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vendredi 10 mai 2013

"Savoir attendre" de François Roustang (2006)


L’attente dont je parle est faite pour créer un état de disponibilité, pour nous mettre en état de souplesse à l’égard des choses, des personnes ou des évènements.

Les relations ou connexions dont nous sommes faits sont d’une « infinie richesse ».

La force ou la faiblesse d’un vivant humain est une fonction relationnelle. Si les liens aux autres et au monde sont limités en nombre et en qualité, ou bien s’ils reproduisent toujours les mêmes formes, nous demeurons exténués, au bord de la dépression ; si, au contraire, ces liens sont innombrables et toujours prêts à s’adapter aux fluctuations de l’environnement, alors la puissance est à notre porte.

(…) ouvrir les portes et les fenêtres de noter demeure pour y laisser pénétrer le souffle porteur de toutes les formes d’autres vies.

(…) on ne peut décider que dans l’indépendance à l’égard des deux termes ouverts au choix, que dans l’indifférence à l’égard de l’un et l’autre.

(…) les humains tiennent plus à leur souffrance qu’à leur bonheur (…) Sans doute veulent-ils préserver ce qu’ils connaissent fort bien et ne pas courir le risque immense de recevoir ce qui ne dépendra pas d’eux en totalité.

« Empruntez un chemin que vous ne connaissez pas pour aboutir en un lieu que vous ignorez pour y faire quelque chose dont vous êtes incapable. »

Quand j’interprète mon problème, j’en fais un objet extérieur à moi. Je me pose comme sujet face à lui. Je suis comme un juge qui analyse mon cas ou comme un médecin qui formule un diagnostic. Je ne suis plus à l’intérieur de mon problème pour le transformer.

D’abord mettre un terme à la rumination, celle qui porte sur nos remords, nos regrets et nos ressentiments. Ce petit jeu qui nous occupe et nous épuise doit prendre fin.

Si le corps se meut à certains moments et dans certaines conditions, il emporte toute l’âme, les pensées, les sentiments, les émotions, les amours et les haines.

Passivité parce que l’on va recevoir ce que l’on ne connaît pas ; formidable initiative pour que les pores de l’esprit et de la peau se vident dans l’attente de ce qui pourrait même ne jamais advenir.

Le mal-être, quelle que soit sa forme, relève toujours de la rigidité et de l’étroitesse (…) En d’autres termes, si nous allons mal, c’est que nous ne voyons pas, que nous n’entendons pas, que nous ne sentons pas. En nous immergeant dans le sentir sans réflexion, nous réapprenons la finesse et la perspicacité du sentir (…) Ce sentir propre au vivant est d’abord un laisser se mélanger toutes les données et ensuite une attente que tout retrouve sa place.

(…) la transe est par définition une redistribution des cartes ou, si l’on veut, une agitation généralisée pour que toute chose reprenne sa place sans les contraintes des habitudes ou les voies balisées d’avance.

(…) il fallait en vérité être certain qu’il n’y avait plus aucune chance de sortir de l’impasse, ce qui consistait ensuite à se désister de toute prétention à être à l’origine de la trouvaille, soit comme bon élève appliquant les recettes enseignées, soit comme maître se croyant devenu expert. L’impersonnalité est la condition de l’invention et, en l’occurrence, de l’invention ou de la réinvention de l’existence, ce que nous appelons le changement.

Dans toute thérapie par l’hypnose, ce qui est visé est une modification d’un rapport, qu’il s’agisse d’un rapport à soi-même, à son corps ou aux divers aspects de son entourage.

lundi 6 mai 2013

« On/off » d’Ollivier Pourriol (2013)


En régie :
- Ce qui compte, ce n’est pas vraiment la brièveté, mais plutôt la vitesse. D’abord pour piquer la parole. Il faut avoir le réflexe de commencer à parler avant d’avoir quelque chose à dire.

En coulisses avec un technicien :
- C’est écrit sur le conducteur. Avec le timing à la seconde. Mais personne ne me briefe. Ni avant, ni après. Tu crois que je dois demander des conseils à la répét’ ?
- Surtout pas. Observe bien. A la répét’, personne ne dit rien, pour ne pas se faire piquer ses questions.
(…)
- C’est le principe de l’émission. On balance des chroniqueurs à proximité du superprédateur et on regarde qui s’en sort. Ne crois pas que les gens regardent un talk show : ils regardent, comme dans une arène, qui bouffe qui, qui survit, qui crève.
(…) Il te donne la place du mort. Quand il te donne la parole, il te regarde fixement, sans un sourire. Il attend. Il observe. Il juge. Si les gens rient, il rit avec eux.

………… 

- Si tu fais un truc qui a du contenu, et que le lendemain on te dit que tu as fait une audience de merde, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même. Avec ton contenu, tu auras perdu de l’audience. Alors que si tu fais une émission de pur rythme, sans contenu, d’humeur, comme ils disent, et que tu fais une audience de merde, ça sera la faute à pas de chance, incompréhensible, ou un accident malheureux. Une mauvaise soirée, la faute à la lune. On oublie et on recommence. C’est le principe de précaution. Contre le contenu.

Bar d’hôtel dans le VIIIè, avec un chroniqueur
- Le seul conseil que je puisse te donner, c’est d’être plus avec nous. Plus dans l’humeur. Sois moins cérébral. Essaye d’être un peu moins intelligent, voilà.
- (…) J’ai l’impression d’arriver dans un dîner de famille comme une pièce rapportée, un étranger ou un huissier. Après l’émission, tout le monde disparaît sans un mot, c’est assez mystérieux, on dirait un tour de magie.

Restaurant japonais de luxe, avec le producteur
Bon, en première partie, sur le direct, tu as un problème de rythme.
Un problème de rythme ? Tu crois pas que j’ai un problème de place pour commencer ? Je ne vais pas couper la parole à mes voisins pour en placer une ! (…) Toutes mes interventions sont coupées au montage.
Ah bon ?
Il reste une question sur trois, les bons jours. Tu ne regardes pas ton émission ?

Sortie de plateau avec un technicien
- Si tu ne veux pas être coupé au montage, il ne faut pas attendre ton tour pour parler. Tu dois parler avant la fin des applaudissements. Même si tu n’entends pas ce que tu dis, ils ne pourront pas te couper parce qu’ils n’auront pas de point de montage (…) Ou alors si c’est un invité international, tu te cales dans l’intervalle, juste quand l’incité a fini sa phrase, mais avant que le traducteur ait terminé. Comme ça tu n’interromps pas l’invité, et tu ne peux pas être coupé, parce qu’ils n’ont pas de point de montage non plus.

…………… 

- Tu t’enfonces sous la terre. Et quand tu débarques sur le plateau, c’est comme dans Gladiator, quand il entre dans l’arène avec les lumières dans la gueule, le vacarme des applaudissements, et vous qui attendez assis derrière votre grande table (…) On t’accueille, on t’assied, on te questionne. On dirait un tribunal souterrain (…) On a l’impression que vous êtes trop nombreux. Qu’on va pas s’en sortir vivant.

- C’était quoi, cette sirène ?
- Ils ont appelé ça l’alerte CSA. Ils l’envoient soi-disant quand le candidat a terminé son temps de parole.
(…) Mais pour une fois qu’on ne peut pas leur reprocher d’interrompre un invité, ils ne vont pas se gêner. D’habitude, c’est un problème insoluble. Comment faire taire celui qu’on a invité tout en lui faisant croire qu’on l’a invité pour parler ?

Au bureau, préparation de l’émission
- Il est chiant, Bayrou, il veut jamais rien faire.
- Et puis, il fait jamais court. On dirait vraiment un prof.
(…)
-  La dernière fois déjà il a refusé d’entrer dans la « Boîte à questions ». Il a dit qu’il ne faisait plus ce qui le gonflait.
- En même temps, il continue à venir dans l’émission.
- Il a besoin de nous.
- L’autre jour, il voulait changer la date de son émission parce qu’il était en déplacement. Non mais pour qui il se prend ?
- Ben il est en campagne quand même ?
- La campagne, tu peux le dire. S’il trouve plus important de faire un meeting bouseux en province, il faut qu’il change de métier.
- Et puis il s‘habille comme un prof de sciences nat’.

……………

- Comment tu sais qu’ils ne te reprennent pas à la rentrée ? Ils te l’ont dit ?
-Personne ne dit rien. Mais tout le monde le sait.
- Mais qui t’a viré ?
- Personne. Je l’ai appris en le lisant sur Internet. En même temps, j’avais appris mon recrutement en lisant Libé.

- Quand il y a trop d’argent en jeu, tu sais comme c’est, on ne peut plus rien dire. On se contente d’émettre des signes. Et même des signes de signes. On ne veut pas de l’intelligence, on veut les signes de l’intelligence (…) Le rire est un signe que s’adressent les rieurs, indépendamment de la blague.
-  Quand tout le monde fait comme si c’était drôle, ça le devient ?
-   Pas vraiment. C’est plutôt que ça n’a même pas besoin de l’être. Ce qui compte, c’est les signes.
-   C’est ça, au fond, une émission d’humeur.
-  Voilà. Si tout le monde fait semblant d’être de bonne humeur, le contrat est rempli (…) Ne déplaire à personne, faire de la drague de masse. Toujours essayer de faire son intéressant. C’est ça qui est dégoûtant. Devoir faire semblant d’être intéressant. Devoir se battre pour prendre la parole alors que la parole ne se prend pas, elle se partage.

Bar d’hôtel avec un producteur télé

-  La pensée ressemble à un ciel d’orage, il faut accepter la confusion, le désordre, le danger de l’improvisation, le risque de ne pas trouver. Il faut du temps, une certaine lenteur, qui produit des éclairs de manière sporadique, imprévisible. Un ralentissement du monde qui permet, de temps en temps, la vitesse absolue de la pensée.
-  Un éclair, puis la nuit.
-  Voilà. Dans l’autre sens. La nuit, puis un éclair. Alors qu’en télé, on est tout le temps dans la clarté, en pleine lumière. Pas le temps pour le risque. Juste des bulles préfabriquées. De temps en temps un éclair. Mais c’est un accident. Invisible, parce que sur fond de lumière. Pas de place pour la nuit, pas de temps pour l’obscurité. Tout est prévu. C’est ça, produire, en télé (…) Si tu veux rester, ne dis jamais ce que tu penses. Quand quelqu’un dit ce qu’il pense, ça provoque un silence gêné. Tout le monde regarde ses chaussures (…) Tu sais ce que disait Nietzsche ? On peut juger de la qualité d’un esprit à la quantité de vérité qu’il est capable de supporter. (…) Là c’est l’inverse. On juge de la qualité d’un individu à la quantité de mensonge qu’il est capable de supporter.

…………

-  Tu sais ce que disait Platon, que les philosophes devaient être rois ? Là, les rois ce sont les cancres. J’ai été prof, je les connais toutes, les techniques pour faire semblant de savoir sans avoir appris, pour parler d’un livre qu’on n’a pas lu, dire du bien d’un film qu’on n’a pas aimé, poser une question écrite par quelqu’un d’autre, répéter une information qu’on vient de te souffler à l’oreille (…)
-  Tu me disais que les fiches étaient faites par des génies.
-  Comme au collège. Les bons élèves font les devoirs des mauvais, qui leur filent un pain au chocolat pour les dédommager (…) A chaque fois qu’on m’a dit que j’étais intelligent, c’était pour me signifier mon inadaptation. C’est très paradoxal, parce que l’intelligence c’est l’art de s’adapter. Et donc plus on me disait que j’étais intelligent, plus on me prenait pour un con.

dimanche 14 avril 2013

« Quatre petits bouts de pain », de Magda Hollander-Lafon (2012)


Je n’envie pas, cependant, ceux qui n’ont pas connu la faim, parce qu’ils ne connaîtront jamais la joie d’une miette de pain.

Je ne peux oublier nombre de mes compagnes qui s’entraidaient, la nuit, à se pendre dans la toilettes, au fond de la baraque, avec pour corde des lambeaux de leurs vêtements.

J’entends encore la voix chaude d’une camarade qui était là depuis cinq ans et nous disait : «  Ayez confiance dans la vie. Chassons le désespoir. Cultivons l’amitié entre nous. Rassemblons nos forces. Ne perdons pas courage : les faibles ne vivent pas ici. Il nous faut survivre. Il nous faut des témoins. »

Ma vie s’est arrêtée à seize ans, en pleine crise avec mes parents. A Auschwitz, j’ai quitté ma mère et ma sœur, sans un regard, sans un geste, et lorsque je me suis interrogée sur leur absence, une kapo polonaise d’un ton indifférent m’a dit : « Regardez la cheminée en flammes, ils sont déjà tous dedans ». Ma vie s’est arrêtée, une seconde fois.
J’étais pétrifiée par l’horreur de cette vision, par le remords de n’avoir pu dire au revoir aux miens, leur demander pardon.

J’ai senti qu’en moi, il y avait un espace où les bourreaux n’avaient aucun accès.

J’ai demandé à l’arbre : « Parle-moi de Dieu » et il a fleuri. » J’ai fait mienne cette parole de Rabîndranâth Tagore.

Mes traversées m’ont fait comprendre que rien ne m’est dû.
Que tout est don.

Nous ne sommes jamais guéris. Nous sommes en chemin vers la guérison.

Les nuages noirs cachent souvent le soleil, mais nous savons qu’il est là et n’attend que de se lever dans nos cœurs.

Je l’avais ouvert à une page au hasard et j’avais été touchée et émerveillée par la lecture de Matthieu 25 : « J’avais faim et tu m’as donné à manger. J’avais soif et tu m’as donné à boire. J’étais nu et m’as vêtu. » Je me suis dit en moi-même : « Voilà quelqu’un que j’aimerais connaître. » Et Il n’a jamais cessé de m’accompagner depuis.

Lorsque c’est Toi qui m’inspires, les mots attendent en silence pour être inscrits dans un moment de grâce.

L’amour est gratuit, léger comme un souffle. Il transfigure le quotidien en un royaume où il fait bon vivre.

L’amour m’a appris à vivre chaque instant comme s’il était le dernier. Je me laisse recevoir par l’instant présent. Chaque présence m’offre un moment unique. Sa beauté m’apaise ; de là, j’entends ce que Tu ne dis pas. La joie de vivre, c’est le ciel sur la terre.

mardi 2 avril 2013

« Le visage de Dieu » d’Igor et Grichka Bogdanov (2010)


… vous ne trouverez aucune marguerite avec sept pétales. Ou seize.

Le cosmos est soumis à une formidable expansion qui le propulse vers l’infini.

Einstein le sait mieux que personne : si la théorie défendue par Lemaître est correcte, alors l’Univers doit avoir un commencement, loin dans le passé. Et dans ce cas, ce n’est pas seulement la matière qui jaillit du néant, mais l’espace et le temps eux-mêmes !

Jusqu’en 1924, l’idée qu’on se faisait de l’Univers était des plus simples, pour ne pas dire naïve. L’univers ? Il se réduisait à la Voie lactée, voilà tout ! Il ne pouvait exister en tout et pour tout qu’une seule galaxie – la nôtre  et rien d’autre. Or, coup de tonnerre : les observations d’ Hubble et Humason montrent, sans contestation possible, que l’Univers n’est pas fait d’une seule galaxie mais de millions (peut-être même de milliards) d’autres.

(…) la publication en 1948, d’un des articles les plus célèbres en cosmologie : l’article « Alpha, Bêta, Gamma », nommé ainsi parce que les noms des trois auteurs Alpher, Bethe et Gamow ressemblaient au trois lettres de l’alphabet grec (…) l’hydrogène et l’hélium n’ont peu être formés que durant les cinq premières minutes qui ont suivi le Big Bang ! Et plus jamais après !

En 1949 apparaît le mot Big Bang lui-même, durant une émission de radio sur les ondes de la BBC (…) l’un des astronomes les plus célèbres d’Angleterre (…) en se moquant ouvertement des « idées saugrenues » de Gamow, lâche dans le feu de la discussion une trouvaille qui fait mouche : « Big Bang ».

Dans les écoles et les cercles soviétiques (…) on apprend que la matière est le fondement de la réalité, qu’elle est infinie et, bien sûr, éternelle (…) pour le physicien marxiste David Bohm, les partisans du Big Bang sont des « traîtres à la science qui rejettent la vérité scientifique pour parvenir à des conclusions en accord avec l’Eglise catholique. »

En cette année 1965, pour les deux découvreurs du rayonnement fossile, le choc est immense (…) Une sorte de souffle thermique absolument uniforme, écho lointain de la phénoménale « explosion » qui, il y a plus de 13 milliards d’années, a donné naissance à notre espace-temps. Cette immense tempête de photons, d’une puissance inimaginable, s’est levée 380 000 ans après le Big Bang.

Le Big Bang a été un instant de brusque création à partir de rien.

(…) toutes les cinq secondes, notre Univers s’accroît d’un volume égal à celui de notre galaxie !

Les auteurs de ce qui allait devenir les fameux « théorèmes de Singularité » sont deux jeunes théoriciens anglais, encore pratiquement inconnus, Stephen Hawking de Cambridge et Roger Penrose d’Oxford. Leur démonstration est sans faille : il existe une Singularité – un point mathématique – l’origine de notre Univers !

Les deux employés de Bell ont débusqué ce qu’on appelle le rayonnement fossile, ou encore le fond diffus cosmologique. Il s’agit d’une onde froide. Et même très froide : à peine 2 degrés 7 au-dessus du zéro absolu.

(…) bien avant l’an 380 000, cet étrange magma qui n’avait pas du tout le visage de l’Univers tel qu’il apparaît de nos jours, était dominé par la lumière. Un océan de lumière écrasant. Mais aussi tellement brûlant que toute cette lumière était, en quelque sorte, « engluée » dans la matière primordiale. Les photos étaient déjà là, mais ils étaient prisonniers des particules de la matière naissante. A chaque fois que l’un d’eux s’échappait, il était presque immédiatement rattrapé par la matière. Les fugues de ces photos primordiaux se comptaient par milliards mais elles ne duraient que quelques fractions de seconde. A cette époque démentielle, la lumière prisonnière était brûlante : des milliards de degrés. Puis les choses se sont calmées. Vers l’an 380 000, la température est tombée à 3000 degrés. La lumière quitte alors la matière pour toujours. Bien plus tard, la lueur primordiale est devenue tiède, tout juste 25 degrés (…) jusqu’à atteindre plus de 270 degrés au-dessous de 0. Ou encore les fameux 2,7 degrés Kelvin que l’on observe de nos jours (…) le rayonnement fossile n’est pas plus visible que les rayons qui réchauffent votre potage dans un four à micro-ondes. Et pourtant, en ce moment même, ces photos primordiaux pleuvent sur vous en une brume fine et incessante (…) Dans chaque centimètre cube d’espace, on trouve environ quatre cents photos de la première lumière. Cela veut dire qu’en ce moment même, à portée de vos mains, il y au autour de vous environ un milliard de photons cosmologiques qui zigzaguent dans tous les sens.

(…) la fameuse théorie d’Einstein porte de nom de « relativité » pour nous rappeler que le temps varie avec la vitesse : plus un objet va vite,, moins le temps s’écoule pour lui (…) Autrement dit, alors que pour nous, treize milliards sept cent millions d’années ont passé depuis que le cosmos s’est allumé, nos photos voyageurs, eux, n’ont pas vieilli d’une seule seconde ! (…) l’espace lui-même, avec ses distances à franchir, ne signifie rien pour le photon (…) Car pour lui, il n‘existe aucune distance –même pas un millimètre – ente le fond de l’Univers et votre salon !

(…) le contenu de l’Univers serait fait de seulement 4% de la bonne vieille matière de tous les jours, faite à partir d’atomes. Et le reste ? Un peu moins du quart serait composé de ce qu’on appelle la matière noire (…) tandis que près des trois quarts restants seraient tout simplement de l’énergie noire.

A priori, ni la Terre ni l’homme ne sont au centre de l’immense Univers. Et pourtant : tout semble « ajusté » comme si le cosmos entier, de l’atome à l’étoile, avait exactement les propriétés requises pour que l’homme puisse y faire son apparition.

Partout dans l’Univers mais aussi jusqu’à la moindre parcelle à l’intérieur de votre corps, rien, absolument rien, n’échappe à ces fameuses constantes universelles (…) en assignant des valeurs légèrement différentes à ces constantes et en calculant, grâce à de puissants ordinateurs, ce qui se serait alors produit à l’échelle du cosmos, on découvre que dans la totalité des cas possibles, les univers qui en auraient résulté seraient soit stériles, soit chaotiques, soit encore inorganisés et informes (…)
(Ces constantes) semblent avoir une existence abstraite, indépendante, non réductible aux systèmes sur lesquelles elles agissent, uniquement saisissable par leurs effets et seulement descriptible par les mathématiques…
(…)la constante en question a une chance sur un milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de milliard de tomber juste sur la « bonne valeur » (c’est-à-dire la sienne) par hasard !

(…) la constante cosmologique (…) Un tant soit peu plus grande et l’Univers se serait dilaté trop vite pour que les étoiles et les galaxies aient le temps de se former. Au contraire, à peine plus petite et le cosmos se serait effondré sur lui-même depuis bien longtemps.

Se poser la question de savoir ce qu’il y avait « avant le Big Bang » équivaut un peu à se demander ce qu’il y avait avant que vous n’introduisiez le CD dans le lecteur : la mélodie était bien « là », mais sous forme d’information (…) Evidemment, dire que le Big Bang vient de l’information ne nous dit pas – ne nous dira sans doute jamais - d’où vient l’information elle-même.

samedi 16 mars 2013

« Pourquoi le pape a mauvaise presse » de Bernard Lecomte (2009)


Il faut dire que les catholiques français avaient gardé du cardinal Ratzinger l’image un peu sommaire d’un censeur de leurs propres expériences postconciliaires : lors de deux mémorables interventions à Fourvière et à Notre-Dame, en 1983, le cardinal préfet était venu critiquer sans ambages l’abandon du Catéchisme traditionnel par les évêques de France, lesquels en furent, pour la plupart, très choqués. Que ses reproches fussent prononcés dans un français impeccable ajouta sans doute à l’humiliation de ses hôtes.

Les thèmes favoris de Ratzinger – la dénonciation du nihilisme et du relativisme dans les sociétés européennes – étaient conformes à l’image d’un homme préoccupé de « restauration » catholique. Il a effectivement employé ce mot dans son livre avec Vittorio Messori, Entretien sur la foi, en 1985.

(…) nombre de grands journaux laïques se font l’écho de la déception qui a suivi le choix du « gardien intransigeant du dogme » (AFP)…

C’est la presse israélienne qui sera la plus rapide à mener l’enquête et à conclure que le nouveau pape n’a jamais été nazi et qu’il a toujours clairement condamné l’antisémitisme.

La principale différence entre une religion et une secte, c’est que la première génère de la culture, alors que la seconde en vient, tôt ou tard, à l’éradiquer.

La sécularisation de la société moderne, en quelques décennies, a été spectaculaire. Dans la dernière enquête de l’European Value Survey, 42% des Français se déclarent « catholiques », contre 70% en 1981. Les « catholiques pratiquants » ne sont que 19% de la population, le chiffre tombant à 8% chez les 18-29 ans. Ce phénomène est d’autant plus voyant dans notre pays que celui-ci fut longtemps la « fille aînée de l’Eglise » et que ses fondements – la politique, le droit, la morale, la culture, l’art – ont été durablement façonnés par la religion.

Si la famille, l’école et le catéchisme n’ont pas transmis le minimum de culture religieuse, pourquoi voudriez-vous que les journalistes, notamment les jeunes, pallient ce déficit ? Le plus souvent, ils en sont eux-mêmes les victimes. On reproche souvent aux médias de ne pas chercher à transmettre valeurs et culture, mais dans la grande chaîne de la transmission, ils arrivent à la fin, lorsqu’il n’y a plus grand-chose à faire…

Marc Leboucher : « Que dirait-on d’un journaliste qui, dans le domaine sportif, confondrait les joueurs de l’OM et ceux du PSG, ou ne distinguerait le penalty du coup franc ? Or, lorsqu’on traite des sujets religieux, ce type d’erreurs est monnaie courante ».

Ou comme cet éditorialiste connu qui, lors de la messe dite par Benoît XVI aux Invalides, à Paris, trouvait significatif que le pape ait récité « deux prières en latin », faisant astucieusement allusion au Gloria et… au Kyrie ! Un autre jour, j’ai entendu ce dialogue sublime sur une radio :
« Les premiers seront les derniers… Qui a dit cela, déjà ?
-       Jean-Jacques Goldman, je crois… »

Il y a encore vingt-cinq ans, chaque organe de presse avait son spécialiste en matière religieuse (…) Les derniers d’entre eux atteignent l’âge de la retraite, comme Henri Tincq au Monde… (…) sauf exception, ils ne seront pas remplacés.
A cette époque qui paraît préhistorique, chaque journal avait un correspondant permanent auprès du Saint-Siège : le Concile et ses suites avaient remis l’actualité de l’Eglise au goût du jour. Puis Jean-Paul II, par son charisme, avait entretenu l’intérêt des médias. Or il n’y a pratiquement plus de correspondants français auprès du Saint-Siège, à part ceux de l’AFP et de La Croix.

Pour vous donner un ordre de grandeur, sachez que le voyage de Benoît XVI en Bavière, là où il a prononcé sa fameuse conférence de Ratisbonne, était suivi par un millier de journalistes internationaux dont seulement huit confrères français…

(…) c’est le secteur France qui traite les sectes, les « infos géné » qui couvrent la fête de Noël, le service Etranger qui s’occupe de l’islam, le service Société qui traite le travail du dimanche, le service Santé qui suit la bioéthique, etc… Si vous mettez bout à bout toutes les informations touchant à la religion, vous constaterez qu’elles sont de plus en plus nombreuses. Ce paradoxe illustre parfaitement la fameuse maxime de Michel Serres : « En mai 1968, quand je voulais intéresser mes étudiants, je leur parlais politique, et quand je voulais les faire rire, je leur parlais religion ; aujourd’hui, c’est l’inverse… »

(…) l’anticléricalisme est une vieille lune (…) Celui qui inspira à Paul Bert ses discours les plus enflammés contre la « morale des jésuites » (…) chaque fois que j’entends dénoncer le sempiternel retour à l’ordre moral », je me demande si les utilisateurs du concept savent qu’ils se réfèrent, non pas à un quelconque Moyen Âge chrétien obscurantiste et totalitaire, mais à un discours de Mac-Mahon au printemps 1873, c’est-à-dire au tout début de la IIIè République. Souvent confondu avec « l’ordre nouveau » prôné pendant l’Occupation par le maréchal Pétain, l’« ordre moral » est devenu un épouvantail idéologique, un repoussoir politique, une cible virtuelle mêlant les deux valeurs les plus contestées depuis mai 1968 : l’ordre et la morale.
() des « réseaux de l’anticléricalisme en France » : SOS-Racisme, le Libre Pensée, le MRAP, Act Up, et surtout le Réseau Voltaire, un petit groupe libertaire financé par le minitel rose, autour duquel gravitaient alors de jeunes journalistes –Thierry Meyssan, Frédéric Taddeï, André Bercoff, Philippe Val – tous promis à une brillant avenir dans les médias.

A chaque visite du pape en France, on voit resurgir dans les journaux les mêmes communiqués indignés sur ce que coûte à l’Etat le séjour papal en matière de logistique, de sécurité ou d’hygiène publique, au nom du fameux article 2 de la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ni ne salarie ni ne subventionne aucun culte. » Curieusement, personne n’a jamais exigé de la reine d’Angleterre (chef de l’Eglise anglicane), du roi du Maroc (commandeur des croyants) ou du dalaï-lama (chef temporel du Tibet) qu’ils paient eux-mêmes leur billet d’avion ou qu’ils ramassent les poubelles après leur visite en France !

Ce qui menace jusqu’à l’existence de l’Eglise, en France, n’est pas ce tropisme un peu folklorique qu’on appelle l’anticléricalisme, ni même son avatar contemporain, le laïcisme, ce sont des phénomènes nouveaux, profonds, qui remettent en cause les équilibres d’antan, et qui excluent ou expulsent l’Eglise – ses représentants, ses fidèles, son message, ses symboles – du champ public. Ils s’appellent individualisme, relativisme, hédonisme, nihilisme, etc…

Pour les médiaplanneurs (…) les chrétiens sont une catégorie de consommateurs minoritaires comparables aux philatélistes, aux passionnés de musique baroque, aux pêcheurs de haute mer ou aux albinos : ils ne sont pas « fédérateurs ».

L’Eglise incarne, à sa façon, tout ce qui représente le pouvoir d’antan, celui contre lequel il est facile de s’insurger puisqu’il ne menace plus personne.
(…) le refus chrétien d’idolâtrer le pouvoir, la richesse et le sexe, de nos jours, est une triple provocation.

« Qu’il démissionne ! » entendait-on à longueur de colonnes et sur toutes les chaines du PAF, agacées de devoir montrer les images dérangeantes d’un vieillard inaudible. Un vieux monsieur handicapé à la télé, de nos jours, c’est le comble du « politiquement incorrect » !

Quand un journaliste parle du pape, ou d’une apparition, d’une fête religieuse ou d’une réunion d’évêques, on a toujours l’impression qu’il sous-entend : « On ne me la fait pas, je suis au-dessus de tout cela, bien sûr, mais il faut bien d’adresser aussi à ces ballots de croyants. »

J’ai assisté, dans les années 1980, à la prise de pouvoir dans les journaux par les contrôleurs de gestion assistés des « communicants » qui ont décidé, dès leur arrivée, que les textes devaient être « plus courts » (…) Les expert en communication vous diront que tout sujet « intéressant » est forcément « segmentant », et donc à proscrire…

« N’est-il pas clair, écrit Voltaire, que les Juifs, qui espéraient la conquête du monde, ont été presque toujours asservis, ce fut leur faute ? » (…)
Tenez, qui a dit « La France a d’autant plus le droit de prolonger au Maroc son action économique et morale que la civilisation qu’elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocains » ? C’est Jean Jaurès, devant la Chambre des députés, en 1903. Qui a dit : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture » ? C’est Léon Blum, à la même Chambre des députés, en 1925.

Au printemps 1941, le petit Joseph Ratzinger, quatorze ans, est inscrit, en effet, sur les listes des Jeunesse hitlériennes comme tous les petits Allemands de son âge. Cet enrôlement est obligatoire depuis un décret de mars 1939 (…) Au moment de la défaite d’Hitler en avril 1945, il prend le risque de déserter son unité alors que la guerre n’est pas finie, en évitant les grands axes et les patrouilles de SS, et rentre chez lui. C’est là qu’il sera arrêté par les soldats de la VIIè Armée américaine, qui le libéreront en juin 1945. Il ne tira jamais un coup de feu (…) le refus du jeune Ratzinger  de partir combattre dans la Waffen-SS, à la fin de 1944, contrairement à certains de ses jeunes camarades qui s’y engagèrent avec enthousiasme. Ce fut le cas de son contemporain Günter Grass, futur prix Nobel, qui cacha soigneusement ce fougueux engagement pendant plus d’un demi-siècle !

La citation qu’il avait choisie, cette fois, était empruntée à l’empereur byzantin Manuel II paléologue qui, au XIVè siècle, discutait avec un lettré persan musulman : « Montre-moi ce que Mahomet a apporté de neuf, et tu ne trouveras que des choses méchantes et inhumaines, comme son ordre de diffuser par l’épée la foi qu’il professait. » (…) Si les envoyés spéciaux français ont vite compris qu’ils n’intéresseraient pas leurs rédacteurs en chef à une actualité aussi ennuyeuse, leurs confères américains n’ont pas manqué, eux, l’occasion de relier celle-ci au sujet du jour, celui qui faisait la une de tous leurs journaux : le cinquième anniversaire des attentats du 11-Septembre (…) Le paradoxe de cette affaire, c’est que les réactions déchainées du monde musulman lui ont donné raison sur tous ces points. Qui peut encore douter, après ces évènements, qu’il y ait une corrélation entre le rôle subalterne de la raison dans l’islam et la violence commise en son nom ?

Rappelons-nous que c’est la réunion d’Assise et la visite de la synagogue de Rome par Jean-Paul II, en 1986, qui poussèrent les intégristes à vouer le pape aux gémonies, et à le traiter officielle d’hérétique !

« S’il n’y a pas d’âme, si les Africains ne s’aident pas, dit-il, on ne pourra résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, cela risque d’augmenter le problème. » (…) Dire que la distribution dispendieuse de condoms n’est pas la panacées pour lutter contre le sida, ce n’est pas scandaleux : les statistiques elles-mêmes l’attestent. Dire que cette distribution massive risque d’entraîner une déresponsabilisation des comportements, une plus grande permissivité sexuelle, c’est un raisonnement clair, fondé… (…) la longue dépêche de synthèse que l’AFP envoie juste avant les journaux de 20 heures (elle est e 19h11) est titrée : « Le pape conteste l’efficacité du préservatif » et dès sa première phrase, stigmatise la position de l’Eglise « contre l’usage du préservatif ».  Et c’est cette dépêche, arrivant en pleine ouverture du Sidaction qui va faire foi (…) ce dimanche-là, la direction de France Télévision, chaîne du service public, a imposé aux producteurs du Jour du Seigneur d’inscrire sur l’écran le logo du Sidaction pendant toutes leurs émissions, y compris pendant la messe dominicale. Rétorsion ? Vengeance ? Provocation ?

Et « L’Osservatore Romano » de citer la campagne gouvernementale menée avec succès en Ouganda, campagne dite ABC : « A comme Abstinence, B comme Be faithtful, C comme Condom. » L’abstinence, la fidélité et le préservatif. Avec force détails, un religieux médecin en post depuis vingt ans dans le pays explique que ce  sont les deux premiers axes qui ont fait reculer la fréquence d’infection de 15% à 5% dans la population : le premier ayant retardé l’âge du premier rapport sexuel de 15 à 19 ans, le deuxième ayant réduit de 60% le vagabondage sexuel. Miser sur le seul préservatif, sur le terrain, cela ne réduit pas la maladie. C’est exactement ce qu’a dit le pape.

 (…) les médias sont terriblement conformistes et rétifs à la nuance. C’est une vieille règle qu’on enseigne dans les stages de communication : « Une seule cible, un seul message, une seule image. »

Comme l’a dit avec humour l’écrivain Patrick Besson, « la capote est devenue une vache sacrée. » Pour le psychanalyste Tony Anatrella, c’est un « tabou incritiquable ».

La question qui se pose, concernant Pie XII, est la suivante : pourquoi ce pape était-il considéré comme un héros et un saint jusqu’en 1963, et pourquoi son image s’est-elle à ce point dégradée après cette date ? Aux médias sans mémoire, il faut rappeler qu’en 1945, Pie XII fut célébré comme un des grands hommes de la guerre, tant par la population italienne que par les Juifs du monde entier. Tout le mode sait, à l’époque, que Pie XII a sauvé des milliers de Juifs en les hébergeant dans des églises, des couvents, des monastères, jusqu’à l’intérieur de la bibliothèque vaticane ou dans sa propre résidence de Castel Gandolfo (…) Le grand rabbin de Rome, Israel Zolli, doit la vie au fait d’avoir été hébergé avec sa famille dans l’enceinte du Vatican – il se convertira d’ailleurs au catholicisme et baptisa son fils « Eugenio », comme le pape qui l’a sauvé. En 1958, le jour de sa mort, son successeur Elio Toaff, nouveau grand rabbin de Rome, n’aura pas de mots assez chaleureux pour le pape défunt : « Les Juifs se souviendront toujours du pape au moment des persécutions raciales… » Parmi les innombrables hommages qui lui sont rendus figure le célèbre télégramme de Golda Meir, alors ministre israélien des Affaires étrangères : « A une époque troublée par les guerres et les discordes, Pie XII a maintenu les idéaux les plus élevés de paix et de compassion. Lorsque le martyre le plus effrayant a frappé notre peuple, durant les deux ans de terreur nazie, la voix du pape s’éleva en faveur des victimes. » (…)
Le 20 février 1963, à la Volksbühne de Berlin, a lieu la première d’une pièce écrite par un jeune auteur allemande de 31 ans, protestant de culture, un certain Rolf Hochhuth (…) qui incarne la nouvelle génération allemande, celle qui se pose des questions interdites (…)
On peut lui opposer les « silences » de Churchill, Roosevelt, de Gaulle ou Staline : aucun des vainqueurs de la guerre n’a jamais dit un mot sur l’Holocauste, aucun n’a envisagé, rien qu’une minute, d’aller bombarder Auschwitz. Alors ? Pie II, sans doute, était le bouc émissaire idéal (…)
En novembre 1998, un diplomate israélien avait suggéré que le Vatican « gèle » pendant cinquante ans la cause de la béatification du pape Pie XII. Je trouve que ce n’est pas une mauvaise idée. Que seront ces cinquante ans au regard de l’éternité ? Même si cela peut paraître injuste, Pie XII est devenu, aujourd’hui, un sujet de vive polémique. Et on ne canonise pas un sujet de polémique.

Songez que la salle de presse du Vatican n’emploie que dix-huit personnes. Songez aussi que la Curie romaine – c’est-à-dire le gouvernement d’une communauté d’un peu plus d’un milliard de fidèles – emploie, au total, deux mille sept cent cinquante agents, soit quinze fois moins que la mairie de Paris…

La communication « verticale », celle qui ordonnait la communication sociale sur le mode pyramidal, monarchique et disciplinaire, fait place à une communication « horizontale » organisée en réseaux autonomes, sans valeurs ni hiérarchie (…) L’Eglise catholique ne peut ignorer cette mutation vertigineuse. Notamment son chef, qui doit incarner à la fois deux mille ans de traditions et un milliards d’individus dans leur diversité : sa tâche, aujourd’hui, est humaine impossible.

dimanche 3 mars 2013

« Un inconnu nommé Jésus », de Daniel Spoto (1998)


A l’époque de Jésus, le symbole de l’étoile était lié, dans la tradition juive, à la naissance d’Abraham. Le jour de la naissance du patriarche, selon un midrash (méditation exégèse nourrie par l’enseignement rabbinique) du temps, les astrologues annoncèrent qu’ils avaient vu une étoile monter dans le ciel (…) Jésus que Mathieu désigne, dans le premier verset de son Évangile, comme étant le « fils d’Abraham ».

« La fortune des nations (c’est-à-dire des Gentils, des non-Juifs) viendra jusqu’à toi (…) ils apporteront de l’or et de l’encens, et se feront les messagers des louanges du Seigneur » (Isaïe, 60, 5-6)

« L’épouse d’Amram (…) Dieu lui apparut dans son sommeil, l’exhortant à ne pas désespérer de l’avenir (…) Cet enfant (dit Dieu) échappera à ceux qui projettent de le supprimer (…) et il délivrera le peuple hébreu de sa servitude en Egypte (…) » L’un des scribes sacrés (personnages doués de grandes aptitudes à prédire l’avenir avec précision) annonça au roi qu’un enfant allait naître chez les Israélites, qui humilierait la puissance des Egyptiens et qui élèverait les Israélites (…) Aussi, alarmé, le roi ordonna que soient tués tous les enfants mâles qui naîtraient chez les Israélites.

Matthieu ancre dès l’abord les réflexions sur le sens de sa vie (…) dans un contexte culturel typiquement juif  (…) Jésus est présenté comme le véritable Israël et le nouveau Moïse.
Quant à la fuite précipitée de la famille en Egypte et à leur séjour qui y dura, semble-t-il, deux années – dont on ne trouve nulle autre part mention dans le Nouveau Testament -, sans doute expriment-ils aussi la pensée religieuse de Matthieu, car ils sont incompatibles avec le récite que fait Luc d’un retour paisible et sans histoire de Bethléem à Nazareth. Plus révélateur encore, on ne trouve aucune allusion au massacre des bébés juifs (cet acte horrible que Matthieu attribue à Hérode, à l’époque de la naissance du Christ, et qui aurait dû faire grand bruit) dans les écrits de Flavius Josèphe, qui se complaît pourtant à décrire les moindres méfaits du roi.

Les simples langes dont il est emmailloté ne trahissent pas la misère, ils (…) nous renvoient directement à Salomon, le plus riche des rois d’Israël : « J’étais soigneusement emmailloté dans des langes, car il n’y a aucun autre moyen pour un roi de commencer sa vie ».
Qinsi, Jésus, né dans la ville royale de David, n’est-il pas trouvé dans une auberge comme un étranger de passage, mais dans une mangeoire – comme la véritable subsistance de son peuple ; et il y est emmailloté dans les atours d’un véritable roi.

Ces bergers (…) symbolisaient la filouterie et l’absence de scrupule, ayant pour habitude d’emmener leurs moutons sur les terres des autres, de voler leurs voisins et de revenir le soir avec plus d’animaux qu’ils n’en avaient le matin.

(…) le patriarche Joseph avait été (selon le Livre de la Genèse) « l’homme des rêves », qui s’était rendu en Egypte, où il avait sauvé son peuple de la famine. Est-ce un hasard si Joseph, le père de Jésus, est la principale figure du Nouveau Testament à recevoir des révélations en rêve – et s’il est le seul à se rendre en Egypte ?

Chez Luc, la situation est très comparable. Les parents de l’Ancien Testament, Abraham et Sarah, se retrouvent indirectement dans les figures de Zacharie et d’Elisabeth, parents de Jean-Baptiste (…) Ainsi, de même qu’Anne amena son fils Samuel pour le présenter au Seigneur et qu’il fut accueilli par le vieil Eli, de même Marie amène l’enfant Jésus au Temple, où il est accueilli par le vieux Syméon.

Jesus suscite l’antipathie et même, par sa personne et son message, la franche hostilité de ceux qui convoitent le pouvoir ici-bas. Il se mêle aux bergers, aux débauchés, aux voyous – s’identifiant ainsi dès le départ aux proscrits, aux pauvres, aux humbles.

Dieu crée, Il revendique ce qu’Il a créé, Il aime ce qu’Il a créé et le sauve pour toujours. C’est l’Evangile : la Bonne Nouvelle.

Un « mystère », il faut le préciser, n’est pas quelque chose d’infiniment inconnaissable ni d’à jamais incompréhensible, c’est au contraire quelque chose à saisir toujours plus avant, à connaître toujours plus profondément.

La Bible elle-même, guide indispensable de notre foi, la Bible ne représente que des tentatives faites par des êtres humains pour exprimer ce qui est totalement inexprimable : l’identité, la nature, la signification de Dieu pour le monde.

Un profond silence intérieur est la condition de l’écoute, de l’attention véritable, ile st la condition même de la prière ; il ne signifie pas se couper de toute perception, mais s’ouvrir à la Présence enveloppante qui rend le souffle et la vie possibles.

La vie créative de l’artiste, comme la vie intérieure de chacun d’entre nous, a besoin d’intuition et de réflexion silencieuses pour mettre les choses en images ou en mots, en notes ou en vers.

Pour ce qui concerne Jésus, la date la plus probable de sa naissance se situe quelque part en 7 ou 6 avant J-C.

(…) une très jeune femme de 12 ou 13 ans conçut un fils (…) Le mot « fiancée » peut d reste nous induire en erreur, car pour les Juifs de l’époque il signifiait « mariée ». La cérémonie des fiançailles, arrangée par les parents du couple, avait généralement lieu lorsqu’une fille avait 12 ans…

(…) en introduisant très tôt Jean-Baptiste dans la sphère de Jésus, dès avant leur naissance, l’auteur veut corriger la rivalité qui opposait les disciples des deux hommes à la fin du Ier Siècle. Une fois encore, le texte use d’une métaphore destinée à frapper les esprits, car les relations entre Jean et Jésus n’étaient pas celles d’une parenté réelle, mais celles d’une fraternité spirituelle. (Nulle part ailleurs le Nouveau Testament ne laisse supposer un quelconque lien entre les familles ; en fait, lorsque Jean-Baptiste rencontre Jésus à l’âge adulte, il affirme : « Je ne le connaissais pas. »).

Hormis donc la conception virginale, la matière des chapitres 1 et 2 de Matthieu, centrée sur Joseph, est en tout point différente de celle des chapitres 1 et 2 de Luc, centrée sur Marie (…) La conception miraculeuse et virginale de Jésus, le tumulte et le remue-ménage causés par sa naissance ne sont jamais mentionnés dans les récits de sa vie publique (…) Le silence que garde la Bible à ce sujet, si l’on excepte la brève mention qu’en font Luc et Matthieu, laisse supposer soit que ces « faits » n’étaient pas connus ou pas admis par l’Eglise du Ier siècle, soit qu’ils n’étaient pas considérés comme essentiels pour la profession de foi dans le Christ.

Quand le jeune garçon leur répond qu’il est normal pour lui de se trouver dans la maison de son Père, ses parents « ne comprirent pas ce qu’il leur disait ». Plus tard, on nous dit que Marie et les frères de Jésus viennent « pour s’emparer de lui, car ils disaient : « Il a perdu la tête. » et que « ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui. » Pourquoi ne croyaient-ils pas en lui, si véritablement les circonstances de son entre dans le monde avaient été si remarquables ? La famille de Jésus serait-elle, dans ce cas, restée dans l’ignorance ?

Non qu’il faille voir en Joseph un vieil homme au seuil de la mort, comme l’art religieux a pris l’habitude de le peindre, sans doute afin de laisser entendre qu’il était pour Marie lus un père qu’un époux. Cette image d’un vieil homme marié à une jeune femme insinuait de tout évidence, une union sans relations sexuelles.

« D’après la foi de l’Eglise, sa qualité de Fils de Dieu ne tient pas au fait que Jésus n’ait pas de père humain : la doctrine de la divinité de Jésus n’en serait pas affectée s’il avait été le produit d’un mariage humain normal. Car la qualité de Fils dont parle la foi n’est pas unfait biologique, mais ontologique ; c’est un événement qui prend place non dans le temps, mais dans l’éternité de Dieu. » (Cardinal Josef Ratzinger)

Seul l’homme moderne, trop rationnel, pense (sottement) que ces récits ne sont pas vrais.

Les chapitres liminaires de Luc et de Matthieu offrent dans des formes littéraires fort différentes de celles des chapitres suivants, deux types de résumés de la signification et de l’importance de la personne de Jésus, à destination de communautés imprégnées d’histoire et de cultures juives – de même que les onze premiers chapitres de la Genèse offrent une ouverture, un lever de rideau, qui se comprend et s’apprécie à la lumière de la suite du texte.

(…) même la Commission biblique pontificale de l’Eglise catholique romaine (…) enseigne depuis plusieurs décennies que les Evangiles doivent être étudiés, avec soin dans le respect des formes littéraires et des normes en vigueur à l’époque où ils ont vu le jour.

(…) la fort ancienne coutume consistant à baptiser de très jeunes enfants est éloquente : c’est d’abord Dieu qui agit, avant même de nous ayons l’intelligence nécessaire pour Lui répondre.

Tout ce que nous exprimons de l’expérience humaine est, d’une façon ou d’une autre, une métaphore (littéralement, un transfert, une façon de transporter au moyen de signes) : écrits et paroles, comme la peinture et la musique, remplacent une autre réalité.

Quand Jeanne d’Arc se tenait devant les évêques, ils lui demandaient : « Ne croyez-vous pas que ce que vous appelez vos voix venant de Dieu ne sont en réalité rien d’autre que votre imagination ? ». A quoi la paysanne illettrée de 19 ans répondait, avec un sagesse digne des mystiques : « Bien sûr que c’est mon imagination ! Comment Dieu pourrait-il nous parler, sinon à travers notre imagination ? » Ce qui fit taire pour quelque temps les évêques.
La jeune fille avait raison, bien sûr. Nous n’avons pas d’autre moyen de traduire notre expérience sinon en images, en concepts intérieurs qui utilisent la faculté suprême de l’imagination – la production d’images. Nous ne fabriquons pas, nous inventons – nous mettons au jour, nous découvrons ce qui était déjà là.

Il était celui qui « s’occupait de faire le bien et de guérir tous ceux que le diable tourmentait, car Dieu était avec lui. » Telle était la nature de Jésus de Nazareth, ainsi qu’elle est résumée une fois pour toutes dans les premières proclamations chrétiennes.

Ces documents nous font remonter bien plus près des premiers évènements du christianisme que le ne le font les écrits fondateurs de n’importe quelle religion.

A mes yeux, les Evangiles ne parlent guère du passé parce qu’ils parlent beaucoup du présent – le leur et, plus encore, le nôtre. Avec eux, nous nous interrogeons non pas sur les épisodes de la vie de chair de Jésus, mais sur la signification de sa vie éternelle. Le Jésus dont ils témoignent appartient à un présent éternel, que nous pouvons découvrir à chaque instant.

La biographie moderne, fondée sur un vaste appareil de faits, de sources et de documentation, n’était pas un genre connu du monde antique (…) Pendant de longs siècles, on avait admis que le point de vue de l’auteur ainsi que son expérience personnelle apportaient autant de sens à l’ouvrage que les faits nus qu’il y présentait. Et s’il avait été touché, ému, inspiré même par son sujet, cela ne donnait que plus de valeur à son œuvre. Dans un récit moderne, les faits passent un peu trop rapidement pour la réalité elle-même : ils ne sont pas la réalité – c’est l’interprétation qui nous conduit à elle.

S’associer avec des femmes était aussi inusité et révolutionnaire que partager ses repas avec des parias ; et cela le mettait en confrontation immédiate et directe avec les mœurs juives dominantes (…) Les femmes, les esclaves et les enfants constituaient les trois groupes sociaux privés de droits en Israël ; ils étaient donc parmi les destinataires privilégiés (comme les percepteurs et les pécheurs notoires) de l’amour et de la sollicitude de Jésus.

En Israël, elles étaient entièrement privées de droits civils et légaux, et ne pouvaient témoigner lors des procès (…) elles ne pouvaient ni enseigner en public ni lire des prières à haute voix à la maison ; même dans le Temple de Jérusalem, il leur était interdit de pénétrer plus avant qu’une cour extérieure.
« Evitez de parler à une femme dans la rue », disait une maxime rabbinique d’usage courant ; cela s’appliquait même à l’épouse, qui devait rester plusieurs pas derrière son mari. La Loi juive interdisait à un homme de se trouver seul avec une femme qui n’était pas son épouse ; il ne pouvait même pas saluer une femme, moins encore la regarder, et celle qui parlait à des étrangers pouvait être immédiatement répudiée par son mari.

… « miracle » (du verbe latin mirari, « s’étonner ») (…) En réalité, nombre de lois prétendues naturelles sont, comme je l’ai suggéré, simplement statistiques : elles décrivent ce qui arrive en général. Par conséquent, un miracle ne viole ni ne transgresse la nature : il élève cette nature, il nous fait une promesse, nous laisse entrevoir un accomplissement.

L’idée d’un Samaritain pris comme modèle de pieux comportement, de compassion affectueuse et profonde prévalant sur les anciennes querelles était aussi étonnante que si, de nos jours, un tortionnaire nazi ou un agresseur d’enfant devenait le héros d’une parabole (…) Jésus prononçait rarement le mot « amour » quand ce n’était pas pour l’appliquer à la nature de Dieu. Au lieu d’en abuser et de le transformer ainsi en un cliché vide, il explicitait la réalité de l’amour dans sa dimension humaine : il parlait de pardon, de compassion, de réconciliation, de refus de la vengeance.

Jésus considérait tout le monde come une victime. Mais il ne décernait pas de récompense pour le seul fait de posséder ce statut ; et les victimes n’avaient droit, à ses yeux, à aucun privilège particulier (contrairement à ce qu’elles réclament souvent aujourd’hui). Enfin, chacun pouvait sortir de ce cycle infernal qui voulait qu’on fût, tour à tour, trompeur et trompé.

Etre soutenu par Dieu n’élimine pas les douleurs et les défis de la vie : sur la croix, Jésus a été rejeté, est mort comme un criminel ; il était complètement abandonné et sa vie, du point de vue de la réussite terrestre, était un échec total.

« L’incertitude sur l’avenir, sur l’issue que trouveront quelques-uns des plus graves problèmes de notre vie, c’est l’une des douleurs majeures que connaissent les hommes. Un Jésus sachant exactement ce qui allait se produire deviendrait une sorte d’acteur sur la scène du temps, qu’aucune vicissitude n’affecterait jamais. Ce Jésus-là n’aurait pas craint la mort, puisqu’il aurait parfaitement su comment il en triompherait, ni n’aurait jugé nécessaire de prier pour être délivré d’une exécution si terrible. » (Brown, « Critical meaning »)
En d’autres termes, Jésus partageait bel et bien l’ignorance normale de tout être humain.

Et personne ne sait mieux que Lui qu’un pécheur a besoin de temps pour se repentir : c’est l’une des raisons pour lesquelles aucun disciple de Jésus ne peut, quelles que soient les circonstances, tolérer la peine capitale. Cette question est essentielle pour la foi et la pratique chrétiennes. Dès les premiers temps de la croyance en Jésus, à ceux qui se présentaient pour être baptisés, on interdisait à jamais d’effectuer une exécution, même légalement autorisées. « On ne peut permettre à aucun soldait, revêtu de l’autorité, de mettre quelqu’un à mort ; s’il en reçoit l’ordre, il ne doit pas le faire. » C’est ce qu’établissait la « Tradition apostolique » de saint Hippolyte, en 215 après J-C (…) Être partisan de la peine capitale, en d’autres termes, c’est se prendre pour Dieu à plus d’un égard – non seulement en enlevant une vue, mais aussi en décidant qui peut ou ne peut pas être transformé par la grâce et le pardon de Dieu.

Car l’amour est une question de volonté, pas toujours, ni même avant tout, de sentiment.

Les prétendues lois nouvelles édictées par Jésus (…) décrivent plutôt les signes d’un nouvel ordre du monde, provoqué par l’incursion radicale de la grâce.

Une Juive qui s’aventurait hors de chez elle le visage à découvert pouvait s’attendre que son mari l’assigne en divorce avant la tombée de la nuit ; et certaines femmes craignaient tant d’être vues non voilées qu’elles restaient dissimulées même à la maison, de peur qu’un visiteur ou qu’un passant ne les aperçoive (…) « Il est convenable quelles femmes demeurent chez elles et vivent retirées », écrivit l’homme d’Etat et philosophe juif Philon, contemporain de Jésus – Jésus qui, nous l’avons vu, négligeait touts les coutumes et traditions enjoignant de ne pas parler aux femmes.

Peut-être, de même que le baptême inaugure le processus par lequel on devient chrétien, pourrait-on voir le mariage comme le début du processus par lequel deux personnes tendent à nouer un lien spirituel, lien que se verra fortifier ou affaiblir, renforcer ou amoindrir, par l’expérience et la volonté d’un engagement au quotidien, et par elles seules.

Notre tâche n’est pas réussir, mais de vivre dans la fidélité, de nous laisser transformer par l’amour infini.

Le critère de notre amour de Dieu, c’est la bienveillance dont nous usons aussi bien envers notre prochain qu’envers notre ennemi.

(…) je ne suis ni plus ni moins qu’un homme engagé dans un certain dialogue : j’écoute, je réponds – j‘existe dans ce dialogue qui est en lui-même création, action et parole au-delà des mots.
Et avec qui ai-je ce dialogue ?
Avec quelqu’un qui remplit le monde, et pourtant ne lui appartient pas : au contraire, le monde entier lui appartient, lui qui s’est manifesté dans le Seigneur, ressuscité et présent parmi nous. 

(…) le silence est la condition pour prendre conscience de la présence de Dieu.

« Priez pour ceux qui vous persécutent », dit Jésus, et la raison en est claire : Dieu est le père de tous, même de nos ennemis.

Le Notre Père commence par la reprise d’une prière araméenne bien connue, le Kaddish, qu’on récitait à la fin de l’office à la synagogue : « Magnifié et sanctifié soit Son grand nom dans le monde, qu’Il a créé selon Sa volonté… Qu’Il établisse Son royaume… vite et bientôt… » (…) Bientôt Jésus (…) reviendrait anéantir ce monde et établir le royaume de Dieu pour toujours – c’est nettement affirmé dans le plus ancien document chrétien qui nous soit conservé, la première Epître de Paul aux Thessaloniciens (datant de 50 après J-C environ).

« Viens maintenant, détourne-toi », nous pressait le grand philosophe médiéval Anselme de Canterbury, au XIè siècle – et c’était d’abord à lui-même qu’il parlait. « Détourne-toi un instant de ton travail quotidien, échappe un moment au tumulte de tes pensées. Laisse de côté tes lourds soucis, mets un frein à tes laborieuses distractions, libère-toi quelques instants pour Dieu, repose-toi quelques instants en Lui. Entre dans la chambre intérieure de ton âme et chasses-en tout, excepté Dieu et ce qui peut t’aider à Le rechercher ;  et quand tu auras fermé la porte, recherche-Le. Dis à Dieu : « Je cherche Ton visage – Seigneur, c’est Ton visage que je cherche. »

Le Vendredi saint (qui a inspiré plus d’œuvres d’art qu’aucun autre épisode de l’histoire du monde) nous est présenté dans Matthieu, Marc, Luc et Jean avec un calme, une sobriété, une absence de frénésie remarquables. Nulle tentative d’exagérer la lutte, d’exploiter les sentiments, de s’étendre sur les détails physiques de la souffrance et de la mort.

Avaient aussi commencé - en l’an 64, sous l’empereur Néron - les persécutions violentes contre les chrétiens, comme le raconte l’historien romain Tacite.

Parmi ceux qui furent massacrés au cours de la première persécution à Rome, il y eut Pierre et Paul – le premier par crucifixion, le second par l’épée.

Les Evangiles sont plutôt de profondes méditations sur le sens de ce qui est arrivé.

D’abord, loin dans la mémoire collective, se trouve enfouie la figure du roi fantôme. Le monarque régnant sur une terre était jadis considéré comme transmettant la fertilité, et par conséquent incarnant l’avenir de son peuple. Mais, pour garantir la survie de la terre et de la race, on devait sacrifier rituellement ce roi avant qu’il ne soit trop vieux ; et l’on devait verser son sang – la force vitale elle-même – sur la terre, dans l’espoir qu’il régénérerait la nature et l’humanité (…) A l’occasion de la fête de la nouvelle année dans la Mésopotamie antique, et même des Saturnales romaines, on traitait un esclave, ou bien un criminel jugé et condamné, comme s’il était le roi. Mais une fois la fête finie, on l’exécutait.

Le tout premier document chrétien (la Première Epitre aux Thessaloniciens, écrite aux alentours de 50 après J-C) parle des Juifs « qui ont tué le Seigneur et les prophètes », et l’on trouve ailleurs des affirmations semblables.

Flavius Josèphe, qui écrit à la fin du Ier siècle (…) affirme bien que Pilate le condamna à la mort par crucifixion « sur l’inculpation des hommes de plus haut rang parmi nous » - c’est-à-dire parmi les Juifs.

Nulle véritable réussite dont on pût parler à son propos – aucune œuvre qui restât comme monument à sa mémoire, pas de corpus sûr d’enseignements, pas d’école de gens formés pour poursuivre son œuvre après lui. Ses amis sont des gens ordinaires, sans grandeur, sans rien pour les recommander aux foules, et qui n’ont même pas une idée claire de sa nature et de sa mission.

Ce n’est pas ce que Jésus de Nazareth a dit ou fait jadis qui constitue l’objet de la foi chrétienne. Ce qu’il dit et fait maintenant, la façon dont il se révèle à nous, individuellement et comme communauté de croyants – voilà le terreau dans lequel la foi est plantée et sur lequele lle croît. Tel est le processus qui nous mène vers Dieu.
Le christianisme est donc une certaine façon de percevoir la réalité, fondée sur l’expérience de Jésus en tant que vivant et présent dans notre présent.

Car voici vers quoi tend la ligne droite de l’histoire, cette logique suprême : que la présence de Dieu remplisse le temps et la matière.

(…) tout ce qui compose le corps humain se renouvelle continuellement. Chaque atome, chaque cellule est dans un état constant de changement, fait d’une série sans fin de petites morts et de renaissances.

Et si quelqu’un réplique que la seule possibilité, pour une « personne intelligente » (quel que soit le sens de cette expression), d’admettre la Résurrection serait de la réduire à un événement historique et vérifiable, nous passons alors dans la sphère de (…) l’impérialisme épistémologique, un déni de tout domaine de la réalité échappant à notre contrôle – ce qui n’est ni de la bonne histoire ni de la bonne science (…) La foi expérimente, et décrit l’initiative et l’intervention divines dans le monde ; et cette proclamation (selon les termes de Jacob Neusner, éminent spécialiste juif du Talmud) « ne comparait pas devant le tribunal de l’histoire séculière, pour être jugée vraie ou fausse selon les critères d’authentification ou de réfutation par les historiens des faits ordinaires. »

Le ministère de Jésus parut avoir un air d’improvisation : pas de fioritures ni de décorum l’apparentant aux grands de ce monde, et du reste il ne convoitait aucun pouvoir politique ni social. Tout en lui semble vouloir porter la marque de la plus étonnante simplicité. Dieu ne s’identifie pas aux gens importants, beaux ou célèbres, mais à ceux dont les vies sont simples, libres de tout excès, affranchies de l’obsession du moi.