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lundi 15 mai 2017

« Le côté de Guermantes » de Marcel Proust (1913)

On a dit que le silence était une force ; dans un tout autre sens, il en est une terrible à la disposition de ceux qui sont aimés. Elle accroit l’anxiété de qui attend. Rien n’invite tant à s’approcher d’un être que ce qui en sépare, et quelle plus infranchissable barrière que le silence ? 

C’est pour cela que les femmes un peu difficiles, qu’on ne possède pas tout de suite, dont on ne sait même pas tout de suite qu’on pourra jamais les posséder, sont les seules intéressantes. Car les connaître, les approcher, les conquérir, c’est faire varier de forme, de grandeur, de relief l’image humaine, c’est une leçon de relativisme dans l’appréciation d’un corps, d’une vie de femme, belle à réapercevoir quand elle a repris sa minceur de silhouette dans le décor de la vie. Les femmes qu’on connaît d’abord chez l’entremetteuse n’intéressent pas, parce qu’elles restent invariables. 

… je ne vois que cela qui puisse, autant que le baiser, faire surgir de ce que nous croyions une chose à aspect défini, les cent autres choses qu’elle est tout aussi bien, puisque chacune est relative à une perspective non moins légitime. 

…la rue que déjà de mon lit j’entendais crier lumineusement comme une plage. 

… il me semble que dans une société égalitaire la politesse disparaîtrait, non, comme on croit par le défaut de l’éducation, mais parce que chez les uns disparaîtrait la différence due au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez les autres l’amabilité qu’on prodigue et qu’on affine quand on sent qu’elle a pour celui qui la reçoit un prix infini.

Pensez-vous qu’il soit à votre portée de m’offenser ? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez ? Croyez-vous que la salive envenimée de cinq cent petits bonhommes de vos amis, juchés les uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu’à mes augustes orteils ?

jeudi 4 mai 2017

« L’espace intermédiaire ou le rêve cinématographique » de Camilla Bevilacqua (2011)

Le rapprochement entre rêve et art, rêve et création poétique, a depuis toujours été fécond pour la théorie du cinéma : en effet la question du rêve ne renvoie pas seulement à l’expérience de la continuité, de la porosité entre intériorité et extériorité, réel et imagination, mais également aux possibilités ontologiques du septième art…

(…) un processus propre à la représentation qui, comme dans nos scènes oniriques, tend à dissocier le sens du récit du contenu des images.

Est-ce le rêve du fil, celui du réalisateur, ou celui de plusieurs personnages en même temps ? 

(…) dans cette jonction entre vision et image, il n’y a ni asservissement ni suprématie de l’une par rapport à l’autre, mais plutôt une relation de fluidité…

Pour Bazin (…) il faut plutôt entendre par image la désignation de la valeur ontologique du cinéma lui-même, de ce qui le révèle dans sa nature de médium, c’est-à-dire d’objet capable de faire émaner de son corps propre un fluide spirituel, reliant le passé et le présent, le règne du vivant et celui de la mort.

(…) pour Balazs, c’est la caméra qui nous fait sans cesse voir le monde « comme la première fois » (…) il semblerait que, d’une manière générale, le cinéma dit « des origines » ou d’avant-garde » entretienne avec le rêve, l’invisible, ou le caché, un rapport qui se joue au niveau de la spécificité et de la nouveauté du médium en lui-même - qu’on pense aux surréalistes, bien sûr (Breton, mais avant lui Apollinaire), qu’on pense encore à Epstein, au « ciné-œil » de Vertov…

Dans La Nuit du Chasseur, au moment de la poursuite, « la Nature entière prend sur soi le mouvement de fuite des enfants » (Deleuze) 

Picnic à Hanging Rock de Peter Weir (1975) développe magistralement cette thématique d’une nature mystérieuse et toute-puissante, qui semble commander les mouvements des personnages et les appeler, dans un état de transe et d’hallucination, à rejoindre son foyer onirique et invisible, situé au-delà de la raison et du représentable filmique.
L’impossibilité d’agir semble être la caractéristique commune des personnages qui habitent un espace-rêve, espace dans lequel ils se trouvent en spectateurs et dans lequel le régime du spectaculaire et de la voyance remplace peu à peu celui de l’action. Ce passage, dans lequel G. Deleuze a vu l’un des grands signes de la modernité, signifie la fêlure du principe de réalité et des limites qu’ils impose entre réel et imaginaire, vrai et faux, perception et vision. Sans action, sans le principe d’un rapport réglé entre sujet et monde, les limites entre intériorité et extériorité, entre réalité et rêve, tendent à s’abolir. Comme dans le dernier film de Kubrick, Eyes Wide Shut (1999), où le personnage errant du docteur Harford (Tom Cruise) vit une succession d’expériences fantasmatiques sans vraiment s’engager dans l’action : d’où l’impossibilité de vérifier si ces expériences sont vraies ou fausses, si elles ont partie d’une réalité semblable au rêve ou d’un rêve qui superpose hallucination et perception. C’est l’état que A. Schnitzler, définissait come « semi-conscient » ou « à moitié conscient », territoire fluctuant entre le conscient et l’inconscient qui ne se résout ni dans une action accomplie ni dans l’abandon définitif aux pulsions et aux instincts. Dès lors, dans le film de Kubrick, la dualité annoncée d’emblée par ces « yeux ouverts fermés » (oxymore éminemment cinématographique) va participer à l’indéfinition, à l’indécidabilité ontologique de l’univers is en scène, rêvé et réel en même temps, jamais l’un sans l’autre, ni l’un ou l’autre.

(…) cela donne lieu à des œuvres où le passé et le présent co-existent et s’interpellent l’un l’autre (comme dans Hiroshima mon amour, 1959, d’Alain Resnais), mais aussi à des films où l’espace et le temps viennent à former un labyrinthe de coïncidences, d’écart et d’analogies (L’Année dernière à Marienbad, 1961, A. Resnais).

(…) la dissociation constante entre son et image (…) représente l’une des voies privilégiées de l’onirisme au cinéma…

Pour Fellini, l’onirisme est plutôt une résultante esthétique, le rêve accompli du film achevé. Si selon Fellini il faut essayer de donner aux « images photographiées » l’allure d’ « image rêvées » c’est parce que le rêve est passé à un autre mode d’existence (…) dans la logique de la mise en scène, dans l’affabulation et le travestissement continu du réel.

Pour Bergman, « faire un film, c’est (…) planifier une illusion dans le moindre détail » alors que, « le film, quand ce n’est pas un documentaire, est un rêve. »

Pour Jean Cocteau, « l’irréalité elle-même est un réalisme possédant ses lois sévères. Rien de plus détaillé, rien de plus enchaîné que les actes du songe dont la faiblesse seule de notre mémoire nous embrouille le fil. Un film n’est pas un rêve qu’on raconte, mais un rêve que nous rêvons tous ensemble en vertu d’une sorte d’hypnose, et le moindre défaut du mécanisme réveille le dormeur et le désintéresse d’un sommeil qui cesse d’être le sien. »

Si l’on retrouve cette même circularité dans les constructions d’autres films typiquement oniriques (que l’on songe aux œuvres de Lynch, de Fellini, de Resnais, pour ne citer que quelques exemples) c’est parce que l’irréel présenté découle d’une armature encore plus logique et rigoureuse que celle qui servirait à décrire n’importe quelle intrigue réaliste. Du coup, ce qui se produit dans ce genre d’univers n’est jamais la conséquence d’une action, mais la réponse en renvoi, en ellipse ou en détournement, à une situation précédente ; voire l’anticipation d’un autre évènement qui pourrait résoudre l’énigme du film. D’un même centre, souvent une seule scène fondatrice, se propagent alors différentes scènes virtuelles, imaginaires, qui représentent autant de cercles de cet univers en perpétuelle transformation…

Si, comme le dit Epstein, tout film est un « rêve préfabriqué », on peut remarquer que certains films plus que d’autres, entretiennent avec ce phénomène et avec la pensée qui en découle un rapport privilégié (…) absence de repères temporels (atemporalité), multidimensionnalité de l’espace et ouverture de celui-ci vers une expansion infinie, perte des définitions de la subjectivité, symbiose entre le monde intérieur et la réalité extérieure. Le récit se compose par fragments, parfois par lacunes ; souvent, au lieu de suivre une action, on déambule et on erre d’un espace à un autre, comme si le principe du mouvement ne dépendait pas d’une raison intérieure au récit, mais d’un principe interne à ce rêve qui peu à peu commence à habiter le film.

samedi 22 avril 2017

« Autoportrait en érection » de Guillaume Fabert (1989)

Que de beauté, dans ce noble membre ! Si j’étais « nouveau romancier » ; je ne consacrerais pas moins de dix pages à la seule description de la grosse veine bleue qui souligne la sveltesse de sa hampe, cinquante pages au gland qui triomphe à son faîte.

Cette fameuse « fente » porte bien mal son nom : une fente, c’est net, ferme, tracé d’un geste sûr ; ce n’est pas un déchiquètement haillonneux sorti de la main tremblante d’un chirurgien hors d’âge.  

Que quelques caillots brunâtres restent collés dans la couronne du gland ne me gêne guère ; mais que la verge toute entière soit badigeonnée de merde semi-liquide, et le dégoût me prend. Le temps d’aller à la salle de bain, et on a mis des tâches partout ! 

"Le cœur volé" d’Arthur Rimbaud

« Mon triste cœur bave à la poupe

[…]
Ithyphalliques et pioupiesques,
Leurs quolibets l’ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu’il soit lavé !



mardi 18 avril 2017

« Adoration ou désespoir » de Marie Dominique Molinié (1980)

Parce que nous sommes pécheurs, il nous est tout de même plus facile de pressentir que nous ne nous en sortirons pas tout seuls, de le pressentir et de l’accepter : alors que des innocents comme nos premiers parents avaient plus de mal à le comprendre, et les Princes de l’esprit que sont les anges, plus de mal à l’accepter...

…vous serez jugés par le regard que vous porterez sur la vie.

Il n’y aura plus de Temple (le seul lieu où l’on pouvait offrir des sacrifices selon la liturgie prescrite à Moïse, dans la ville Sainte du Roi David, Jérusalem) : il fut détruit quelques années après la mort du Christ, toujours par les Romains. Enfin il n’y aura plus de prêtres, descendants d’une tribu originale parmi les tribus d’Israël, la tribu de Lévi : ils seront noyés dans la masse, n’ayant plus d’office sacerdotal à exercer, et la vie religieuse sera encadrée désormais par des Rabbins (des sages ou des maîtres) qui ne feront plus office de prêtres. 

Or, Marie est Mère de cette unique Personne, elle est donc Mère du Verbe Incarné : elle est Mère de Dieu.
[…] Elle appartient à l’ordre hypostatique ; ce qui veut dire ; elle est liée au mystère qui fait subsister la nature humaine de Jésus dans la Personne du Fils de Dieu.
[…] Cette dignité que la Sainte-Vierge possède à titre personnel, le peuple juif la possède donc à titre collectif… 

… Dieu lui donne (à Abraham) deux fils ; l’un qui incarne sa descendance charnelle, l’autre sa descendance spirituelle, car il est le fruit miraculeux de la promesse, né de Sarah et non d’une esclave comme le premier.
Ces deux fils furent les ancêtres des deux peuples dont l’affrontement n’est pas terminé : les Juifs et les Arabes, Israël et Ismaël. 

Avoir la foi, c’est accepter que notre vie soit dirigée par Dieu et non par nous-mêmes, que la réussite de nos projets ne dépende pas de nous mais d’un Autre : la bataille dépend de Dieu et des soldats, mais la victoire dépend de Dieu seul (les soldats combattront et Dieu donnera victoire). 

Pensez à l’homme de l’Evangile qui dit : « Repose-toi mon âme, tu as travaillé, tu es riche, tu peux maintenant profiter du fruit de tes efforts ». Et à la réponse du Seigneur : « Insensé ! Cette nuit même, je te demanderai ton âme… »

La vraie lumière est celle dont parlait Socrate […] : non, le sens de la vie n’est ni ceci, ni cela…. je ne vivrai pas pour ceci ou pour cela, je ne m’en contenterai pas. Alors tu vivras pour quoi ? Je ne sais pas… je ne sais pas ce qu’il faut faire, je sais seulement ce qu’il ne faut pas faire : s’arrêter avant d’avoir trouvé.
Refuser cet inconfort, s’installer dans son petit monde, c’est le péché mortel le plus grave qui vous menace, que vous ayez la foi ou non… 

dimanche 16 avril 2017

"Dieu en questions" d'André Frossard (1990)

Mais il […] demande de qui est l’effigie portée sur cette pièce, et comme on lui répond « de César », il a cette sentence célèbre : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Or nous sommes « à l’image de Dieu », en quelque sorte son effigie. Donc nous sommes à rendre à Dieu intégralement […]
Nous rendons le moins possible à Dieu, et nous nous faisons le César de notre propre personne. 

La conscience de son inachèvement maintient l’être humain ouvert du côté de l’infini, et les épreuves que lui inflige le désordre du monde ou de sa propre vie l’empêchent de se refermer. C’est en ce sens, je crois, que l’on peut dire que Dieu a tiré du mal que fut le péché ce plus grand bien : la faculté de nous régénérer dans l’amour. 

… la connivence profonde de la souffrance et de l’amour dans votre nature périssable.

« Tendre est la nuit » de Francis Scott Fitzgerald (1934)


Le drame de notre profession, c’est qu’elle attire des gens qui sont eux-mêmes un peu fragiles, un peu blessés. Une fois qu’ils sont dedans, ils ont l’impression d’être encadrés par des murs solides et rassurants, et l’aspect « pratique », l’aspect « clinique » de notre travail, leur permet de compenser leurs propres faiblesses. Ils finissent par gagner un combat sans avoir combattu. Pour vous, Franz, c’est exactement le contraire. Vous êtes un bon psychiatre parce qu’avant même votre naissance le destin vous a choisi pour ça. 

samedi 15 avril 2017

« A l’ombre des jeunes filles en fleurs » de Marcel Proust (1919)

Le temps du reste qu’il faut à un individu – comme il me le fallut à moi à l’égard de cette Sonate –pour pénétrer une œuvre un peu profonde, n’est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles parfois, qui s’écoulent avant que le public puisse aimer un chef d’œuvre vraiment nouveau. 

Ce qui est cause qu’une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite, c’est que celui qui l’a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui ressemblent. C’est son œuvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier […] Ce qu’on appelle la postérité, c’est la postérité de l’œuvre. Il faut que l’œuvre […] crée elle-même sa postérité. Si donc l’œuvre était tenue en réserve, n’était connue que de la postérité, celle-ci, pour cette œuvre, ne serait pas la postérité, mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante ans plus tard. 

… ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pourrait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. 

La tempête qui soufflait sur mon cœur était si violente que je revins vers la maison, bousculé, meurtri, sentant que je ne pourrais retrouver la respiration qu’en rebroussant chemin, qu’en retournant sous un prétexte quelconque auprès de Gilberte. Mais elle se serait dit : « Encore lui ! » 

Or, les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant, et que nous lui avons ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur du renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. 

… la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait […]Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu’ils sont individuels […] C’est ainsi que bâille d’avance d’ennui un lettré à qui on parle d’un nouveau « beau livre », parce qu’il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu’il a lus, tandis qu’un beau livre est particulier et imprévisible […] la cessation momentanée de l’Habitude agissait pour une grande part. Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c’était mon être au complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d’elle. C’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons ; la plupart de nos facultés restent endormies, parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles. Mais par ce matin de voyage, l’interruption de la routine de mon existence, le changement de lieu et d’heure avait rendu leur présence indispensable. 

… la Beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu’ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée par le regret. 

La vue et la perte de toutes accroissaient l’état d’agitation où je vivais, et je trouvais quelque sagesse aux philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs. 

Cette fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous […] nous met dans cet état de poursuite où rien n’arrête plus l’imagination. […] Il faut qu’entre nous et le poisson qui, si nous le voyions pour la première fois servi sur une table, ne paraîtrait pas valoir les mille ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s’interpose, pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en faire, le poli d’une chair, l’indécision d’une forme, dans la fluidité d’un transparent et mobile azur. 

… ce n’est pas le désir de devenir célèbre, mais l’habitude d’être laborieux, qui nous permet de produire une œuvre…

… j’étais enfermé dans le présent, comme les héros, comme les ivrognes…

… l’ivresse réalise pour quelques heures l’idéalisme subjectif, le phénoménisme pur ; tout n’est plus qu’apparences et n’existe plus qu’en fonction de notre sublime nous-même. 

J’avais autrefois entrevu […] qu’en étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme […] et que les émotions qu’une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties plus intimes de nous-mêmes, plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation d’une homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres. 

Mais j’y pouvais discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose de choses représentées, analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore, et que, si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre, qu’Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion de l’intelligence, étrangère à nos impressions véritables, et qui nous force à éliminer d’elle tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion. 

On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les choses. 

… l’existence n’a guère d’intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident devient un ressort romanesque. 

En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie de la muqueuse du nez. 

Les êtres qui en ont la possibilité – il est vrai que ce sont les artistes et, j’étais convaincu depuis longtemps que je ne le serais jamais – ont aussi leu devoir de vivre pour eux-mêmes ; or l’amitié leur est une dispense de ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode d’expression de l’amitié est une divagation superficielle, qui ne nous donne rien à acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien faire que répéter indéfiniment le vide d’une minute. 

Aimer aide à discerner, à différencier.

jeudi 6 avril 2017

« Du côté de chez Swann » de Marcel Proust (1913)


Que nous croyions qu’un être participe à une vie inconnue où son amour nous ferait pénétrer, c’est, de tout ce qu’exige l’amour pour naître, ce à quoi il tient le plus, et qui lui fait faire bon marché du reste. Même les femmes qui prétendent ne juger un homme que sur son physique, voient en ce physique l’émanation d’une vie spéciale. C’est pourquoi elles aiment les militaires, les pompiers… 

Et comme cet hyménoptère […], la guêpe fouisseuse, qui, pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraiche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon à ce que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves, quand elles écloront, un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé. Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. 

Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté : la pudeur…

Et je la regardais, revenant de quelque promenade sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains résignées de longs gants d’une grâce inutile. 

… et pourtant ce parfum d’aubépine qui butine le long de la haie où les églantiers le remplaceront bientôt, un bruit de pas sans écho sur le gravier d’une allée, une bulle formée contre une plante aquatique par l’eau de la rivière et qui crève aussitôt, mon exaltation les a portés et a réussi à leur faire traverser tant d’années successives, tandis qu’alentour les chemins se sont effacés et que sont morts ceux qui les foulèrent et le souvenir de ceux qui les foulèrent. 

… calme et […] bien-être qui sont le fond indispensable aux impressions que peut donner la nature. 

- Alors pas de cattleyas ce soir ? lui dit-il, moi qui espérais un petit cattleya.
Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit :
- Mais non, mon petit, pas de cattleyas ce soir, tu vois bien que je suis souffrante !
- Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas. 

Dès que venait le jour où il était possible qu’elle revînt, il rouvrait l’indicateur, calculait quel train elle avait dû prendre et, si elle s’était attardée, ceux qui lui restaient encore. Il ne sortait pas de peur de manquer une dépêche, ne se couchait pas pour le cas où, revenue, par le dernier train, elle aurait voulu lui faire la surprise de venir le voir au milieu de la nuit […] Il attendait toute la nuit, bien inutilement, car Odette était à Paris depuis midi : elle n’avait pas eu l’idée de l’en prévenir ; ne sachant que faire, elle avait été passer sa soirée seule au théâtre et il y avait longtemps qu’elle était rentrée se coucher et dormait.

Plein d’une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l’intermède de piano (« Saint François parlant aux oiseaux » de Liszt) qui avait succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose, Mme de Franquenot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d’où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingt mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de dénégation qui signifiaient : « Ce n’est pas croyable, je n’aurais jamais pensé qu’un homme pût faire cela », Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent : « Que voulez-vous ?), qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. 

Or, la princesse des Laumes, qu’on ne se serait pas attendu à voir chez Mme de Saint-Euverte, venait précisément d’arriver. Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules, là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est là…

… Swann comme beaucoup de gens avait l’esprit paresseux et manquait d’invention. 

On dit souvent qu’en dénonçant à un ami les fautes de sa maîtresse, on ne réussit qu’à le rapprocher d’elle parce qu’il ne leur ajoute pas foi, mais combien davantage s’il leur ajoute foi ! Mais, se disait Swann, comment réussir à la protéger ?

dimanche 2 avril 2017

« Narcisse et Goldmund » d’Hermann Hesse (1930)

… la science, c’est l’art des distinctions.

… les hommes doués de sens délicats, ceux qui ont de l’âme, les poètes, ceux pour qui toute la vie est amour nous sont presque toujours supérieurs, à nous, chez qui domine l’intellect. Vous êtes, par votre origine, du côté de la mère. […] La force de l’amour, la capacité de vivre intensément les choses est notre lot. Nous autres […] nous vivons dans les abstractions. 

Avec des lettres et des mots on ne peut rien dire. Parfois j’écris une lettre grecque quelconque, un thêta ou un oméga, et je n’ai qu’à tourner un tout petit peu la plume, voilà que la lettre prend une queue et devient un poisson et évoque en une seconde tous les ruisseaux et tous les fleuves de la terre, toute sa fraîcheur et son humidité, l’océan d’Homère et les eaux sur lesquelles marcha saint Pierre, ou bien la lettre devient un petit oiseau, dresse la queue, hérisse ses plumes, se gonfle, rit et s’envole. Eh bien, Narcisse, tu ne fais sans doute pas grand cas de ces lettres-là ? Mais je te le dis, c’est avec elles que Dieu a écrit le monde.

…la différence entre ceux qui sont de la race du père et ceux qui sont du côté de la mère, la différence entre l’âme et l’intelligence.

La vie de Goldmund, à ce moment-là, ne fut plus qu’attente et adieux. Il alla revoir tous les lieux qu’il avait aimés ou qui avaient pris une signification dans sa vie […] tout, autour de lui, avait perdu sa réalité, tout évoquait l’automne, la saison de ce qui passe et disparaît. 

Pourquoi n’était-il donc pas pleinement heureux ? Pourquoi dans son jeune bonheur tout comme dans la sagesse et dans la vertu de Narcisse, cette curieuse douleur, cette légère angoisse, cette plainte sur l’instabilité du bonheur pouvait-elle se glisser parfois ? 

Rien, ah ! Absolument rien ne pouvait s’exprimer à fond, se penser à fond, et pourtant on avait toujours en soi à nouveau le besoin ardent de parler, l’éternelle tendance à penser ! 

Qu’il avait été bête ! Les paroles étaient superflues en amour, il aurait dû se taire. […] Elle semblait à peine entendre. Elle était là, la bouche amère et le regard perdu au loin, comme si elle était absolument seule. Jamais il n’avait été en pareille situation. Et cela parce qu’il avait parlé.
Il posa doucement son visage sur ses genoux et tout de suite cela lui fit du bien de la toucher. Il restait pourtant un peu désemparé et triste et elle aussi semblait encore affligée : elle était assise, immobile, silencieuse, les yeux perdus dans le lointain. Quelle situation embarrassante, quelle tristesse ! 

Quelquefois je me dis que tu devrais devenir un poète, un de ceux qui ont des visions et des rêves et qui savent les dire en beauté. 

Un matin, peu après le lever du jour, Goldmund se réveilla dans son lit et y resta un moment à réfléchir. Des images d’un rêve s’attardaient encore autour de lui, mais sans rapports entre elles […]. Quand il se fut dégagé de l’écheveau de ses songes, une lumière inaccoutumée éveilla son attention, une clarté d’un genre tout spécial, qui pénétrait aujourd’hui par le petit jour du volet. Il sauta à bas du lit, courut à la fenêtre et vit la corniche, le toit de l’écurie, le portail de la cour et dans tout le paysage derrière, rayonnait une lumière blanche bleutée sous la première neige de cet hiver. Le contraste entre l’inquiétude de son cœur et le calme, la résignation de ce monde hivernal le frappa: avec quelle tranquillité, quelle touchante soumission les champs, les forêts, les collines, et la lande s’abandonnaient au soleil, au vent, à la pluie, à la sécheresse, à la neige ! 

Longtemps Goldmund se tint appuyé au tronc de pin et resta tranquille pour ne pas empêcher l’autre de s’endormir. […] un peu anxieux dans cette paix profonde, il laissa pénétrer en lui la solennité de la nuit d’hiver, sentit son cœur chaud et vivant qui battait dans le silence glacial où rien ne lui répondait. 

Ses doigts s’appliquaient au plâtre auquel ils donnaient forme d’un geste sûr, mais plein de sensibilité. Ils le traitaient comme ceux d’un amant traitent l’amante qui se livre à lui : tout vibrants de sensations amoureuses, d’une tendresse qui ne fait point de différence entre prendre et donner, sensuels et respectueux tout ensemble…

Peut-être pensait-il, la source de tout art et sans doute aussi de toute pensée est-elle la crainte de la mort. […] Lorsque, comme artistes, nous créons des formes ou bien, comme penseurs, cherchons des lois ou formulons des idées, nous le faisons pour arriver tout de même à sauver quelque chose de la grande danse macabre, pour fixer quelque chose qui ait plus de durée que nous-mêmes.  

C’était sa honte et sa désolation d’avoir déjà senti dans son propre cœur, d’avoir déjà senti dans ses propres mains comment un artiste peut donner au monde de jolies choses de ce genre pour jouir de son talent, par ambition, par simple jeu. 

C’était cela que le rêve et le chef-d’œuvre suprême avaient en commun : le mystère. 

Dans la personne de maître Niklaus on pouvait voir où cela menait. Cela donnait un nom, de l’argent, cela menait à la gloire, à la vie bourgeoise et aussi à la perte de ce sens intime qui se desséchait, s’étiolait, alors que lui seul avait accès au mystère. 

Les femmes étaient peut-être en ce domaine plus favorisées : chez elles la nature avait ainsi fait les choses que le plaisir portait lui-même son fruit et que l’enfant naissait de la volupté d’amour. Chez l’homme c’était l’éternelle aspiration qui tenait la place de cette fécondité. 

Mais il y avait une fêlure dans sa création (Dieu), soit qu’elle fût manquée ou imparfaite, soit qu’il eût sur l’humanité des vues particulières par le moyen de ce vide, de cette aspiration dans l’existence humaine, soit que ce fût là la semence de l’Ennemi, la faute originelle. Mais pourquoi ce désir ardent et cette imperfection seraient-ils une faute ? N’était-ce pas d’eux que naissait tout ce que l’homme faisait de beau et de saint pour le rendre à Dieu en témoignage de sa gratitude ? 

Les mystiques […] sont des penseurs qui ne peuvent se libérer des représentations, en somme, qui ne sont pas des penseurs. Ce sont des artistes manqués : des poètes sans vers, des peintres sans pinceaux, des musiciens sans sons.