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jeudi 16 novembre 2017

 "Scènes de la vie intellectuelle en France - L’intimidation contre le débat » d’André Perrin (2016)

Préface de Jean-Claude Michéa

« (…) les effets spécifiques de la loi Edgar Faure de novembre 1968 sur la vie intellectuelle française. Ce ministre a la fois intelligent et cultivé (…) avait en effet acquis la certitude, au lendemain des évènements de Mai 68, que le moyen le plus efficace de neutraliser les velléités contestataires de certains idéologues de ce mouvement était tout simplement d’en faire des universitaires. De là (…) cette titularisation immédiate, au sein de la nouvelle Université, d’un nombre considérable d’idéologues « gauchistes » - surtout dans les départements « littéraires » dont certains ne disposaient parfois que d’une simple licence (…) 
Le mécanisme traditionnel de la cooptation allait évidemment faire le reste - les nouveaux mandarins ayant généralement une tendance marquée à choisir leurs successeurs parmi leurs clones intellectuels plutôt qu’en fonction de leur véritable apport à la recherche. C’est probablement ce qui explique, entre autres, que plus de quarante ans après, ce soient toujours Foucault, Bourdieu et Derrida - autrement dit, les auteurs qui étaient effectivement à la mode dans les années 1970 - qui constituent encore le sésame idéologique le plus efficace pour faire carrière dans les « sciences sociales » ou accéder à la reconnaissance médiatique ».


L’art perdu du débat

Les historiens ont relevé dans l’Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault de multiples erreurs (…) Plus du quart des références du premier chapitre Stultifera navis comportent des erreurs ou des approximations (…) Rien de tout cela n’a pourtant débouché sur une campagne de presse visant à mettre Foucault au ban de l’université… 

Ainsi Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : ces romanciers et cinéastes dépourvus de toute formation historique et exégétique qui, ignorant le grec, n’ont aucun accès aux textes des Evangiles, ont publié un livre intitulé Jésus après Jésus. La christianisation de l’Empire romain, prolongé par une série télévisée intitulée L’apocalypse dont Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne, a montré dans un petit livre incisif qu’il fourmillait d’erreurs, de contresens, d’incompréhensions, de confusion, de contradictions et de rapprochements absurdes ouvrant la porte à des interprétations tendancieuses.

Il en va donc de la civilisation comme de la dette : on n’a le droit de parler de civilisation que lorsqu’elle est arabo-islamique et de dette que lorsque le créancier est musulman.

Le 12 septembre 2006, le pape Benoît XVI avait prononcé à l’Université de Ratisbonne (…) une conférence académique devant un aéropage d’universitaires, conférence intitulée Foi, raison et université : souvenirs et réflexions. Radios et télévisions ayant repris sans vérification des dépêches d’agences de presse affirmant que le pape y avait dénoncé la violence de l’islam, des églises furent incendiées en Irak et en Palestine et plusieurs chrétiens assassinés, dont une religieuse septuagénaires à l’hôpital de Mogadiscio, par des gens qui n’avaient pas lu le discours de Benoît XVI mais qui, informés de son contenu par des journalistes qui ne l’avaient pas lu davantage, entendaient montrer ainsi qu’on avait bien tort de lier l’islam et la violence (…) De l’islam il n’était question que dans l’introduction à  travers une citation, celle d’un court dialogue entre l’empereur byzantin Manuel II Paléologue et un lettré persan dans lequel celui-là reproche à Mahomet d’avoir diffusé la foi par l’épée. Bien loin de reprendre à son compte ce reproche, le pape prenait au contraire ses distances avec lui en soulignant la « rudesse » et le caractère peu « amène » du propos, et surtout il le laissait de côté pour extraire du dialogue cité l’argument que le Byzantin opposait au Persan, argument qui allait servir de fil conducteur à la conférence et qu’on retrouve das la conclusion. Cet argument est le suivant : « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. » (…) le Pape n’y traitait pas de l’islam et de la violence, mais, s’agissant des rapports de la religion et de la raison, ses principales cibles se trouvaient à l’intérieur du christianisme : le volontarisme de Duns Scot, la réforme protestante, la philosophie kantienne et le subjectivisme moderne.

On a contesté qu’identité fût un mot juste sous prétexte que toute identité se construit et qu’aucune n’est figée (…) nous savons bien que toute identité, celle d’une nation comme celle d’un enfant qui devient homme, se construit dans une histoire, et cela ne nous empêche pas de parler de l’identité dans de multiples circonstances où il ne s’agit pas de celle de la France. Celui qui s’aventurerait à nier l’existence d’une identité palestinienne s’exposerait à de graves ennuis avec la plupart des signataires de la pétition lancée par Médiapart le 2 décembre 2009. Quant aux militants du Front de gauche et aux députés « frondeurs » du parti socialiste, lorsqu’ils réclament que la gauche soit fidèle à ses valeurs, ne lui demandent-ils pas de conserver son identité ?

(…) la presse avait massivement opposé aux adversaires du genre à l’école un tir de barrage dont le maître mot, le maître-argument, (…) était : « La théorie du genre n’existe pas. » (…) Pourtant la notion de « gender theory », de même que celle de « queer theory », est tout aussi attestée dans le monde anglo-saxon (…) Que la théorie du genre ne soit pas unifiée, c’est bien la moindre des choses : toutes les théories sont provisoires et aucune n’est parfaitement unifiée. Cependant si ces théories au pluriel ne reposaient pas sur un substrat qui leur fût commun, si elle se bornaient à se contredire les unes les autres sur tous les points… (…) 
A vrai dire c’est parce qu’ils soupçonnaient leurs adversaires d’utiliser le mot théorie en lui donnant une connotation dépréciative que les promoteurs de la théorie du genre ont voulu censurer ce mot : dans l’esprit de beaucoup la théorie, surtout si on l’oppose à l’expérience ou aux faits, est par essence fumeuse, pure vue de l’esprit sans consistance ni rapport à la réalité.

Mais fallait-il intégrer la théorie du genre au programme des sciences de la vie et de la terre ? Les sciences biologiques ayant pour objet le sexe mais pas le genre, il était pour le moins paradoxal de demander à des professeurs de sciences naturelles d’enseigner une théorie qui venait des sciences humaines (…) et dont les présupposés étaient, eux, foncièrement antinaturalistes. 

(…) cet objectif relève de l’éducation et non de l’instruction (…) Ni les valeurs de la République ni l’égalité entre les hommes et les femmes ne sont des vérités scientifiques (…) Enseigner des vérités et promouvoir des valeurs, cela ne peut pas se faire selon les mêmes modalités : voilà ce dont on aurait pu débattre si la bataille des mots n’avait pas empêché la confrontation des idées.

La ministre chargée de le porter [Christine Taubira] avait ainsi déclaré : « C’est une réforme de société et on peut même dire une réforme de civilisation. » Une réforme de société et a fortiori une réforme de civilisation, cela mérite une discussion entre les citoyens et on peut s’attendre à ce que dans une discussion d’affrontent des opinions divergentes. Or la stratégie adoptée par les partisans de la réforme consista à assimiler les opinions divergentes à l’homophobie.

Les hommes sont en effet beaucoup plus visés que les femmes par les contrôles de police (…) 9,5 fois plus (…) si de la surreprésentation des noirs et des arabes dans les contrôles on peut conclure au racisme anti-noir et anti-arabe des policiers, de la surreprésentation des hommes, ne faut-il pas conclure à leur sexisme anti-mâle ? (…) 
Concrètement, puisque l’INSEE nous apprend qu’au 1er janvier 2015 il y avait 391 330 hommes nés en 1987 et 391 072 femmes nées en 1946, il faudrait exiger des policiers qu’ils apportent la preuve que les femmes de 70 ans ont été contrôlées aussi souvent que les hommes de 29 ans (…)
Si quelqu’un avait affirmé dans une émission télévisée que les hommes sont davantage soumis à des contrôles d’identité parce que la plupart des trafiquants sont des hommes, il est peu probable qu’il aurait fait l’objet de poursuites judiciaires, ne serait-ce que parce qu’aucune association antisexiste n’aurait déposé une plainte avec constitution de partie civile. Il est tout aussi peu probable qu’il ait été couvert d’opprobre.

A Rotherham dans le Yorkshire 1400 jeunes filles âgées de 11 à 16 ans avaient été battues, victimes d’abus sexuels, violées, souvent sous la menace de la torture, pendant 16 ans, de 1997 à 2013, sans que ni la police ni les services sociaux ni le conseil municipal, pourtant alertés par trois rapports établis entre 2002 et 2006, n’aient rien fait pour s’y opposer. Ces responsables, pouvait-on lire dans le rapport de Mme Jay [ancienne inspectrice des affaires sociales],  étaient en effet « réticents à identifier les origines ethniques des coupables par crainte d’être traités de racistes. » (…) Si 1400 jeunes filles de 11 à 16 ans avaient été battues, menacées de mort et violées pendant 16 ans par des prêtres catholiques ou des moines bénédictins, les services sociaux et les conseils municipaux se seraient-ils tus pour ne pas risquer de stigmatiser une communauté et d’alimenter ainsi l’anticléricalisme primaire ?

Passons sur cet étrange présupposé en vertu duquel il faudrait être marxiste pour parler de Marx, croyant pour parler de la religion et, allons jusqu’au bout, néo-nazi pour étudier le nazisme…

Nous vivons dans un pays où on est capable d’adjurer les Israéliens de dialoguer avec le Hamas en leur représentant qu’on ne peut faire la paix qu’avec son ennemi, mais dans ce même pays des intellectuels considèrent que les intellectuels qui ne pensent pas comme eux ne sont ni des interlocuteurs, ni des adversaires, ni même des ennemis, mais pire que des ennemis puisque, sans qu’il soit question de faire la paix, ils sont à ce point étrangers à leur monde, qu’on ne peut ou qu’on ne doit même pas entreprendre une discussion avec eux (…) 
Or il n’y a pas de débat intellectuel là où il ne s’agit plus de démêler le vrai et le faux, mais de dénoncer le mal (…) Pour penser en vérité, il faut accepter de suspendre le jugement moral, il faut préférer la raison à l’émotion et aussi le doute au soupçon. Celui-ci n’est pas inutile quand on se l’applique à soi-même afin de penser contre soi et il relève alors de l’hygiène intellectuelle ; appliqué préférentiellement à la pensée de l’autre, il s’apparente davantage au terrorisme intellectuel. La plupart des débat de ces dernières années m’ont paru tomber dans ces travers.

Sur l’anticléricalisme. La notion de crime dans son rapport à l’histoire.

Le terme anticléricalisme est lui-même équivoque ou polysémique. Il peut signifier soit, c’est son sens strict, l’opposition au cléricalisme, soit, plus largement et plus couramment, l’hostilité à l’endroit des clercs, du clergé, des Eglises, de la religion en général. C’est le premier sens que retient Catherine Kintzler en écrivant : « Le cléricalisme, en effet, consiste à vouloir accorder aux représentants des religions et aux ministres des cultes un rôle politique ou (éventuellement) en tant qu’élus, et plus généralement à nier la séparation des ordres institués par la laïcité républicaine, à vouloir que le politique soit dépendant du religieux. » (…) Un certain nombre de déclarations entendus ces temps-ci réputent attentatoire à la laïcité toute intervention des Eglises, et plus particulièrement de l’Eglise catholique, dans l’espace public. Ceux qui prétendent ainsi interdire à une association religieuse l’exercice de droits et de libertés qu’ils revendiquent pour les associations de travailleurs, de professeurs, de chasseurs-pêcheurs ou de libres penseurs introduisent une discrimination qui n’est prévue par la loi, ni exigée par la laïcité républicaine. L’anticléricalisme dont ils font preuve n’est pas l’anticléricalisme au sens strict (…) mais au sens large, qui est hostilité à l’endroit des clercs, du clergé, des Eglises et de la religion en général.

Kant lui-même qui justifie clairement la peine de mort aurait alors été complice d’un « crime » (…) Si donc on prend le mot crime au sens juridique (…) on ne peut qualifier des faits historiques passés en recourant à des concepts juridiques contemporains sans introduire une sorte de rétroactivité de la loi qui est un monstre juridique. Si maintenant on prend le mot crime dans son acception morale, on se trouvera devant une difficulté analogue. Le problème ne sera plus exactement celui de a rétroactivité de la loi, mais celui de l’anachronisme (…) Si donc on veut demander au christianisme des comptes sur les crimes de son histoire, il faut s’assurer que les actions auxquelles on donne cette qualification contrevenaient soit aux lois juridiques en vigueur à l’époque où elles ont été  accomplies, soit à la loi morale telle qu’elle était accessible à la conscience des hommes de l’époque et telle que son contenu était déterminé par les mœurs et l’ensemble des conditions empiriques de leur temps.

(…) pour l’essentiel, c’est l‘hérésie et non l’Inquisition qui suscite à l’époque la réprobation générale. L’Inquisition « ne soulève pas contre elle  l’hostilité de la population et bénéficie de l’appui de sa part la plus importante. ». En refusant le mariage, en niant la validité du serment dans une société, la société féodale, tout entière fondée sur des relations contractuelle, les Cathares heurtaient les valeurs et les convictions les plus fortement établies en leur temps et c’est pourquoi, au cours des deux siècles qui précédèrent la naissance de l’Inquisition, ils furent régulièrement victimes de la justice expéditive des rois et des empereurs, mais aussi fréquemment massacrés par des foules en colère. Ainsi en introduisant une enquête et en instituant une justice régulière où par ailleurs le bûcher était l’exception et non la règle, l’Inquisition a-t-elle plutôt contribué à l’adoucissement des mœurs : « La pratique inquisitoriale a modifié la procédure judiciaire et constitué un progrès par rapport aux procédures accusatoires. »
(…) c’est précisément quand l’Inquisition passe des mains de l’Eglise à celles des rois et des empereurs, c’est-à-dire à partir du XVIè siècle, qu’elle fait le plus grand nombre de victimes. « L’Eglise a toujours tendance à pardonner au moindre signe de repentance. »

(…) en suggérant qu’un lien privilégié unit religion et criminalité (…) celle-ci aurait dû décliner au fur et à mesure que celle-là s’effaçait (…) Cependant l’histoire du XXè siècle a été traversée par des crimes et des massacres inégalés imputables à des totalitarismes dont l’armature intellectuelle, bien loin d’être religieuse, était fournée par des croyances et des doctrines néo-païennes ou athées (…) On connaît la formule de Pierre Chaunu selon laquelle « la révolution française a fait plus de morts en un mois au nom de l’athéisme que l’Inquisition au nom de Dieu pendant tout le Moyen-Âge et dans toute l’Europe. » Reynald Secher a dressé un implacable réquisitoire contre le massacre des Vendéens et si les historiens discutent pour savoir s’il s’agit d’un génocide ou d’un « populicide » (…) il reste que dans une lettre adressé aux députés en date du 23 juillet 1794 Carnot expliqua que même si les vieillards, les femmes et les enfants étaient moins coupables que les meneurs, il était néanmoins nécessaire au salut de la république qu’ils fussent traités avec la même rigueur (…) 

Jules Ferry (…) le 28 juillet 1885 à la Chambre des députés : « Il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ! »
Jean Jaurès (…) dans un discours à la Chambre des députés le 20 novembre 1903 : « la civilisation que la France représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l’état présent du régime marocain. »
(…) le 9 juillet 1925, c’est Léon Blum qui déclarait dans cette même Chambre des députés : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisées grâce aux efforts de la science et de l’industrie. » Des historiens se sont attachés à montrer que, loin d’avoir un caractère marginal ou accidentel, le colonialisme était partie prenante de l’idéal républicain.


Race, racisme et police du langage

Interrogée le 30 juin 2013 sur France Inter entre 8h20 et 8h30, l’ethnologue Anne-Christine Taylor faisait la déclaration suivante : « Quand l’Unesco après la guerre a voulu mettre un terme à cette terrible maladie de la raciologie, ce sont les ethnologues que l’Unesco a convoqués pour essayer de tordre le cou une fois pour toutes à cette affaire de race. Tout ça, le mot de race, ça n’existe pas, il n’y a pas plusieurs races humaines. »
En effet l’Unesco qui avait réuni dès 1949 des ethnologues, anthropologues, sociologues, psychologues, biologistes, zoologues, a publié leurs contributions dans un ouvrage collectif intitulé Le racisme devant la science (1960) (…) Dire qu’on ne peut pas partir des différences raciales pour en tirer des conséquences racistes, ce n’est pas dire qu’il n’y a pas de différences raciales. Et la proposition Il n’y a pas de races pures n’est ni grammaticalement ni logiquement équivalente à la proposition Il n’y a pas de races : tout à l’inverse, il n’y aurait aucun sens à énoncer la première s’il était entendu que la seconde est vraie. Contrairement à ce que d’aucuns essaient de leur faire dire aujourd’hui, les auteurs de Le racisme devant la science n’affirment nullement que les races n’existent pas ni qu’il faut renoncer à faire usage du mot race.


Toutes les civilisations se valent-elles ?

Ainsi le Nouvel Observateur avait publié en février 2012 de multiples articles (…) destinés à pourfendre l’idée selon laquelle toutes les civilisations ne se valent pas. Or, trois mois plus tard ce même hebdomadaire publiait un numéro hors-série intitulé Les grandes civilisations. Les grandes civilisations ? Diable ! Il y en aurait donc des petites ? (…) De même au mois de mars 2012 les éditions Odile Jacob publiaient un ouvrage rédigé par 50 chercheurs et citoyens « engagés », préfacé par Martine Aubry et intitulé : Pour changer de civilisation. A quoi cela rime-t-il de vouloir changer de civilisation si toutes les civilisations se valent ?

Pour Marcel Mauss (…) le concept de civilisation se distingue de celui de culture par son extension à la fois dans l’espace et dans le temps. Evoquant vingt ans plus tard les phénomènes qui sont « communs à un nombre plus ou moins grand de sociétés et à un passé plus ou moins long de ces sociétés », il conclut : « On peut leur réserver le nom de « phénomènes de civilisation. » 
(…) nos contemporains continuent à recourir, explicitement ou implicitement, au concept de civilisation, y compris quand ils prétendent le récuser. Le 30 avril 2008, le journal Libération publiait une tribune signée par 56 chercheurs en histoire et en philosophie intitulée : Oui, l’Occident chrétien est redevable au monde islamique ! Que sont donc l’Occident chrétien et le monde islamique dans cette phrase ? (…) Le 1er mars 2008, on pouvait lire sur le site oumma.com un article intitulé Pour l’étude de la culture arabe dans lequel M. Marwan Rashed, professeur à l’Ecole Normale Supérieure et futur signataire de la tribune ci-dessus mentionnée (…) se proposait de procéder à une « déconstruction de la notion de civilisation ». Moyennant quoi notre auteur consacrait toute la suite de son article à mettre en évidence les vertus, les richesses et les apports de ce qu’il n’avait alors aucun scrupule à nommer « la civilisation islamique » ou « la civilisation arabo-islamique ». Avec de tels déconstructeurs, on peut se passer de constructeurs.

Léo Strauss dans l’introduction de Droit naturel et histoire : « Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu’ils sont reçus par une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l’homme policé (…) Et puisque tout le monde est d’accord pour reconnaître que l’idéal de notre société est changeant, seule une triste et morne habitude nous empêcherait d’accepter en toute tranquillité une évolution vers l’état cannibale. »

Et de fait des jugements sont régulièrement portés sur la valeur respective de différentes civilisations sans que cela suscite ni réprobation ni indignation. Qui par exemple n’a jamais entendu célébrer l’âge d’or d’Al-Andalus ?

Piere-Henri Tavoillot propose le critère suivant : « Une civilisation est dite grande lorsqu’elle produit des œuvres qui ne s’adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l’ensemble de l’humanité » (…) Entre les VIè et IVè siècle avant Jésus-Christ la civilisation grecque a substitué à une pensée mythique une pensé rationnelle, inventé la politique, la démocratie, la philosophie, produit en l’espace de 80 ans les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, ainsi que de multiples chefs-d’œuvre de l’architecture et de la sculpture (…) A vingt-cinq siècles de distance, tout cela continue à irriguer nos vie et nos pensées bien plus que les statuettes en terre cuite et les hauts-fourneaux des Nok, tout admirables qu’ils sont.

« Il faut constater que la mise en question de l’institution par la réflexion ne se fait qu’exceptionnellement dans l’histoire de l‘humanité, et dans la seule lignée européenne ou gréco-occidentale (…) Cette rupture, nous ne la rencontrons que deux fois dans l’histoire de l’humanité : en Grèce ancienne une première fois, en Europe occidentale à partir de la fin du haut Moyen Âge ensuite » (Cornelius Catoriadis)

L’autonomie, est dans la civilisation européenne, corrélative du relativisme : pour qu’il soit légitime de se donner à soi-même sa propre loi il faut avoir admis que la loi est œuvre humaine et rien qu’humaine…

(…) la civilisation européenne a toujours cherché et trouvé sa substance en dehors d’elle-même. Alors que la curiosité à l’égard de ce qui est autre « n’est guère plus qu’une exception dans le monde grec (Hérodote) ou dans l’Islam médiéval (Al -Biruni) », elle est la caractéristique constante de l’Europe. En outre son rapport à l’autre se caractérise par un mode d’appropriation culturelle qui préserve et renforce même l’altérité de ce qui est approprié et que Rémi Brague appelle le modèle de l’inclusion par opposition à celui de la digestion. Dans le processus de la digestion, l’altérité absorbée est assimilée, c’est-à-dire détruite et reconstruite selon les exigences propres de celui qui l’absorbe. Elle devient semblable à lui… « Les musulmans désireux d’apprendre les sciences des autres nations, ils se les approprièrent par la traduction, les adaptèrent à leurs propres vues et les firent passer dans leur propre langue à partir des langues étrangères. Ils y surpassèrent les auteurs étrangers dont les manuscrits écrits dans leurs langues furent oubliés et complètement abandonnés (…) Car les autres langues avaient disparu et n’intéressaient plus personne. » (Ibn Khaldûn) Tout  à l’inverse, la civilisation européenne se présente comme une culture de l’inclusion qui assume sa secondarité aussi bien à l’égard d’Athènes qu’à l’égard de Jérusalem.


Le terrorisme est-il l’arme des pauvres ?

Dans un article intitulé « Terrorisme : la pauvreté n’est pas coupable », l’économiste Daniel Cohen écrit : « Une étude portant sur 350 personnes engagées dans l’Armée rouge japonaise, la bande à Baader, l’IRA ou les brigades rouges a montré que la grande majorité des auteurs d’attentats ne sont pas pauvres : les 2/3 ont fait des études supérieures et viennent des milieux aisés. L’image du « terroriste » recruté dans les bidonvilles de la grande pauvreté apparaît à l’opposé de la réalité. »

Scott Atram, directeur de recherches au CNRS et professeur à l’Université du Michigan, écrit : « Les terroristes kamikazes ne sont ni pauvres ni ignorants ; ils n’ont pas le sentiment de n’avoir plus rien à perdre. »

(…) le sondage Gallup réalisé auprès de 9000 personnes de 9 Etats musulmans, de l’Asie orientale au Maghreb (…) les radicaux (dont la population est distinguée des modérés par la réponse à la question : « approuvez-vous ou désapprouvez-vous le attentats du 11 septembre ? ») ont des revenus financiers et un niveau d’éducation plus élevés que les modérés, ce qui avait déjà été établi par l’étude de Marc Sageman portant sur la biographie de 166 djihadistes.

(…) une véritable mutation du discours intégriste se produit : il gagne désormais différentes classes sociales. Au CPDSI (Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à l’Islam), sur 200 familles, nous traitons 70% de jeunes issus de classes moyennes et 10% de classes supérieures. Certains ont des parents qui sont médecins dans le 16è arrondissement de Paris, beaucoup sont enseignants, éducateurs ou encore avocats. » (Dounia Bouzar, directrice du CPDSI).

A Lunel, petite commune de l’Hérault d’environ 26 000 habitants, il s’est trouvé une vingtaine de « jeunes » pour partir faire le jihad en Syrie et six d’entre eux y ont trouvé la mort. Outre qu’ils étaient loin d’être tous chômeurs (…) il n’y a pas eu vingt départs à Montpellier, où la population est dix fois plus nombreuse et où les jeunes musulmans au chômage ne manquent pas. Cependant la mosquée de Lunel était dès 2010 désignée par l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (EHESS) comme proche du Taligh, courant qui prône une lecture littéraliste de l’islam et œuvre pour la réislamisation des musulmans (revivalisme).

« La raison réelle qui se cache derrière la mobilisation d’une poignée de jeunes hommes est purement culturelle (…) Ceci explique pourquoi des jeunes appartenant à des familles riches ou bien placées dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’Etat sont impliqués dans des crimes terroristes. » (Muhammad Mahfouz, directeur du magazine libanais Al-Kalima).

« Même les intellectuels occidentaux ont de la difficulté à le voir : pour la plupart, ils ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion -en bien et en mal, sur la vie et sur la mort - qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, et. » Ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! »
(Abdennour Bidar, « Lettre ouverte au monde musulman », in Marianne, 13/10/ 2014).


Rancière à Répliques : misère de l’islamophobie politique

(…) aux Etats-Unis (où le nombre de mosquées a doublé depuis 20 ans)

(…) le Shah et sa sinistre Savak inspiraient à toute la gauche et à toute l’extrême-gauche de l’époque, et, corrélativement, du soutien résolu, voire de l’enthousiasme, avec lequel celles-ci accueillirent la révolution khomeiniste : au-delà de Michel Foucault et de ses fameux articles du Corriere della Sera, c’est le parti socialiste qui organisait le 23 janvier 1979 une réunion de soutien à la maison de la chimie et c’est son bureau exécutif qui saluait le 14 février ce « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine. »


Religion et violence : la question de l’interprétation.

Dans le livre des Juges, aux Israélites qui lui demandent s’ils doivent combattre les fils de Benjamin, Yahvé répond : « Marchez car demain je le livrerai entre vos mains. » Là-dessus les Israélistes tuent vingt-cinq milles hommes au combat, puis vingt-cinq mille encore, avant d’exécuter toute la population mâle des villes. Dans le livre de Josué, qui raconte la conquête de la terre promise, c’est Yahvé qui dit à Josué : « Vois, je livre entre tes mains Jéricho et son roi. » et une fois les murs écroulés, les Israélites passent au fil de l’épée tous les habitants de la ville, « hommes et femmes, jeunes et vieux, jusqu’aux bœufs, aux brebis et aux ânes » (…) à plusieurs reprises, il est indiqué que ces massacres se font sur l’ordre de l’Eternel : « comme Yahvé, le Dieu d’Israël, l’avait prescrit », « suivant les prescriptions de Moïse, serviteur de Yahvé ».

La violence vétérotestamentaire n’a pas manqué de troubler très tôt les chrétiens : le Dieu guerrier de l’Ancien Testament est-il bien le même que celui des béatitudes dans l’Evangile ? A cette question l’hérésiarque Marcion apporta dans la première moitié du IIè siècle une réponse résolument négative (…) Il préconise la rupture avec l’héritage hébraïque. A cet effet il s’emploie à éliminer du Nouveau Testament tout ce qui renvoie au judaïsme, ne retenant des quatre évangiles que celui de Luc - lui-même expurgé- et dix des épîtres de Paul (…) L’Eglise n’en voulut pas, qui excommunia Marcion et combattit vigoureusement son hérésie.

Origène distingue entre trois sens de l’Ecriture : le sens littéral, le sens spirituel, le sens moral. (…) Ainsi dans ce commentaire du livre de Josué : « Quand tu lis dans les Saintes Ecritures les combats des justes, leurs tueries, leurs massacres, leurs carnages, lorsque tu apprends que les saints n’ont pitié d’aucun ennemi, et que le fait de les épargner était imputé comme péché, interprète ces guerres de justes de la manière suivante : ce sont les combats menés contre le péché. » (Homélie 8, sur Josué).
(…) ainsi se constitua la doctrine, destinée à devenir classique, des quatre sens de l’Ecriture, littéral (ou historique), allégorique, moral et analogique, exprimée dans la fameuse formule : La lettre enseigne les faits, l’allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l’anagogie ce vers quoi tu dois tendre.

La figure divine qui se dégage de l’Exode, du Deutéronome, des livres de Josué et de Samuel, des Psaumes, tous composés entre le VIIè et le VIè siècle, est ainsi celle d’un Dieu des armées (Yahvé Sabaoth). Cependant le livre de Josué, un de ceux où la violence est la plus manifeste, n’est pas un document historique relatant l’installation des Juifs en Canaan au XIIè siècle. Composé sous la domination assyrienne, il en porte la trace et reprend de multiples éléments de la  propagande assyrienne de façon polémique, le Dieu d’Israël se substituant au Dieu d’Assour pour donner la victoire à son peuple. Bien plus qu’un livre d’histoire, c’est un écrit de résistance qui fut du reste plusieurs remanié après la période assyrienne et infléchi dans un sens plus pacifique. Les livres les plus récents, ceux des Chroniques, composés au IVè siècle, celui de Judith, composé au IIè siècle vont dans ce sens et opèrent le passage de la figure d’un Dieu guerrier à celle d’un Dieu artisan de paix.

Le Coran comporte aussi bien des versets pacifiques qui proscrivent le meurtre ou préconisent le dialogue que des versets belliqueux qui appellent à l’extermination des infidèles. Comme il est impossible que Dieu se contredise, les théologiens musulmans ont élaboré une doctrine (…) en vertu de laquelle lorsque deux versets entrent en contradiction, le verset le plus récent abroge le plus ancien. Or ce sont els versets le plus anciens, ceux qui datent de l’époque de la prédication mekkoise qui sont les plus pacifiques tandis que ce sont ceux de la période médinoise, postérieurs à l’Hégire, contemporains de l’époque où Mohammad s’est transformé en chef de guerre, qui sont les plus belliqueux. Ainsi les versets pacifiques se trouvent-ils abrogés par celui de la sourate Revenir de l’erreur ou l’Immunité qui appelle à tuer les infidèles à moins qu’ils ne se repentent et se convertissent : « Quand les mois sacrés seront expirés, tuez les infidèles quelque part que vous les trouviez ! Prenez-les ! Assiégez-les ! Dressez pour eux des embuscades ! S’ils reviennent (de leur erreur), s’ils font la prière et donnent l’aumône, laissez-leur le champ libre. » (Coran, IX,5)

(…) le théologien soudanais Muhammad Mahmûd Tahâ dans un ouvrage intitulé Le second message de l’islam. Selon lui il faut distinguer dans le Coran deux messages. Le premier, celui de la période médinoise, comporte des versets subsidiaires qui étaient adaptés aux réalités du VIIè siècle, mais ne le sont plus à celles de la société moderne. C’est donc le second message de l’islam, celui de la période mecquoise, respectueux de la liberté religieuse, qui doit servir de base à la législation. En conséquence de quoi il avait réclamé l’abolition de la sharî’a au Soudan, ce qui lui valut d’être condamné à mort pour apostasie et pendu à Khartoum le 18 janvier 1985.

lundi 9 octobre 2017

« Le prix à payer » de Joseph Fadelle (2010)

J’explique avec fierté à Massoud que j’appartiens à une riche famille de seigneurs, les al-Moussaoui, présent au Liban, en Iran et en Irak. Par mon père, je peux remonter en ligne directe à l’imam Moussa al-Kazemi (…) un des descendants d’Ali, jeune cousin et gendre de Mahomet. Dans l’esprit des chiites, il est aussi important que le Prophète.

Jamais, dans mes précédents livres, je n’ai entendu parler de miracles, et encore moins d’un dénommé Jésus. Même dans le Coran, ou dans la vie de Mahomet, je ne me souviens d’aucune allusion à ce genre de manifestations.

- Qui est ce Jésus dont parle ton livre ?
C’est Issa ibn Maryam, le fils de Marie…
Réponse totalement inattendue et incompréhensible pour moi. Issa, je le connais, il figure dans le Coran, parmi d’autres prophètes venus avant Mahomet. Mais je n’ai jamais entendu dire qu’il portait un autre nom, ni que ce Jésus / Issa avait fait des miracles aussi extraordinaires.
C’est normal, me répond Massoud en haussant les épaules, il s’est appelé Jésus pendant six cents ans, puis quand l’islam est arrivé, il est devenu Issa…

Les imams m’ont toujours enseigné que c’est la lecture du Coran de bout en bout qui sera récompensée au jour du jugement, beaucoup plus que la compréhension du texte.

J’ai donc tout le loisir de me plonger attentivement dans le Coran, en gardant à l’esprit que j’ai promis à Massoud d’examiner le texte avec honnêteté. Ce faisant, je me retrouve aussi pour la première fois de ma vie seul, face à moi-même, sans échappatoire ni distraction, obligé de me confronter en vérité à ce qui constitue une grande part de mon identité : l’islam.
Et c’est là que mes ennuis ont commencé. Pourtant, j’aurais dû me méfier, et écouter la recommandation, tiré d’un verset du Coran, de ne pas approfondir ce qui peut perturber la foi.

(…) ce verset 34 de la sourate sur les Femmes, An-Nisâ, qui commande « d’admonester [les femmes] dont on craint l’indocilité », de les « reléguer dans les lieux où elles couchent », et au besoin même de « les frapper »…

(…) je suis bien obligé de déchanter quand je lis que Mahomet s’est marié avec une fille de 7 ans, Aisha ; ou encore qu’après avoir marié son fils adoptif Zaïd, il prend la femme de celui-ci, sa belle-fille donc, pour en faire sa septième épouse. Mais pour mon imam, c’est cela qui explique pourquoi le Coran a interdit l’adoption. Je trouve pour ma part qu’il y a là une curieuse manière de démontrer ce qui est bon ou pas, en prenant tour à tour le prophète Mahomet comme exemple ou comme contre-exemple !

Même la vie du prophète Mahomet, qui auparavant me semblait pleine de gloires et d’habileté, ne m’est plus une consolation. Dans ma tristesse, j’y vois au contraire une accumulation d’adultères, de vols. Comment cet homme peut-il être un homme de Dieu ? Comment puis-je vouloir lui ressembler, lui qui a fait le contraire de ce qu’il prêchait ? Comment peut-il demander à une femme qui perd son mari d’attendre trois mois et dix jours avant de se remarier, quand lui-même a épousé une femme le jour même où elle a perdu son mari, assassiné en compagnie de six cents personnes par les soins du Prophète… ?

Ce qui me rend si léger, c’est que pour la première fois peut-être de mon existence, je me souviens d’un de mes rêves (…) Ce rêve (…) me place au bod d’un ruisseau, pas très large, à peine un mètre. Sur l’autre rive, un personnage d’une quarantaine d’années, plutôt grand, vêtu d’un vêtement beige d’une seule pièce, à l’orientale, sans col. Et je me sens irrésistiblement poussé vers cet homme, par l’envie de passer de l’autre côté pour le rencontrer.
Alors que je commence à enjamber le ruisseau, je me retrouve suspendu dans les airs, pendant quelques minutes qui me paraissent une éternité. Je crains même avec un certain effroi de ne jamais pouvoir redescendre sur terre…
Comme s’il avait senti mon malaise grandissant, l’homme d’en face me tend la main, pour me permettre de franchi le cours d’eau et d’atterrir à côté de lui. En cet instant, je peux à loisir observer son visage : des yeux bleu-gris, une barbe peu fournie et des cheveux mi-longs. Je suis frappé par sa beauté. 
Posant sur moi un regard d’une douceur infinie, l’homme m’adresse lentement une seule parole énigmatique, au timbre de voix rassurant et invitatoire : « Pour franchir le ruisseau, il faut que tu manges le pain de vie. » (…) Encore tout à ma joie, presque enfantine, d’avoir enfin UN rêve à moi, je sourire aux lèvres, je n’éprouve pas le besoin de chercher à comprendre le sens de ces mots mystérieux.

- Commence plutôt par un autre passage, l’Evangile de Matthieu par exemple. Pour un début, c’est plus facile, me conseille Massoud par-dessus mon épaule.
Par quel mystérieux dessin n’ai-je pas suivi son conseil ? (…) Arrivé au chapitre 6, je m’arrête net dans ma lecture, abasourdi, au milieu d’une phrase (…) je relis lentement ce passage, dans lequel ce Jésus s’adresse à ses disciples après avoir multiplié des pains pour la foule, en leur disant : « Je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim… »
Il se passe alors en moi quelque chose d’extraordinaire, comme une déflagration violente qui emporte tout sur son passage, accompagnée d’une sensation de bien-être et de chaleur…
Comme si, tout à coup, une lumière éclatante éclairait ma vie d’une façon entièrement nouvelle, et lui donnait tout son sens (…) J’ai l’impression d’être ivre, alors que monte dans mon cœur un sentiment d’une force inouïe, une passion presque violente et amoureuse pour ce Jésus-Christ dont parlent les Evangiles.

Au lieu de préceptes et d’obligations formelles, comme celle de la prière cinq fois par jour, les mots du Notre Père de l’Evangile résonnent dans ma tête et mon cœur comme un baume apaisant. Si Allah parle comme un père qui aime ses enfants, s’il pardonne même aux pécheurs, alors ma relation à Lui ne peut plus être la même. Je ne suis plus dans la soumission ni dans la crainte, mais dans l’amour, comme dans une famille.

J’ai ainsi en tête tous les noms d’Allah donnés par le Coran. il y en a quatre-vingt-dix-neuf connus : Eternel, Inengendré, Unique, Inaccessible, Ferme, Invincible, Glorieux, Sage, Bienveillant, Miséricordieux, mais aussi Vengeur… En revanche, il en existe un autre, le centième nom, que personne n connaît. Ce nom d’Allah mystérieux et inconnu, j’ai l’impression de le découvrir aujourd’hui, c’est l’Amour.

Au début de l’année 1992, je suis donc loins d’imaginer ce qui m’attend lorsque je me rends dans la grande salle, juste avant le déjeuner, convoqué par mon père : 
Mon fils, j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : je t’ai trouvé une fiancée ! (…) j’ai déjà payé la dot, almahr, et surtout j’ai donné ma parole à la famille, donc c’est maintenant mon propre honneur qui est en jeu : il n’est pas question que tu refuses ! (…)
Devant ma mine décomposée, mon père ajoute cependant avec un sourire entendu, destiné à me convaincre : « Ecoute, je t’ai choisi cette femme parce que c’est bien pour la famille, mais si tu veux en prendre un autre, tu fais ce que tu veux ! Tu n’aurais qu’à prendre celle-ci comme un meuble dans ta chambre… »
Pour clore la discussion, il précise, d’un impératif, qu’il a déjà tout organisé : je suis officiellement fiancé depuis un mois…

Les hommes, ses frères, restent à la maison pour signifier que le mariage de leur sœur est un jour de honte pour eux, puisqu’un homme va jouir sexuellement de leur sœur.
Au cours de la grande réception mondaine qui suit, chacun vient féliciter le père du marié, grand seigneur et seul véritable roi de la fête.

Michael commence par m’expliquer qu’il a préféré mettre la Sainte Vierge Marie plutôt que la croix dans son magasin, car il arrive que cette dernière provoque des réactions violentes chez les musulmans : ils crachent par terre de dégoût ou insultent le commerçant.

"Je m’appelle Mohammed, je suis musulman et je crois au Christ… Je veux me faire baptiser !" (…) Le prélat bondit de sa chaise, rouge de colère, comme piqué par une décharge électrique. A ma très grande surprise, semblant perdre ses nerfs, il se précipite alors vers moi en hurlant : « Dehors, dehors ! », et me pousse sans ménagement vers la sortie (…) Le plus dur à accepter, c’est que cette réaction vienne du clergé, et d’une de ses plus hautes autorités encore…

Comble de joie pour moi, elle demande même à m’accompagner à la messe de temps à autre le dimanche, avec notre fils Azhar, curieuse de découvrir la communauté des disciples de Jésus ! Elle me dit sa surprise de voir comment les femmes sont considérées autrement que dans l’islam et comme elle sont respectées (…) Car si elle va au bout de cette logique de discrédit de l’islam, elle sait pertinemment qu’il lui faudra couper les ponts avec sa propre famille, pour qui la religion et la vie sociale sont une seule et même réalité.

C’est la seule explication plausible à la haine qui s’est abattue sur moi ce matin : la peur du scandale public. Si mon changement de religion vient à être connu, ma famille peut tout perdre : son honneur, sa considération et son rang dans la société chiite…
Je n’oublie pas non plus que l’élimination des apostats est une règle pratiquée dès l’apparition de l’islam, reprise dans les hadiths

Tous, nous attendons le verdict. Il tombe, prononcé par Mohammed Sadr :
S’il se confirme qu’il est chrétien, alors il faudra le tuer, et Allah récompensera celui qui accomplira cette fatwa (…) 
Je suis à nouveau poussé dans le coffre. Je suppose que nous prenons la route inverse, direction Bagdad. Dans mon sarcophage roulant, je me repasse en boucle le dialogue surprenant qui vient de se dérouler. Je m’étonne en particulier des réponses qui me sont venus, pertinentes, pleines d’un à-propos qui ne me ressemble pas. Surtout, elles ont fait fléchir l’ayatollah lui-même. ce qui est étrange, dans la mesure où d’habitude je suis plutôt lent et pas vraiment bon orateur.

- Nous savons que tu as fréquenté des églises, des chrétiens. Quelles églises ? Qui sont ces chrétiens ? Où résident-ils ? Qui est le premier chrétien à avoir osé t’adresser la parole ? Voilà ce que nous voulons savoir. Si tu nous le dis, tu ne deviendras pour nous qu’un simple témoin, et non plus un coupable… Parle !

Si je mange peu, je ne dors pas beaucoup plus. A  seize dans la pièce, nous nous relayons à tour de rôle pour que chacun puisse s’allonger un peu  et tenter de s’assoupir. Le reste du temps, je suis debout, position très inconfortable à la longue. Le moindre mouvement pour me dégourdir risque de gêner mon voisin (…) Je n’ai rien à espérer, ni procès équitable, ni changement dans la conditions d’enfermement. C’est cette absence totale de perspectives qui me mine le plus, davantage encore que la torture physique (…) je pèse désormais cinquante kilos. J’en faisais cent vingt avant de mettre les pieds dans ce pénitencier (…) Après seize mois de captivité, je suis à bout.

Pour toute formalité, je signe un papier, dans lequel je m’engage à ne jamais révéler ce que j’ai vécu, sous peine de mort. Ainsi, officiellement, cet enfer n’a jamais existé… Dernier supplice. Même la réalité de l’épreuve m’est enlevée.

Je n’y comprends rien. Suis-je la proie d’une hallucination ? (…) En un rien de temps, on tue plusieurs veaux gras pour alimenter les convives. Mon père a bien fait les choses (…) Qu’est-ce que cette comédie d’un goût plus que douteux ? Toute ma famille a-t-elle été frappée d’amnésie ? (…) Ce qui compte le plus finalement pour eux, pour mon père, c’est la réputation, le qu’en dira-t-on, la peur de perdre la face, beaucoup plus que l’amour réciproque.

Pendant ce temps, Anouar a donc vécu enfermée chez elle. Dans notre milieu, une femme ne sort pas sans son mari. Si son mari est en prison, elle-même est aussi emprisonnée, d’une certaine manière, dans sa propre maison. C’est également à ce moment-là que mon frère, et ma sœur se sont installés chez nous, prétendument pour accompagner ma femme dans son épreuve.

- (…) ta famille a profité de notre situation de faiblesse pour confisquer nos papiers d’identité. De même que tout l’argent dont nous disposions avant ton emprisonnement…

Pour rendre vivable cette pression intolérable, nous avons heureusement recours à la prière, que nous chuchotons sur nos nos heures de sommeil par défiance vis-à-vis de noter propre fils ! Voilà où nous en somme réduits… Chaque nuit, à voix basse, nous supplions à genoux le Saint-Esprit de nous aider à porter ce fardeau et de nous indiquer une issue, alors qu’à vues humaines, l’horizon nous paraît entièrement bouché.

Et si pardonner m’était possible, comment pourrais-je même leur expliquer ce que je vis ? Cela me paraît irréalisable, tant mon expérience religieuse dépasse le champ de leur compréhension.

Je remercie le Ciel de m’avoir fait rencontrer cette religieuse qui prend notre situation en main. je comprends par la même occasion que la situation des chrétiens en Jordanie, bien que meilleure qu’en Irak, est loin d’être aussi enviable que je pouvais l’imaginer.

(…) à l’université, on a demandé aux chrétiens de se lever dans l’amphithéâtre. Deux ou trois filles ont eu ce courage. Elles se sont fait copieusement insulter par le reste des étudiants, d’abord parce qu’elles sont non voilées, ensuite parce qu’elle ne sont pas musulmanes !

Si je suis tout heureux de pouvoir contribuer, à ma mesure, à la construction d’une église, sur le chantier en revanche, je suis très déçu de constater que les ouvriers sont tous musulmans et n’aiment pas les chrétiens.
Quand j’essaie de comprendre leur profonde antipathie, ils me disent d’un mot que l’Evangile a été détourné.
Donnez-moi un exemple, leur rétorqué-je.
Quand il est écrit dans votre Bible qu’il faut aimer ses ennemis
Pour eux, cette attitude demandée par le Christ est totalement incompatible avec le Coran. Elle montre bien que les chrétiens sont des faibles, et sont méprisables.

J’aurais dû me souvenir que dans l’islam tel qu’on me l’a inculqué, le blasphème des autres religions est une chose normale.

Les habitants des maisons avoisinantes, en majorité musulmans, n’acceptent pas la présence, si près de chez eux, de la nouvelle église. Leur antipathie s’est focalisée sur les cloches qui sonnent chaque matin dès six heures. A plusieurs reprises, cela s’est traduit par des actes de malveillance, notamment des jets de pierres contre l’église. Au bout d’un mois, le curé de la paroisse a donc décidé de faire taire les cloches à six heures, sauf en cas de grande fête religieuses ou de mariage.

La suite reste un mystère pour moi. Comment se fait-il que la première balle, tirée par Karim, ne m’ait pas touché ? Quelle est cette voix féminine, intérieure, qui m’a soufflé de fuir à toute vitesse ? Et les autres balles qui suivirent, celles qui m’ont frôlé de très près en sifflant autour de mes oreilles, m’ont-elles vraiment épargné ?

Jour après jour, je puise dans les psaumes, notamment, une sérénité et une confiance qui m’étonne moi-même, alors que nous sommes dans une situation très inconfortable. Au lieu de cela, j’ai en moi, de manière incompréhensible, comme la certitude que je ne serai pas abandonné.

Il nous emmène chez ses parents à Paris, pour déposer nos bagages. Dans la voiture, je suis très surpris par les couleurs de ce pays, d’abord celle des arbres qui longent l’autoroute : leur vert gorgé d’eau me paraît presque artificiel. Dans mon pays et même en Jordanie, le soleil et la luminosité sont extrêmement forts, écrasants : par contraste, toutes les autres couleurs en deviennent ternes et grisâtres.

mardi 3 octobre 2017

« Les scénaristes italiens » de Marie-Christine Questerbert (1988)

Vincenzo Cerami :

« Ce sont deux médias très différents l’un de l’autre, la seule chose qu’ils aient eu commun – mais ceci appartient à tous les arts - c’est le problème de la narration, la question de la structure narrative, et en ce sens un tableau a sûrement aussi son problème dramaturgique. 

… pour les dialogues, il faut du génie, la technique n’aide pas vraiment.

… pour qu’un dialogue soit bon, il faut que les deux interlocuteurs qui se parlent aient raison tous les deux. […] car si l’un a raison et que l’autre a tort , on se met inévitablement du côté de celui qui a raison, et tout devient très plat, le conflit devient un conflit de personnage, que l’on regarde avec indifférence. »

Furio Scarpelli :

« Si nous devions retrouver les modèles réels de tant de personnages crées par le cinéma et par la littérature, nous découvririons que loin, très loin derrière quelques protagonistes inoubliables, il y avait à l’origine des personnages assez proches de la banalité et dont nous dirions : « Mais, j’en ai connu un comme celui-là moi aussi… » ». 

« …prendre un personnage […] puis le recréer de manière inoubliable, en le rendant plus excessif et probablement aussi très synthétique »

«… aiguiser la créativité des élèves de manière à ce qu’ils sortent de leur subjectivisme, soit pour observer le reste du monde, soit pour proposer aux autres des œuvres possibles. Il faut donc sortir de son propre subjectivisme ou bien il faut l’utiliser pour raconter des histoires. » 

« …on ne peut pas savoir ce qui va se passer au tournage, si l’on n’a pas complètement en tête ce qu’on veut faire. »
[…] lorsqu’on arrive sur le plateau on doit tout de même pouvoir dire : « Je veux obtenir ceci, comment peut-on l’obtenir ».

« Ce qui est fâcheux c’est de courir tourner sur le plateau en espérant que l’on va être surpris au bout du compte par « quelque chose », que le « moyen optique » va réussir à tout faire tenir ensemble, alors qu’il n’en sort jamais rien. Depuis ces quelques années où j’enseigne, je n’ai jamais rien vu sortir de la cervelle de ceux qui voulaient faire de la réalisation s’ils n’étaient pas totalement imprégnés d’une intention. Tous les metteurs en scène ne sont pas de grands photographes, de grands décorateurs ou de grands costumiers, mais ils savent ce qu’ils veulent suggérer, et donc ils se servent des acteurs et de leurs collaborateurs. » 

samedi 23 septembre 2017

« Un rêve américain » de Norman Mailer (1967)

Et soudain je compris la lune. […] Je pouvais sentir des lumières parcourir mon corps, flotter comme un brouillard sur les pierres brisées de mon ego tandis que s’élançait une forêt de minuscules, une forêt malodorante d’où émanait toute la puanteur frémissante d’une dent cariée. 

Je me moquais de l’argent, je le haïssais plutôt, j’aurais même pu le mépriser s’il n’était devenu la preuve manifeste de mon inachèvement et de mon manque profond de virilité. 

Dans un nouvel accès d’audace, comme si l’audace était son métier et m’avait mené vers elle, elle leva l’autre main […] et me la tendit afin que je l’embrasse. Ce que je fis, aspirant une grande bouffée d’un sexe brûlant, sentant la fleur, le terre, avec un soupçon de souris malicieuse traversant le jardin, un morceau de poisson entre les dents. 

J’eus soudain l’envie d’éviter la mer et de creuser la terre, le désir violent de sodomiser, sachant son cul bourré de malveillance rusée. 

Son nez, d’une perfection classique, avait juste l’angle volontaire du hors-bord qui franchit la vague. 

De quoi une femme accuse-t-elle son mari ? Elle lui dit d’une manière ou d’une autre qu’il n’est pas suffisamment l’homme dont elle a besoin. 

Il se racla la gorge avec la toux grasse et prolongée du joueur qui a perdu toutes les parties de son corps sauf le déclic de son crâne qui lui dit quand il fait miser. 

J’étais allongé, il me suffisait de toucher du bout du doigt le bout d’un sein, j’avais cette connaissance qui vous vient comme tombe la pluie, j’avais compris que l’amour n’est pas un don, mais un vœu. Seuls les courageux peuvent s’y tenir au-delà d’une courte période. Je pensai alors à Deborah, à toutes les nuits d’autrefois, lorsque j’étais étendu près d’elle avec un amour qui n’était pas celui-là, alors que j’en avais déjà soupçonné l’existence, avec elle ou avec d’autres, des filles avec qui j’avais passé la nuit sans jamais les revoir – car nos trains partaient chacun d’un côté – des femmes que j’avais connues pendant des mois, mais où j’avais trouvé cet amour certaines nuits au fond d’un tonneau de whisky. C’était toujours le même, l’amour est toujours l’amour, on peut le trouver avec n’importe qui, n’importe où. Mais on ne peut jamais le garder. Sauf si vous êtes prêt à mourir pour lui, cher ami. 

Mais je la sentais s’éloigner. Ce qu’elle disait sonnait le creux. 

Nous étions là parce que Deborah lui avait arraché (par téléphone) la promesse d’un entretien après son tour de chant de onze heures. Elle voulait lui faire signer un contrat pour un bal de charité qui devait avoir lieu dans un mois et trois jours. Mais Shago n’était pas dans sa loge après son numéro. Il avait laissé un mot à son habilleur : « Désolé, Lady, impossible d’aller à votre foutue merdasse de charité. »
« Oh mon Dieu, dit Deborah, le pauvre homme, il fait des fautes d’orthographe. » 

Quand elle s’est séparée de toi, je lui ai dit ce que je pensais – nous avons eu une scène. Elle a ouvert son négligé et m’a montré l’endroit de son ventre où elle avait une cicatrice.
- Oui, je la connais.
- C’était horrible
- Oui, c’était une vraie cicatrice
- Elle a dit : « J’ai eu cette mignonne petite césarienne en te mettant au monde, chérie, alors ne te plains pas. Les césariens vous apportent toujours plus d’ennuis que les autres. Et toi, Deirdre, tu es devenue une chauve-souris.» 

Une certaine nuit, au milieu d’un eczéma charnel, me fouettant avec l’idée que je baisais quelque pauvre raclure, je lui ai injecté mon acide, j’ai plongé jusqu’au fond d’un seul mouvement de ma volonté en faisant un serment : « Satan, s’il te faut planter ta fourche dans mon ventre, que je fasse un enfant à cette chienne ! » Et il se passa quelque chose, non, ni soufre, ni feux de Bengale, mais Leonora et moi nous retrouvèrent au fond de quelque dépotoir, dans un lieu effroyable, et je sentis une chose s’accrocher en elle. « Que diable as-tu fait ? » me cria-t-elle, et c’est la seule fois de sa vie qu’elle ait juré. Voilà. Deborah était conçue. 

Le seul signe d’ivresse que donnait Kelly : il sourit légèrement de sa propre remarque.