, l’attrait irrésistible pour la solitude est très ancien. On le trouve en Egypte dès le IIè millénaire. Ainsi « une quinzaine de siècles avant que les Antoine et les Macaire recherchent l’isolement du désert pour y trouver Dieu », de nombreux solitaires s’adonnaient à la prière dans le silence du désert.

En Egypte, selon François Daumas, l’idéal de la retraite solitaire a préparé la voie du monachisme chrétien qui plus tard prendra naissance dans la même région. La sagesse des Thérapeutes et des Esséniens sera toujours considérée comme un modèle de vie contemplative.

Ces Juifs que sont les Thérapeutes sont influencés par la philosophie grecque et aussi par la sagesse égyptienne. Il apparaissent former une sorte de relais entre les philosophes grecs -  s’éloignant de la foule - et les ascètes chrétiens qui, dès le IIIè siècle, fuiront le monde en gagnant les déserts (…) ils récusent la dureté spartiate (…) Ils conservent une « mesure » que les Pères du Désert ignoreront (…) les Thérapeutes étaient aussi consacrés au culte et à la guérison du corps et de l’âme. Ils (…) se réunissaient une seule fois par semaine, le samedi, afin de célébrer ensemble le sabbat. Eloignés du tumulte des villes, ces amants de la solitude aimaient les jardins, les lieux solitaires afin de méditer la Loi dans le silence ; ils ne choisissaient pas les les déserts comme le feront plus tard les ascètes chrétiens.

Le texte sacré montre comment le désert est une réplique de la création divine avant que l’homme organise la terre à son gré, construise des villes dans lesquelles la voix divine n’est plus perçue, car les hommes pris dans l’agitation des cités cessent de se tourner vers la face de Dieu.

A moins d’appartenir à une secte exigeant le célibat, tout Juif se mariait jeune, vers dix-huit ans, et devait avoir des fils.

Ce qui est éternel n’a pas à s’affliger de la brièveté du temps dont il est devenu indépendant.

(…) le besoin de contact, éprouvé par l’homme de la collectivité, répond à son absence de structure ; on pourrait dire à son manque d’être. La foule est juxtaposition, addition d’individus et non de personnes (…) La masse ne favorise pas la fraternité humaine, ni l’intersubjectivité et encore moins la communion.

Dans la solitude, l’homme peut se croire patient et humble tant qu’il est privé de relation extérieure ; que l’occasion naisse à propos d’une soudaine contrariété, le retour à la nature première s’effectue au galop.

L’Eternel à refusé à Jérémie « la joie d’aimer » et de faire couple : « tu n’épouseras pas de femme, tu n’auras ni fils ni filles. » (16,2) et voici Jérémie célibataire dans un peuple où le non-mariage était insensé.

« Lolita » de Vladimir Nabokov (1955)

Je tirai quelques amusements de cette nuit de noces, tant et si bien que la pauvre bécasse finit par avoir une crise de nerfs quand l’autre se leva. Mais la réalité ne tarda pas à s’affirmer. Les bouclettes blondes découvrirent leurs racines mélaniques ; le duvet se mua en brosse sur ses mollets rasés ; sa bouche palpitante et moite, si amoureusement que je la gavasse, trahit bientôt une ignominieuse ressemblance avec l’orifice homologue qui béait crapeaudesque, sur le portrait bien-aimé de sa défunte maman ; et bientôt, au lieu d’une pâle enfant des rues, Humbert Humbert eut sur les bras une massive et bedonnante baba, avec une poitrine ballonnée, des jambes trop courtes et un cerveau quasi inexistant. 

Que diraient mes éditeurs, ces personnages hautement académiques si je citais dans mon manuel la « vermeillette fente » dont parle Ronsard ou ce « petit mont feutré de mousse délicate, tracé sur le milieu d’un filet escarlatte », de Remy Belleau… ? 

D’emblée, j’eus la certitude que je pouvais embrasser en toute impunité sa nuque ou la commissure de ses lèvres et qu’elle se laisserait faire – mieux : elle fermerait les yeux selon les préceptes de Hollywood. Une double glace à la vanille nappée de chocolat brûlant – guère plus exceptionnel que cela. 

Avis était une enfant grassouillette aux jambes velues, un bourgeon latéral…

dimanche 3 septembre 2017

« Contes de la folie ordinaire » de Charles Bukowski (1972)

Et un soir où je rentrais du boulot :
« Enlève ces fringues dégueulasses !
- Qu’y a-t-il, chérie ?
- Tu m’as entendue, salopard ! A poil ! »
Sarah avait un peu changé depuis notre rencontre. J’ai enlevé mes fringues et mon caleçon et je les ai jetés sur le canapé. Sarah me toisait.
«Beuark, un vrai sac de merde !
- Quoi chérie ?
- Je dis que tu ressembles à un tonneau de merde ! 
- Enfin qu’est-ce qui te prend mon lapin ? Tu cherches des histoires ?
- La ferme ! Regarde autour de ton ventre, des vrais pneus ! »

Je suis allé aux chiottes et j’ai lâché une belle merde biéreuse. Puis je suis allé au lit, branlette, et dodo. 

L’illustre poète français ne débandait jamais. Tôt levé, il s’échauffait avec une heure de yoga. Puis il se plantait devant la glace pour s’admirer en pied, essuyait trois perles de sueur et commençait à tripoter son énorme queue et sa paire de couilles. Il les soulevait avec précautions, pour mieux les flatter, et il relâchait le paquet, PLOC.
Il m’arrivait alors de traverser la pièce vers la salle de bain, où j’allais vomir…Quand je ressortais :
« Dis donc, Bukowski, tu n’as pas sali par terre, au moins ? »
J’aurais pu crever, il s’intéressait d’abord à son carrelage.
« Non André. J’ai tout envoyé dans le trou adéquat.
- Bravo fiston ! »

J’étais resté marié avec ma première femme pendant deux ans et demi. Un soir, des gens arrivent. Je dis à ma femme :
« Je te présente Louis Petit-Cul, et celle-là c’est Marie, la Reine de la Pipe Minute, lui c’est Nick le boiteux »
Puis je me tourne vers eux et je commence :
« Ma femme… ma femme… ma… »
A la fin je la regarde et je dis :
« Bordel c’est quoi ton nom au fait ?
- Barbara. »

C’est alors, à la lueur des bougies, que j’ai remarqué les oreilles du maître zen. Translucides dans la lumière, on les aurait dites taillées dans le plus fin des papiers cul.
Le maître zen avait les oreilles les plus fines que j’ai jamais vues. Là résidait son pouvoir. Il me fallait ces oreilles. Pour emporter en voyage, donner au chat ou planquer sous l’oreiller. 

Je me suis levé, j’ai marché jusqu’à la belle-mère, je lui ai retroussé la robe sur les cuisses, embrassé vite fait ses jolis genoux, puis mes lèvres ont commencé à remonter. 
Les bougies faisaient mon affaire. Le reste aussi.
« Hé ! (Elle s’est réveillée en sursaut.) Keske vous faites ?
- je vais te baiser jusqu’à l’os, je vais te baiser jusqu’à ce que la merde te sorte du cul ! Keske t’en dis ? »
La belle-mère m’a repoussé et je suis tombé à la renverse sur le tapis. Je me suis retrouvé à plat dos, en train de gigoter pour me remettre d’aplomb. 

- Dan ?
- Oui oui ?
- Tu connais pas un coup ?
- Quoi ?
- Tu connais pas une femme au pieu dans le quartier et qui mouillerait pour un malheureux 20 centimètres ?
- Ces poèmes…
- Merde aux poèmes ! Du cul, mec, du cul ! 

jeudi 31 août 2017

« Si par une nuit d’hiver un voyageur » d’Italo Calvino (1979)

Tu jettes le livre sur le plancher, tu le lancerais bien par la fenêtre, et même à travers la fenêtre fermée, entre les lames du store, tu voudrais voir ces cahiers importuns lacérés et dispersés les phrases mots morphèmes phonèmes au point que les reconstruire en discours soit exclu ; à travers les vitres, et tant mieux si elles sont incassables, pour transformer le livre en vibrations ondulatoires, spectres polarisés ; à travers le mur, pour qu’il s’émiette en molécules et en atomes, passant entre les atomes du ciment armé, se décomposant en électrons, neutrons, neutrinos, particules élémentaires de plus en plus subtiles ; à travers les fils du téléphone, pour le réduire à des impulsions électroniques, un flux d’informations, secoué de redondances et de bruits , qui se dégrade enfin dans un tourbillon d’entropie. Tu voudrais le jeter hors de la maison, hors du bloc de maisons, hors du quartier, de la communauté, du département, de la région, du territoire national, du Marché commun, hors de la culture occidentale, de la plate-forme continentale, de l’atmosphère, de la biosphère, de la stratosphère, du champ de la gravitation, du système solaire, de la galaxie, de l’amas des galaxies, et l’envoyer plus loin encore, là où l’espace-temps n’est pas encore arrivé, là où il rencontrerait le non-être, et même le non-avoir-été sans avant ni après, et se perdrait enfin dans la négativité la plus absolue, la plus radicale, la plus incontestable. 

Voici donc : la Lectrice fait son heureuse entrée dans ton champ visuel, Lecteur […] Ne perds pas de temps alors, tu disposes d’un bon sujet pour attaquer la conversation, un terrain commun, pense un peu, tu peux faire étalage de tes lectures vastes et variées , allons lance-toi, qu’est-ce que tu attends ?
- Alors, vous aussi, hein, le polonais ? dis-tu d’un trait. Mais ce livre qui commence et s’arrête là, on s’est fait avoir, parce que, vous aussi, à ce qu’ils m’ont dit, moi, c’est la même chose, savez-vous ? Essayer pour essayer, j’ai renoncé à celui-là et je prends celui-ci, une étrange coïncidence, non ? 
Bon. Tu pouvais peut-être arranger un peu mieux ta phrase, mais enfin les idées principales tu les as fait passer. 

Mais si une vérité individuelle est la seule qu’un livre puisse renfermer, autant accepter d’écrire la mienne. Le livre de ma mémoire ? Non : si la mémoire est vraie, c’est tant qu’on ne la fixe pas, tant qu’on ne l’enferme pas dans une forme. Le livre de mes désirs ? Eux aussi ne sont vrais que quand leur impulsion opère indépendamment de toute volonté consciente. La seule vérité que je puisse transcrire est celle de l’instant que je vis. 

Le texte sacré dont on connaît le mieux dans quelles conditions il a été écrit, c’est le Coran. Entre la totalité et le livre, les intermédiaires étaient au moins deux : Mahomet écoutait la parole d’Allah et la dictait à son tour à ses scribes. Un jour qu’il dictait à Abdullah, à ce que rapportent ses biographes, Mahomet s’arrêta au milieu d’une phrase. Le scribe instinctivement, lui suggéra la conclusion. Distrait, le Prophète accepta comme parole divine ce que lui avait dit Abdullah. Ce fait scandalisa le scribe, qui abandonna le Prophète et perdit la foi.
Il se trompait. 

jeudi 24 août 2017

« Traité des vertus - I - Les vertus et l’amour » de Vladimir Jankélévitch (1947)

L’intention ressemble au plaisir dont quelques milligrammes rayonnent, par une espèce de radioactivité rétrograde et progressive, sur les longues semaines sans joie. 

La sincérité, qui a pour condition le courage, la modestie pour conséquence, est comme un condensé de toutes les vertus. Le courage aussi, qui n’est pas tant vertu que manière d’être de toute vertu, se découvre fidèle, généreux, humble et vérace – Et l’amour enfin, vivante fontaine […] de chaque mouvement vertueux, l’amour n’est pas autre chose que la vertu en toute vertu. 

(…) point de vue froidement utilitaire, égoïste, sec et rationaliste, qui dans le rapport d’amour met l’accent sur l’objet aimé ; Agathon est cet objet adulé, cet objet choyé et particulièrement sensible au miel de la flatterie et de la cajolerie. Dans le discours ésotérique de Diotime, au contraire, Eros devient ερωυ, amour-sujet, amour-aimant ; et cet amour là est actif, conscient et viril ; il est profondément absorbé dans la féconde besogne d’engendrement, il s’oublie lui-même extatiquement dans la visée intentionnelle de l’aimé. 

La laideur aimante est braquée vers l’autre ; mais la beauté aimée en fait d’amour ne connaît que la philantie, la coquetterie et la complaisance ; son « autre » n’est même pas un alter ego : comme l’image de Narcisse dans un étang, cet autre est elle-même !
L’amour n’est pas fait pour être idole, bibelot ou belle Hélène : car l’amour n’est pas une chose, mais un désir, mais un mécontentement et une fructueuse incomplétude. Il a la peau rugueuse et les cheveux en broussaille. C’est donc un rude amour, non point un Cupidon efféminé ni une poupée ni même en général un dieu tel qu’est le dieu bourgeois et propriétaire d’Agathon : Amour est plutôt un démon famélique et en état d’absolue dépossession ; son immortalité même, il ne la savoure pas paisiblement comme l’attribut inaliénable d’une nature olympienne, mais il doit la conquérir dans l’angoisse passionnée et dans le mal d’amour. 

(…) le travail, s’il ne donne jamais quelque chose à dire, donne au moins les moyens de dire à condition que l’on ait déjà quelque chose à dire. 

Cet enchevêtrement inextricable du dedans et du dehors, cette ravissante submersion, ce bain de l’âme dans l’océan de sa nuit ne définissent-ils pas l’engagement éthique, qui est une participation de toute la personne par opposition à l’indifférence esthétique, qui est une vue optique et contemplationiste sur le monde ? 

(…) car il est seul créateur et seul novateur […] Le courage choisit dans la nuit […] Le courage […] est la vertu de faire effectivement.

… l’acte le plus solitaire de la vie, c’est-à-dire la mort, sera donc aussi celui qui exige le plus grand courage. On meurt seul, disait Pascal. 

… les œillères du courage (…) Les décisions courageuses se prennent toujours plus ou moins dans la nuit d’un aveuglement momentané, et pour ainsi dire en fermant les yeux ; même délibérées, elles ont toujours, à la dernière minute, l’aspect d’une option aventureuse et d’un pari à pile ou face.

Ainsi, parie, selon Pascal, celui qui prend la décision aléatoire de la foi. 

Frapper en rêve son insulteur, rêver de grandes victoires imaginaires n’est rien de plus qu’un tour de chant ; ce qui est coûteux et pénible, c’est l’arrachement à la torpeur de la continuation, le dépassement de toute économie : c’est cela qu’il faut faire douloureusement, difficilement, courageusement ; cela qui nous impose l’intensité de l’effort le plus exigeant, la plus grande dépense d’énergie, la plus cruelle et la plus déchirante rupture de toutes nos habitudes. 

C’est la panique devant l’effectivité et c’est la phobie du péril métempirique qui retiennent dans leur bourgeoise continuation les frileux, les douillets et les avares. 

Pourtant l’opposition du courage et de la persévérance correspond bien à deux attitudes possibles de l’homme relativement à l’obstacle : l’une, que l’on dirait volontiers statique ou défensive, consiste à en supporter le choc de pied ferme, tandis que l’autre, agressive et spontanée, va à son devant. Le Stoïcisme, qui est le point de vue de la fermeté d’âme, en est resté à la première.  La constance du sage, « constantia sapientis », n’est que cette ténacité d’un vouloir acharné à se vaincre lui-même, mais résigné à subir, comme une fatalité inévitable, l’ordre de l’univers ; le sage, selon Descartes, Epictète et Marc-Aurèle, veut se changer lui-même plutôt que la fortune. 

Tel est le sens de cette « résignation » stoïque qui n’est pas, comme la patience chrétienne, espérance et attente d’un bienheureux avenir, mais plutôt accommodation au destin et soumission sans joie ni amour véritables. 

volens nolens, c’est-à-dire en faisant contre mauvaise fortune bon cœur…

Il n’y a pas de maux nécessaires… Quels maux, après tout, seraient nécessaires ? La lèpre, au treizième siècle, pouvait passer pour nécessaire… 

Avec la démocratie et la science conspire enfin une certaine représentation dynamiste de la nature et de l’esprit. Nietzsche a bien compris que la résignation impliquait le dogmatisme et l’objectivité d’un destin conçu comme donné statique. 


Toutefois le courage, mouvement centrifuge, n’est pas à confondre avec la curiosité ambivalente du péril […] La curiosité est aussi égoïste que le courage est généreux. 

« Le puits » d’Ivàn Repila (2013)


Si seulement tu étais capable de voir ce que je vois. L’obscurité du jour. Mais aussi cette chaleur inexplicable, si proche de l’amour… Tu ne la vois pas ? Tu ne sens pas ce liquide qui nous enveloppe comme des fœtus ? Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche.

"La désobéissance" d'Alberto Moravia (1973)

Ces objets, cet argent n’étaient pas seulement des objets et de l’argent, mais aussi les fils vivants et tenaces de la trame dont était tissée son existence. 

… comme l’on hait quelqu’un qui vous a dominé et contre qui l’on s’est rebellé.

mercredi 2 août 2017

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson (1878)

(…) il m’apprit le véritable cri ou le mot maçonnique des âniers : « Prout » !

Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air, par contre, elle s’écoule, légère parmi les astres et la rosée et les parfums. Les heures y sont marquées par les changements sur le visage de la nature. Ce qui ressemble à une mort momentanée aux gens qu’étouffent murs et rideaux n’est qu’un sommeil sans pesanteur et vivant pour qui dort en plein champ.
(…) dans ma vaste chambre l’air se renouvelait la nuit entière (…) Le monde extérieur de qui nous nous défendons dans nos demeures semblait somme toute un endroit délicieusement habitable. Chaque nuit, un lit y était préparé, eût-on dit, pour attendre l’homme dans les champs où Dieu tient maison ouverte.

Bientôt, une large bande orange, nuancée d’or, enveloppa mon âme devant cette graduelle et aimable venue du jour. J’entendis le ruisselet avec plaisir. Je cherchai autour de moi quelque chose de beau et d’imprévu. Mais les pins sombres immobiles, la clairière déserte, l’ânesse qui broutait restèrent sans métamorphose. Rien n’était changé sinon la lumière et, en vérité, elle épandait tout un flot de vie et de paix animée et me plongeait dans une étrange jubilation.

Non seulement la vie était rendue intolérable en Languedoc, mais la fuite y était rigoureusement interdite. Un certain Massip, un muletier bien renseigné sur la topographie et les sentiers de la montagne, avait déjà mené plusieurs convois de fugitifs en sécurité à Genève.

Alors, en un endroit où se groupaient plusieurs châtaigniers droits et florissants qui formaient îlot sur une terrasse, je fis ma toilette dans l’eau du Tarn. Elle était merveilleusement pure, froide à donner le frisson. Les bulles de savon s’évanouissaient comme par enchantement, dans le courant rapide et les roches rondes toutes blanches y offraient un modèle de propreté. Me baigner dans une des rivières de Dieu en plein air me paraît une sorte de cérémonie intime où l’acte d’un culte demi-païen.

Quelques pas plus loin, je fus rejoint par un vieillard en bonnet de coton sombre, aux yeux clairs, au teint hâlé, au léger sourire émouvant. Une petite fille le suivait, conduisant deux brebis et un bouc, mais qui resta dans notre sillage, tandis que le bonhomme marchait à mon côté (…)
Connaissez-vous le Seigneur ? me dit enfin le brave homme.
Je lui demandai de quel seigneur il voulait parler. Mais il répéta seulement sa question avec plus d’emphase et, dans les yeux, un regard significatif d’espoir et d’intérêt.
Ah ! fis-je, pointant un doigt vers le ciel, je vous comprends maintenant. Oui, oui, je le connais. C’est la meilleure de mes connaissances.
Le vieillard m’assura qu’il en était heureux. « Tenez, ajouta-t-il, frappant sa poitrine, cela me fait du bien là. Il y en a peu qui connaissent le Seigneur dans ces vallées. »
(…) Sa manière d’agir me toucha profondément et, maintenant encore, son souvenir m’émeut. Il craignait d’être importun, mais il ne quittait pas volontiers ma compagnie une minute et il semblait ne jamais se lasser de me serrer les mains.

(…) on peut bien fouler une religion sous les rudes sabots des chevaux pendant un siècle et ne la laisser que plus vivante après cette épreuve. L’Irlande est toujours catholique ; les Cévennes sont toujours protestantes. Une pleine corbeillée de lois et de décrets, on plus que les sabots et gueules des canons d’un régiment de cavalerie ne peuvent modifier d’un iota la liberté de penser d’un laboureur. D’apparence, les gens de la campagne n’ont pas beaucoup d’idées, mais telles qu’ils les ont, elles sont hardiment implantées et prospèrent d’une façon florissante par la persécution (…) Il est catholique, protestant ou Frère de Plymouth, dans le même sens irrévocable qu’un homme n’est pas une femme ou une femme n’est pas une homme.

On s’étonne seulement que ces gens-là ne furent pas plus souvent pris par surprise, car cette légion de Cassagnas (…) bivouaquait sans postes de sentinelles, laissant ce soin aux anges du Dieu pour lequel elle combattait (…) Un traître n’avait besoin de nulle recommandation pour s’insinuer dans leurs rangs ; il lui suffisait de « savoir chanter des psaumes ».

(…) pendant octobre et novembre 1703 quatre cent soixante villages et hameaux furent par le feu et le feu complètement anéantis.

Pendant douze jours, nous avions été d’inséparables compagnons ; nous avions parcouru sur les hauteurs plus de cent vingt kilomètres, traversé plusieurs chaînes de montagnes considérables, fait ensemble note petit bonhomme de chemin avec nos six jambes par plus d’une route rocailleuse et plus d’une piste marécageuse (…) Le père Adam pleura quand il me la vendit. Quand je l’eus vendue à mon tour, je fus tenté de faire de même. Et comme je me trouvais seul avec le conducteur du coche et quatre ou cinq braves jeunes gens, je n’hésitai pas à céder à mon émotion.

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Présentation de Gilles Lapouge

(…) un autre écrivain anglais, le bon Laurence Sterne qui, un siècle plus tôt, eut maille à partir lui aussi, avec un âne (…) qui refusait de bouger car il s’employait à grignoter des feuilles de navet et de chou (…) A la rigueur, Sterne pourrait se mettre en courroux contre d’autres animaux, les chats ou les chiens, mais un âne, comment le battre alors qu’avec ses grands beaux yeux désolés il vous regarde, l’air de dire : « Ne me frappe pas ; si tu veux pourtant le faire, cela t’est permis… »
Stevenson n’a pas de ces délicatesses : il hurle et gronde, quitte ensuite à battre sa coulpe, un peu comme ces personnages de Dostoïevski qui passent leur temps à se prosterner aux pieds de leurs victimes et à réclamer leur bénédiction.

(…) l’âne a le double avantage de son extrême lenteur et de son entêtement qui, sans arrêt, déporte l’itinéraire programmé vers des lieux imprévus, sans souci de cohérence, de performance ou d’érudition.

Il est de surcroît très sociable : dès qu’il aperçoit un autre âne, il va lui dire bonjour pour établir un petit commerce. Il présente par conséquent un des traits qu’Ernst Jünger relève chez les vrais aventuriers : partout à l’aise, il entre en complicité avec n’importe quel étranger. Il ne chemine point. Il dérive.

Stevenson a fait le calcul : un parcours qui eût demandé une heure et demie à un homme seul, Modestine l’accomplira en quatre heures.

La leçon de Modestine ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Stevenson (…) explique l’infériorité du chemin de fer sur la charrette et que la lenteur fait le succès d’un vrai voyage (…) Oui, rien ne vaut la marche à pied qui permet de « s’incorporer  de plus en plus au paysage matériel », de devenir ce paysage…

(…) l’avion a créé un nouveau mode de déplacement, le voyage immobile, le néant de voyage.

(…) l’ennui est l’un des ingrédients les plus précieux de tout voyage.

Ainsi ce livre nous présente-t-il avec clarté les deux grandes manières de voyager : d’un côté, l’exotisme traditionnel (…) dont l’ambition est de résoudre l’autre au même, d’éclairer et donc d’abolir l’inconnu, de faire du proche avec le lointain, du familier avec le saugrenu (…) Misérables voyages que ces cours d’université et ils vont au rebours de leur ambition : s’ils gagnent en vérité, ils ruinent ce qui fait l’être même de l’étranger : sa résistance à nos familiarités.
Modestine, elle, illustre la deuxième manière de voyager. Pénétrée de l’idée que l’exotisme commence à l’incompréhensible…

De même que Modestine suit systématiquement la plus mauvaise route, celle qui mène à l’envers du but, Stevenson préconise la saison la moins favorable au voyage : il entend aborder un pays sous son plus mauvais jour (…) il fallait de l’audace pour explorer l’une des régions les plus sauvages et les plus froides de la France au début même de l’hiver (…)

Stevenson frémit à la pensée que ces montagnes du Gévaudan sont sur le pint de rentrer dans la civilisation, grâce au prochain chemin de fer : « Une année ou deux encore et ce sera un autre monde. Le désert est assiégé. »

L’âne est détaché du temps, de l’histoire quand le cheval est un produit du temps. Le cheval évolue avec les siècles : cheval de labour, cheval de guerre, cheval de cirque, cheval de manège, cheval de randonnée, cheval pommelé ou alezan (…) L’âne est un être platonicien, à lui-même semblable en tous temps, en tous lieux.

L’ânesse ne fait pas le détail : le temps, elle ne connaît pas, voilà tout.

(…) par son dégoût des grandes routes qui conduisent au villes ou bourgades. Elle a remarqué que les rassemblements d’hommes rassemblent aussi des pendules (…) Comme on s’éloigne des métropoles, on s’enfonce dans une durée d’une autre tessiture (…) 
Sur ce chapitre, Stevenson donne quitus à Modestine. Il se soumet à ses préceptes. S’il a fort voulu quitter la grande ville, c’est d’abord en vue de quitter la civilisation de l’horloge qui fait injure à la création (…)
Pas de pendule dans le Paradis terrestre : « C’est un peu comme si le règne millénaire du Messie était arrivé à son terme, quand nous jetterons nos montres et nos pendules par-dessus le toit de nos maisons et quand nous oublierons le temps et les saisons. »

(…) les ânes (…) sont généralement de culture catholique car ils conservent, à travers les brouillards de leur parcours terrestre, le souvenir étincelant de la Sainte Vierge à laquelle ils ont donné un bon coup de main, dans la crèche, au moment de la naissance du Christ. La crèche fut le jour de gloire des ânes (plus encore que l’entrée du Christ à Jérusalem) et elle s’est imprimée de manière indélébile dans leur mémoire…

Le voyage dans les Cévennes s’achève après treize jours…