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lundi 14 octobre 2019

« Morceaux choisis » de Paul Claudel (1925)


Développement de l’Eglise (1900)

Car, depuis le Paradis, et comme Jonas au jour de la pénitence de Ninive, comme Elie dans sa douleur, l’homme toujours a eu pour gardien de  sa prière et pour protecteur de ses eaux l’arbre qui, pousse et végétation de l’unité, est l’expression de l’Attente dans le témoignage ; assis, agenouillé sous l’ombre.

(…) l’Eglise, quand elle parut au jour, s’accommoda, pour y dresser son banquet, de l’abri banal de la basilique, -debout au croisement des chemins (…) La basilique profane existait par son toit, chargé de fournir aux passants qui venaient échanger entre eux des paroles et des monnaies un couvert momentané et l’ombrage comme d’un jardin fictif.

Corona Benignitatis Anni Dei (1916)

Saint Paul

Moi de même, mon Sauveur, je Vous en prie par ce décapité, 
Ayez pitié de ceux que j’aime, de peur qu’ils ne meurent dans leur incrédulité,
Et pour qu’ils entendent comme moi avant l’heure où la Sentence s’exécute,
Votre voix qui leur dit : Paul, je suis ce Jésus que tu persécutes.

L’Enfant Jésus de Prague

Il neige. Le grand monde est mort sans doute. C’est décembre.
Mais qu’il fait bon, mon Dieu, dans la petit chambre !
La cheminée emplie de charbons rougeoyants
Colore le plafond d’un reflet somnolent,
Et l’on n’entend que l’eau qui bout à petit bruit.
Là-haut sur l’étagère, au-dessus des deux lits,
Sous son globe de verre, couronne en tête
L’une des mains tenant le monde, l’autre prête
A couvrir ces petits qui se confient à elle,
Tout aimable dans sa grande robe solennelle
Et magnifique sus cet énorme chapeau jaune,
L’Enfant Jésus de Prague règne et trône (…)
Quand il est avec nous, nul mal ne nous arrive.
On peut dormir, Jésus notre frère, est ici (…)
Les rideaux sont tirés… Là-bas, on ne sait où,
Dans la neige et la nuit sonne une espèce d’heure.
L’enfant dans son lit chaud comprend avec bonheur
Qu’il dort et que quelqu’un qui l’aime bien est là,
S’agite un peu, murmure vaguement, sort le bras,
Essaye de se réveiller et ne peut pas.

Saint François-Xavier

D’un côté les millions de l’Asie, l’hoirie du Prince de ce Monde,
(Et le trois fois infâme Bouddha tout blanc sous la terre allongé comme un Ver immonde !)
D’un côté l’Asie jusqu’au ciel et profonde jusqu’à l’Enfer !
(Il vient un souffle, il passe une risée sur la mer)-
De l’autre ce bateau sur la mer un point noir ! et sur le pont
Sans une pensée pour le port, sans un regard pour l’horizon,
Un prêtre en gros bas troués à genoux devant le mât,
Lisant l’Office du jour et la lettre de Loyola.

Quatrième station

Elle ne dit pas un mot et regarde Jésus-Christ.
La Mère regarde son Fils, l’Eglise son Rédempteur,
Son âme violemment va vers lui comme le cri du soldat qui meurt !
Elle se tient debout devant Dieu et lui offre son âme à lire
Il n’y a rien dans son cœur qui refuse ou qui retire,
Pas une fibre en son cœur transpercé qui n’accepte et ne consente.

Propositions sur la justice

« Le monde est plein de Vérités chrétiennes devenus folles » (…) Devenir fou, c’est perdre la tête. Une vérité qui n’est plus dans son ordre à la tête, ou Principe, est une vérité devenue folle.

(…) le règne de la Bonne Volonté et de la grâce a été substitué à celui de la Loi.

Cinq grandes odes (1910)

Magnificat

Soyez béni, mon Dieu, qui m’avez délivré des idoles,
Et qui faites que je n’adore que Vous seul, et non point Isis et Osiris,
Ou la Justice, ou le Progrès, ou la Vérité, ou la Divinité,
ou l’Humanité, ou les Lois de la Nature ou l’Art, ou la Beauté (…)

Ainsi tous ces parleurs de paroles du surplus de leurs adjectifs se font fait des monstres sans substance,
Plus creux que Moloch, mangeurs de petits enfants,
plus cruels et hideux que Moloch.
Ils ont un son et point de voix, un nom et il n’y a point de personne,
Et l’esprit immonde est là, qui remplit les lieux déserts et toutes les choses vacantes.
Seigneur, vous m’avez délivré des livres et des Idées,
des Idoles et de leurs prêtres (…)

Je sais que vous n’êtes point le dieu des morts, mais des vivants.
Je n’honorerai point les fantômes et les poupées, 
ni Diane, ni le Devoir, ni la Liberté et le bœuf Apis.
Et vos « génies », et vos « héros », vos grands hommes et vos surhommes,
la même horreur de tous ces défigurés.
Car je ne suis pas libre entre les morts (…)

Qui ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en l’Être,
et qui hait l’Être, il hait sa propre existence (…)

Soyez béni, mon Dieu, qui m’avez délivré de moi-même,
Et qui faites que je ne place pas mon bien en moi-même
et l’étroit cachot où Thérèse vit les damnés emmaçonnés,
Mais dans votre volonté seule,
Et non pas dans aucun bien, mais dans votre volonté seule.

dimanche 13 octobre 2019

« Chroniques » de Bob Dylan (2004)


Les autres cherchaient à se mettre en avant, ce qui ne m’intéressait pas. Moi, c’est la chanson que je voulais faire passer.

Le monde moderne, avec sa complexité folle, m’intéressait peu.

J’ai toujours été très réservé en présence d’inconnus (…) 

(…) ma grand-mère, du côté maternel, qui vivait avec nous. c’était une femme pleine de noblesse et de bonté. Elle m’a expliqué un jour que le bonheur ne se trouvait pas au bout de la route, quelle qu’elle soit, car il était lui-même la route. Elle m’a aussi recommandé d’être gentil, car la vie est peuplée de gens qui mènent une dure bataille.

Pour quelqu’un qui, comme moi, avait pris le folk pour religion…

Avant d’avoir mon propre appartement, j’ai squatté un peu tout le monde dans le Village. Parfois une nuit ou deux, parfois des semaines, et parfois plus. J’ai souvent séjourné chez Van Ronk.

En 1951, j’étais à l’école primaire. On nous forçait à nous réfugier sous nos pupitres quand les sirènes hurlaient, parce que les Russes avaient décidé de nous bombarder. ils pouvaient parachuter des hommes d’un jour à l’autre, disait-on. Les mêmes Russes aux côtés desquels mes oncles s’étaient battus à peine quelques années plus tôt. C’était maintenant des monstres, prêts à nous trancher la gorge et nous réduire en cendres. Ça paraissait bizarre. un enfant qui se referme ainsi sous un nouage d’angoisse se voit privé de son âme. C’est une chose d’avoir peur quand on braque un fusil sur vous, c’en est une autre quand la menace baigne dans l’irréel.

Il fut dit que la Deuxième Guerre mondiale avait marqué de son sceau l’extinction des Lumières. Dans ce cas, je ne me suis aperçu de rien, car je vivais toujours dedans (…) J’avais lu Voltaire, Rousseau, John Locke, Montesquieu, Martin Luther - des visionnaires, des révolutionnaires… je les connaissais presque en personne, ils vivaient au fond du jardin.

Qu’on ne vienne pas me raconter que Dieu est avec nous, ou qu’il nous soutient. Venons-en aux faits. L’ordre moral, il n’y en a pas. (…) on est soit dominant, soit dominé. Les choses sont faites ainsi et on ne les changera pas.

samedi 12 octobre 2019

"Terrence Malick et l'Amérique" d'Alexandre Mathis (2015)

Après une dizaine de semaines de repérages, son entreprise évolua et se mua en une saga contemplative sur les origines du monde et de la vie. Il envoya alors des équipes filmer en Antarctique, en Europe et en Asie, et y récupéra tout un tas d'images, sans pour autant écrire de scénario, au grand dam de ses producteurs Robert Geisner et John Roberdeau. Le projet échoua. Plus tard, The Tree of Life s'apparentera d'ailleurs à une version remodelée de Q.

A bien des égards, Malick s'ancre dans une tradition du cinéma américain en traitant de la conquête et de la possession (…) dans son œuvre, l'homme n'est jamais conquérant de l'espace.

Malick est né et vit au Texas. il y habite une demeure à Austin, proche de la nature, où les biches se promènent dans son jardin. Son pays, les contrées qu'il aime, il les filme, il les explore, il les fait partager. Avec The Tree of Life, son ode à la vie se nourrit de ce qui l'a marqué étant enfant. Pour filmer cela, il a rebâti un quartier entier près d'Austin. Les gens vivaient sur place, comme si le plateau de tournage et le vrai monde ne faisaient qu'un. le procédé rappelle celui adopté sur le tournage du Nouveau Monde, où le fort de Jamestown avait été refait de toutes pièces C'est une communauté perdue qui se recrée dans The Tree of Life : celle de l'Amérique industrielle post-Seconde Guerre mondiale. Le quartier ressemble à un îlot de bonheur. Dans cette banlieue calme s'épanouissent des enfants auprès de leurs parents. Ils y découvrent le partage, l'autorité, la beauté des choses, la cruauté et les pulsions.

La Balade Sauvage s'inspire d'un fait réel survenu en 1958 : Charles Starkweather, 20 ans, et Caril Fugate, 13 ans, commettent onze meurtres (dont celui de la petite sœur de Caril, étranglée et poignardée)…

… chez Malick, les fuyards ne luttent que pour rester enfermés dans leur monde.

En ne glorifiant ni Kit ni Holly, le cinéaste questionne notre représentation du héros, ou de l'antihéros. Il refuse toute explication sociologique du passage dans l'illégalité. Il expose des faits et rien d'autre. Dès ce premier films, il impose un parti pris central de son cinéma : poser des questions sans offrir de réponse.

(…) le destin de deux frères de Terrence. L'aîné, Chris, fut gravement blessé dans un accident de voiture. Larry, son second frère, parti en Espagne pour apprendre la guitare, désespère de ses échecs, se casse les mains et se suicide.

(…) la dernière image que voit un soldat de La Ligne rouge trépassant, celle d'une feuille trouée à travers laquelle passent des rayons de soleil. La nature y est encore vivace, mais perforée, comme brisée par le passage de l'être humain.

Tous les films de Malick sont un apprentissage au monde, à la vie, à l'amour. Les comportements des adultes et des enfants diffèrent peu (…) La meilleure façon d'apprendre pour un enfant, c'est d'expérimenter, donc de jouer.

mardi 17 septembre 2019

« La révolution du partage » d’Alexandre Mars (2018)


Le mot « dîme » a disparu du vocabulaire religieux chrétien (et, avec lui, l’obligation des 10%) (…) Il reste cependant dans la vocabulaire profane : ainsi, aux Etats-Unis, la pièce de 10 cents (1/10è de dollar) se nomme « dime ».

La zakat correspond à 2,5% des revenus de chaque croyant…

(…) l’Inde, premier pays à avoir inscrit la responsabilité sociale des entreprises sans la loi. Depuis 2014, celles dont le chiffre d’affaires dépasse 160 millions de dollars, ou dont le bénéfice net est supérieur à 830 000 dollars, sont tenues de reverser 2% de ce bénéfice à des œuvres de leur choix (…) Selon les chiffres de l’Economic Times, 2 milliards de dollars bénéficient ainsi chaque année à des œuvres sociales…

(…) 2,5 milliards d’individus sur Terre (presque le tiers de la population mondiale) n’ont pas accès à des lunettes pour corriger leurs problèmes de vue.

Je consacre 90% de mon temps à ce mouvements que je vis comme une start-up (…) je finance entièrement Epic.

En France (…) une dette qui croît de 2665 € par seconde (…) celle des Etats-Unis s’accroît de 46 000 $ par seconde.

(…) Blisce/, mon family office, un fonds personnel d’investissement dans les nouvelles technologies et dans des start-up connues ou bientôt connues (Spotify, Alibaba, Pinterest, Casper…). Grâce à Blisce/, je finance l’intégralité des frais structurels d’Epic, ses bureaux, ses salariés, soit à peu près 2 millions de dollars par an. De cette façon, les donations que nous recevons sont intégralement reversées aux associations.

20% des étudiants qui rejoignent Stanford, et c’est valable pour Harvard, HEC ou Sciences Po, ambitionnent de travailler dans l’économie sociale et solidaire. Il y a dix ans, ce taux flirtait avec 0%.

50% de la population mondiale a, aujourd’hui, moins de trente ans. Ce sont les générations Y et Z (…) Les Y, qu’on appelle les millénials, et les Z, leurs cadets (…) ne donneront pas vingt ou trente ans de leur vie à l’entreprise (…) L’insécurité est leur lot, à tous les niveaux.

Dè qu’ils commençaient à bosser, leurs aînés oubliaient les idéaux et devenaient égoïstes. Eux n’ont pas la possibilité d’être égoïstes : ils ont peur.

Des études publiés par Wall Street montrent que les entreprises qui se soucient de développement durable et de bien-être social commencent à être mieux indexées que les autres. Eux Etats-Unis, les « banques éthiques » ne sont plus anecdotiques : elles sont plébiscitées par les jeunes, et ces derniers commencent à disposer de vraies capacités d’investissements.

Je sais très bien que, pendant des siècles, on a accepté les injustices. mIas ça, c’était avant Internet. Et avant Internet, on savait moins.

Le don tel que je l’entends, celui qui concerne le plus grand nombre, doit toujours être indolore… parce qu’il doit toujours être joyeux et apporter du bonheur, aussi bien à celui qui reçoit qu’à celui qui donne. Il exclut donc les idées de sacrifices (…) auxquelles nous ont accoutumé des siècles de morale judéo-chrétienne.

Warren Buffet, alors deuxième fortune mondiale, l’avait rejoint [Bill Gates] et, ensemble, ils avaient lancé le Giving Pledge (traduit en français par « promesse de don »), une campagne ciblant exclusivement les ultra-riches : en y adhérant, ceux-ci s’engagent à donner au moins la moitié de leur fortune aux cause sociales (…) Au début de l’année 2018, la campagne avait reçu l’adhésion de 173 pledgers (…) issus de 21 pays - la majorité d’entre eux étant cependant américains.

(…) afin que le don ne soit jamais une obligation. Il doit devenir bien plus que cela : une norme. Combien donnes-tu ? Peu m’importe. Donne, partage, comme tu peux, ce que tu peux.

(…) d’une part des personnes qui disposaient des ressources financières, et d’autre part une masse informe d’entreprises sociales et d’ONG (…) ceux qui ont réussi et gagné beaucoup d’argent dans le secteur privé sont persuadés d’avoir en face d’eux, à la tête de ces entreprises sociales, des dilettantes qui ont trouvé refuge dans une voie de garage, qui sont sans doute très sympathiques mais sans compétences réelles (…)

La première mission d‘Epic, qui utilise les concepts, les mots, les schémas de pensée du secteur privé, et qui a donc l’oreille de personnes prêtes à partager, devait donc être d’expliquer pourquoi il faut donner.

J’ai ainsi rencontré des donatrices potentielles qui souhaitaient soutenir, d’une manière ou d’une autre, la lutte contre le cancer du sein - ce sont souvent des femmes qui se sentent assez concernées pour agir. Or, dans la seule ville de New York, elles avaient le choix entre 157 associations et organisations œuvrant sur cette seule thématique.

Epic (…) n’est pas dans le stress de cash d’une start-up ne sachant pas comment payer les salaires à la fin du mois (…) Cette fois, j’avais de l’argent et j’allais mettre ma promesse à exécution (…) Epic est né en 2014.

(…) un champ d’action : celui de l’enfance et de la jeunesse…

Nous ne privilégions aucun canal de recrutement. Les 3600 dossiers que nous avons analysés en 2017, un chiffre en augmentation d’une année sur l’autre (…) 45 critères de sélection (…) pour n’en garder que les meilleurs : moins d’une quarantaine. Ce sont les finalistes que nous allons rencontrer, sur le terrain (…) les dix entreprises sociales qui, chaque année, viendront enrichir nos propositions…

Nous conservons ces ONG pendant trois ans au moins dans notre sélection : nous leur reversons l’intégralité des aides qu’elles recueillent par notre intermédiaire mais, en échange, nous restons vigilants, nous les plaçons en quelque sorte sous observation en suivant leur travail…

dimanche 15 septembre 2019

« Manuscrits autobiographiques » de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus (1897)


Une fois je m’étonnais de ce que le Bon Dieu ne donne pas une gloire égale dans le Ciel à tous les élus, et j’avais peur que tous ne soient pas heureux ; alors Pauline me dit d’aller chercher « le grand verre à Papa » et de le mettre à côté de mon tout petit dé, puis de les remplir d’eau, ensuite elle me demanda lequel était le plus plein. Je lui dis qu’ils étaient aussi pleins l’un que l’autre et qu’il était impossible de mettre plus d’eau qu’ils n’en pouvaient contenir. Ma Mère chérie me fit alors comprendre qu’au Ciel le Bon Dieu donnerait à ses élus autant de gloire qu’ils en pourraient porter et qu’ainsi le dernier n’aurait rien à envier au premier.

[…] je n’avais pas assez de vertus pour m’élever au-dessus de ces misères de la vie, et mon pauvre petit cœur souffrait beaucoup […]. Ce qui me plaisait encore c’était lorsque par hasard j’étais seule avec la petite Marie, n'ayant plus Céline Maudelonde pour l'entraîner à des jeux ordinaires, elle me laissait libre de choisir et je choisissais un jeu tout à fait nouveau. Marie et Thérèse devenaient deux solitaires n'ayant qu'une pauvre cabane, un petit champ de blé et quelques légumes à cultiver. Leur vie se passait dans une contemplation continuelle, c'est-à-dire que l'une des solitaires remplaçait l'autre à l'oraison lorsqu'il fallait s'occuper de la vie active. Tout se faisait avec une entente, un silence et des manières si religieuses que c'était parfait. 

[…] le vide immense des désirs ne pourrait être rempli par des louanges d’un instant. 

[…] j’ai vu tant d’âmes séduites par cette fausse lumière, voler comme de pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir vers la vraie, la douce lumière de l’Amour qui leur donnait de nouvelles ailes […] Ah ! Je le sens, Jésus me savait trop faible pour m’exposer à la tentation, peut-être me serais-je laissée brûler tout entière par la trompeuse lumière si je l'avais vue briller à mes yeux...

[…] à ceux dont la foi égale un grain de sénevé, il accorde des miracles et fait changer de place les montagnes, afin d'affermir cette foi si petite ; mais pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fait pas de miracles avant d'avoir éprouvé leur foi

Cependant la paix, toujours la paix, se trouvait au fond du calice. 

« Servez Dieu avec paix et avec Joie, rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu, c'est le Dieu de la paix. » (Paul, 1ere lettre aux Corinthiens, 14, 33)

Pendant l’agonie de Mère Geneviève, j’ai remarqué une larme scintillant à sa paupière, comme un diamant ; cette larme, la dernière de toutes celles qu’elle a répandues, ne tomba pas, je la vis encore briller au chœur sans que personne pense à la recueillir. Alors prenant un petit linge fin, j'osai m'approcher le soir sans être vue et prendre pour relique la dernière larme d'une Sainte... Depuis je l'ai toujours portée dans le petit sachet où mes vœux sont renfermés. 

Un jour, contrairement à mon habitude, j'étais un peu troublée en allant à la Communion, il me semblait que le Bon Dieu n'était pas content de moi et je me disais : "Ah! si je ne reçois aujourd'hui que la moitié d'une hostie, cela va me faire bien de la peine, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon cœur." Je m'approche... oh bonheur ! pour la première fois de ma vie, je vois le prêtre prendre deux hosties bien séparées et me les donner ! […]

Jésus […] l'unique chemin qui conduit à cette fournaise Divine, ce chemin c'est l'abandon du petit enfant qui s'endort sans crainte dans les bras de son Père. 

Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous, il n’a point besoin de nos œuvres, mais seulement de notre amour…

Ah ! Seigneur, je sais que nous ne commandez rien d’impossible […] vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous-mêmes, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi.

[…] c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé… Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE.

L’amour se nourrit de sacrifices, plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.

[…] je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... Pour moi, la prière, c'est un élan du cœur, c'est un simple regard jeté vers le Ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au sein de l'épreuve comme au sein de la joie ; enfin, c’est quelque chose de grand, de surnaturel, qui me dilate l’âme et m’unit à Jésus.

[…] (j’ai honte de l’avouer) la récitation du chapelet me coûte plus que de mettre un instrument de pénitence... Je sens que je le dis si mal ! J'ai beau m'efforcer de méditer les mystères du rosaire, je n'arrive pas à fixer mon esprit... [...] je pense que la Reine des Cieux étant ma MÈRE, elle doit voir ma bonne volonté et qu'elle s'en contente. 

« Tous les biens m’ont été donnés quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre. » (Saint Jean de la Croix).

« Attirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cantique des Cantiques, I, 3).

Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. 

Ce ne sont point les travaux de Marthe que Jésus blâme, ces travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise […] C’est l’inquiétude seule de son ardente hôtesse qu’il voudrait corriger

mercredi 11 septembre 2019

« Au revoir et merci » de Jean d’Ormesson (1966)


Toute ma vie était une vie de luxe. Elle l’est encore, elle l’est toujours, plus que jamais. Comme tous les bourgeois, tous les obstacle que j’ai eu à vaincre étaient des obstacles intérieurs. Ces obstacles-là, bien sûr étaient les plus dignes, les plus excitants ; mais ils ne s’offraient à moi que parce que tous les autres avaient été déjà déblayés. Disons tout d’une phrase : je n’avais jamais eu faim, ni froid, je n’avais pas connu le malheur.

L’abaissement des niveaux m’a toujours paru une curieuse conception de la démocratie (…) un niveau très élevé et même un accès restreint ne s’opposent pas du tout à un élargissement, à la base, des recrutements sociaux.

J’avais du goût pour l’existence sans en avoir l’emploi. J’aimais bien vivre, mais j’ignorais comment et pourquoi. En un mot comme en mille, je n’avais pas de vocation.

Le XIXè avait peut-être été le siècle de l’histoire. Le milieu du XXè apparaissait consacré à la philosophie. La littérature, la peinture, les études historiques, la politique, le théâtre et le cinéma étaient aux mains de la philosophie.

Lâchons le mot : j’étais définitivement, honteusement, désespérément superficiel. Peut-être l’avez-vous déjà remarqué dans ces quelques pages parcourues : vide, vain, futile, superficiel, inconsistant, changeant, incapable de poursuivre dans les grands desseins autre chose que l’écume de leur éclat, je n’occupais aucune place dans ce monde où j’avais été jeté, je n’y jouais aucun rôle, je n’y servais à rien.

J’avais les amis les plus intelligents ; ils étaient assez gentils pour dire des sottises avec moi. Mais avec moi seulement. Le reste du temps, c’étaient des éclairs. Je m’étonnais - je m’étonne toujours un peu - de ne pas entendre leurs noms sur toutes les lèvres. Alors déjà, le hasard, la chance, l’injustice me semblaient présider aux distributions de prix de la fortune et de la gloire.

D’autres diront mieux que moi pourquoi il y avait des chefs-d’œuvre et pourquoi il y a des navets. Tout le monde veut écrire, tout le monde écrit. Un exemple, un seul : j’écris. Le monde moderne croule sous le papier imprimé. L’invention de l’imprimerie, après avoir tant servi la culture, on peut se demander si elle ne la dessert pas. C’est qu’après avoir répandu les chefs-d’œuvre, elle noie maintenant le lecteur écœuré sous un flot indistinct de prospectus, de circulaires, de pauvretés, d’administration et d’enflure, de pornographie triste et de sermons édifiants (…) Il y a une contagion de la pauvreté intellectuelle, de la bassesse d’esprit.

Parler, donner des avis, juger le monde en trois mots, c’était inutile et grotesque, mais enfin, c’était facile, glissait vite dans le temps qui passe et disparaissait à jamais (…) la parole est là pour permettre à chacun de dire tout à son aise des sottises sans trop de péril. Écrire était plus difficile.

Incapable de parler d’autre chose, je parlais de moi, mais pour ne rien en dire. Un certain lyrisme un peu forcé, dissimule assez facilement le vide, non seulement de l’esprit, mais même des sentiments. Sentir les choses est aussi difficile que les penser. J’en venais à espérer, pour nourrir un peu mon univers inconsistant, des catastrophes et de grands malheurs.

J’aime bien à vivre dans l’esprit des autres : c’est ce qu’on appelle l’amour et c’est ce qu’on appelle la gloire.

On écrivait jadis pour survivre dans la mémoire des hommes, pour ne pas mourir tout entier. Il ne s’agissait même pour moi de ne pas mourir tout à fait, mais seulement d’exister un peu.

Marie-Claire me payait cinquante ou cent fois plus que la NRF. Tiens ! La vie n’était donc pas juste ? Le mécanisme est bien connu : plus le niveau est élevé, moins le tirage est fort. Plus le tirage est fort, plus le salaire est haut. La puissance commençait là où la rigueur s’arrêtait.

Je rencontrais Raymon Aron dans un bistrot élégant. Il me disait : « C’est gentillet, votre livre. A quand les affaires sérieuses ? » Je rougissais. A quand ? Jamais, mon Dieu, jamais.

Flanqué de jolies manières, de mes diplômes, de mes livres que personne n’avait lus, je tournais un peu en rond dans des espérances sans objet et dans une absence d’existence. Il y avait le temps qui passe, la mort au bout, le bonheur, ma vie : je ne savais pas trop quoi en faire.

(…) ces auto-éloges, ces masturbations flatteuses (…) que nos aimables éditeurs nous invitent à rédiger nous-mêmes, par paresse et pour plus de sûreté, au dos de nos propres ouvrages…

A l’époque de leur dévalorisation complète (…) en art et en littérature, les bons sentiments me font honte par leur foisonnement (…) J’aime le courage, la bonté, la générosité - chez les autres surtout. Et à bien chercher, on trouverait même chez moi de la gentillesse, de la gratitude, parfois de la douceur et cette fameuse modestie dont je viens de dire quelques mots.

L’univers me convient (…) Ce qui m’entoure, je m’en arrange. Si j’ai à me plaindre, c’est de moi-même.

Au lieu de faire du ski et de me dorer au soleil, j’aurais pu, moi aussi, changer le monde et le destin des hommes. Ou enfin, comme les autres, essayer.

(…) j’étais tout de même, moi aussi, un minus habens. J’avais un peu trop peu de tout. Dans mes bonheurs, il me manquait quelque chose, mais je ne savais pas quoi.

Moins on se préoccupe d’être heureux immédiatement, plus peut-être on fait de grandes choses. Parmi ces grandes choses, il en est naturellement de très diverses. Il n’y avait presque jadis que la guerre, il n’y a pratiquement plus aujourd’hui que l’art.

L’art n’est en vérité qu’un choix parmi beaucoup d’autres. Ce qui fait sa grandeur, comme celle des conquérants, jadis, ou des mystiques, c’est d’être un choix fait contre le bonheur de chaque jour…

Il y a quelque chose qui manque à l’artiste, quelque chose que les autres ont et qu’il n’a pas, un vide qu’il aspire à combler, une distance qu’il aspire à franchir. Mais en rêve, à contre-courant, dans l’illusion, dans les prestiges. La création a sans doute, dans les abîmes et dans les profondeurs, sa félicité propre et sa béatitude - elle n’est faite, au regard de la satisfaction quotidienne, que de misère et de renoncement aux plaisirs. Il ne s’agit pas d’être riche, mais de créer un monde ; il ne s’agit pas de baiser, mais d’écrire quelque chose à propos d‘une femme qu’on n’a pas pu avoir ; il ne s’agit pas d’être heureux, mais d’ébranler les autres…

Dès que je m’étais inquiété de ce que j’allais faire dans la vie, cette différence que mettait l’argent entre les vocations, entre les efforts, m’avait paru énorme et injuste. On m’invitait à travailler pour rester libre, mais les réussites les plus éclatantes me paraissaient ne rien devoir au travail. Non seulement le travail le plus dur était le moins estimé, mais encore, à l’intérieur même du travail à la fois le plus plaisant et le plus profitable - celui dont on dit volontiers qu’il entraîne les fameuses responsabilités -, le divorce entre l’effort et la chance devenait un lieu commun.

Les mêmes masses qui s’indignaient des quelques milliers de francs qui leur manquaient par mois acclamaient à tout rompre les centaines de millions qui accablaient une fille parce qu’elle avait bonne mine ou tel musicien à la mode dont chacun savait qu’il n’avait pas le quart du talent d’un pianiste inconnu, honnête et besogneux dans un orchestre de province. Pourvu que le domaine soit bien choisi, la foule ne tolère pas seulement plusieurs centaines de millions en récompense de quelques heures de travail : elle les vénère, elle en réclamerait plutôt davantage.

Tant qu’on y croyait encore, à cette vie éternelle, son poids sur la balance est parvenu, à grand-peine, à compenser celui de l’or. Les doutes sur sa réalité ont livré le monde et l’histoire à la puissance de l’argent et aux forces économiques.

Aussi la révolution n’est-elle pour les pauvres que l’occasion de prendre l’argent où il est, alors que l’ordre n’est pour le riches qu’un prétexte pour l’y laisser.

Les boîtes de nuit me faisaient horreur, débiter des fadaises m’ennuyait à périr, je détestait danser, je ne jouais ni au rugby ni au tennis et je passais en vérité le plus clair de mon temps, et souvent sous prétexte de lire, à dormir délicieusement.

Ce qu’on nous avait appris, ce n’était pas la justice et la vérité, c’est qu’il y a avantage à être fort. La leçon du cynisme, c’était la leçon même de l’histoire. Après l’argent, la force. Ah ! jolie mentalité ! (…) Les opprimés ne triomphent que s’ils sont les plus forts (…) Le plus beau moment de l’histoire est celui où la justice se revêt soudain de la puissance : il ne dure guère. Avant, c’est l’injustice subie ; après, c’est l’injustice imposée.

Cette haine pour l’importance et pour les importants, je la pousse presque jusqu’à une antipathie pour la simple conviction.

L’histoire et Dieu voient plus loin que les raisonneurs. Et aucune machine électronique n’embrassera jamais la totalité des calculs dont demain sera fait.

Il y a une espèce de folie chez l’homme à vouloir être reconnu.

Quel rôle ont-ils joué dans ma vie au regard de ces quelques filles et femmes inconnues de presque tous et auxquelles j’avais tout soumis ? Le vrai sens de mon existence, c’est à elle que je le dois. Ce que je leur disais était vrai : elles seules comptaient. Mes études, je  m’en moquais bien, mon travail, je le leur sacrifiais de grand cœur ; cet avenir, auquel je ne croyais pas, ne pesait pas lourd en face de ce qu’elles me donnaient, de ce qu’elles m’apprenaient du monde, sur elles-mêmes et sur moi.

J’aime la littérature (…) Mais je mets bien au-dessus d’elle ce que je dois à mes amours, leurs secrets mêmes éventés, les souvenirs que j’en garde. C’est mon petit sacré à moi. La publicité ne me gêne pas. mais je n’ai pas aimé tel ou tel être singulier pour en faire, un soir, de la littérature.

Tout le problème de l’histoire est dans ce paradoxe : il y a sans doute des évènements avant que l’historien n’intervienne ; seulement (…) c’est l’historien qui fait l’histoire.

Le monde de mon père, tout de conciliation et de paix, était déjà loin de moi. J’étais entré dans un monde de la déchirure et de la tension.

C’est l’amour que nous aimons, plus que les êtres aimés. Mais il n’y a que les mystiques pour parvenir jusqu’à l’amour sans passer par la créature.

(…) j’ai, hélas ! toujours su que je n’aurais jamais de génie, pas même de vrai talent, à peine une sorte d’habileté base et que je méprisais de tout cœur.

Rien n’est plus ignoble que la réussite (…) La dernière chose à faire en ce monde, c’est d’y réussir.

Il me semble assez fou de croire que certains hommes sont supérieurs à d’autres, en savent plus long que d’autres, sont faits pour diriger les autres. Imaginer non seulement Alexandre ou Aristote, mais Pasteur ou Einstein, et peut-être même Chateaubriand et Proust (mais pour ceux-ci, quand même, ah ! j’hésite un peu)  plus sages qu’un pâtre goitreux des Alpes qui ne connaît pas les règles du jeu, les consulter sur le sens de l’existence ou sur les fins dernières de l’homme, et sans doute sur n’importe quoi, sauf les quelques illuminations qui à juste titre ont fait leur grandeur, m’a toujours paru bouffon.

Ne parlons même pas, naturellement, des prestiges de l’argent, du pouvoir, de toutes nos autres mythologies. Mais la technique, les grandes écoles, les fameuses responsabilités, la valeur des individus, l’intelligence peut-être elle-même, tout cela n’est que fadaises et mythes commodes où engluer les gogos. Les techniciens se forment en huit jours ou à la rigueur en huit mois et les grandes écoles sont toutes pleines d’imbéciles. Je crois finalement du fond du cœur, sous l’évidence des abîmes qui les séparent, à l’égalité des hommes. Je crois qu’au-delà des talents, des succès, des concours et des revenus, ils se valent les uns les autres. Je suis convaincu de l’impossibilité de les juger et de les ranger, comme le font par nature toutes les sociétés, sans exception, par ordre de mérite et d’importance. Voilà qui n’est rien d’autre, sans doute, que la leçon du christianisme.

Le courage d’un général de Napoléon serait aujourd’hui sans emploi, mais le doute me vient parfois que l’intelligence n’a peut-être elle-même son prix qu’à un stade donné de l’histoire du monde. Certains collent à leur époque comme d’autres sont grands ou blonds : on dit d’eux qu’ils réussissent.

Je vous le demande un peu, dans nos civilisations libérales, quel danger peut-on bien courir à traiter les bourgeois de salauds et de cons et Dieu de vieux chenapan ? La révolte contre l’ordre établi, contre la puissance de l’Eglise et contre le règne du Christ pouvait passer pour fort estimable au temps de l’Inquisition. Ce n’est plus aujourd’hui, je le crains fort, qu’un moyen de parvenir. La dévotion ne se fait plus guère verticale : elle est devenue horizontale. Tartuffe serait aujourd’hui au service de la solidarité mondiale.

On raconte que sur le mur d’une école, tracé à la craie, s’étalait le faire-part classique : « Dieu est mort ! » signé : Nietzsche, et qu’une main pieuse ou prudente ou simplement soucieuse d’équilibre avait barré l’inscription, et avait écrit au-dessous : « Nietzsche est mort ! » signé Dieu.

vendredi 6 septembre 2019

« L’amour est un plaisir » de Jean d’Ormesson (1956)


Je ne connais rien de plus triste que les retours ni de plus amusant que les départs. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de quitter les choses et les gens.

Gilles a assez fréquenté l’intelligence pour l’estimer à ce qu’elle vaut  : peu de chose. Peu de chose quand elle s’affole elle-même (…) il connaît Proust par cœur, mais jamais il n’écrira de roman. Il est sans doute heureux. il a l’air content dans sa chemise  qu’il a dû faire couper avec quelques soins. La révolution, il s’en moque avec allégresse, la mauvaise conscience, il ne sait pas ce que c’est.

Je n’avais envie de rien, couché à gauche de Gilles et à droite de Bénédicte. Je n’aurais pas voulu être ministre des Beaux-Arts ni du Commerce et de l’Industrie ; je n’aurais pas voulu à aller à New Delhi, ni de là à Ceylan, à Bandoeng ou à Djakarta ; je n’aurais pas voulu savoir comment on fait pousser le maïs ou comment se divise l’atome ; je n’aurais pas voulu vendre des bicyclettes ni des câbles pour ascenseur. Je n’aurais même pas voulu gagner beaucoup d’argent. Sur la mer, sous le soleil, l’argent… « Je ne suis bon à rien », pensai-je. (…) Je n’avais envie de rien, mais, sous ce ciel qui m’écrasait il me semblait que j’avais tout.

Il me semble souvent qu’au lieu d’avoir des pensées et de les exprimer ensuite, elles naissent, au contraire, de leur formulation. Je me dis : « J’aime le soleil », alors j’aime le soleil…

C’est pour l’empêcher de penser dans le vide que l’homme doit être obligé à gagner son pain à la sueur de son front (…) Moi, je pense dans le vide, chaque fois, de nouveau, à partir de rien, du néant, de la stupeur et de l’émerveillement. Qu’une femme regarde un homme, l’admiration me saisit. Qu’un homme contemple un femme, l’étonnement naît en moi.

L’amour est une occupation de luxe. La seule réalité, c’est l’argent. Une espèce d’angoisse me prenait. Je la sentais monter en moi : c’était l’idée de cet argent qui allait me manquer. J’allais avoir faim, avoir froid, j’allais devoir me refuser ces plaisirs que je m’imaginais toujours offerts, j’allais, de nouveau, devoir travailler pour vivre. « C’est le sort commun », me dis-je. Cela ne me consolait pas. Je suis un enfant de bourgeois qui croit, qui court à la distraction, au loisir, à la littérature. Oui, tout en la méprisant, je crois à la littérature. L’amour, littérature ; la gloire, littérature ; le soleil, littérature.

- Nous parlons par énigmes, dit Gilles. À en juger par sa sottise et son obscurité, la conversation, aujourd’hui, doit être particulièrement brillante.

« Je passe mon temps à dire des choses que je pense ou que je ne pense pas, je ne sais plus, se dit Philippe. Je vis dans un brouillard, c’est incroyable, c’est peut-être une forme de maladie. »

C’était ça : il n’avait pas de sentiments, il n’existait pas vraiment, il n’avait pas de cœur, il n’était rien.

Ile me faut des évènements pour vivre plus pleinement ; quand ils arrivent, je rêve (…) J’ai besoin de plaisirs violents et même cruels ou je bâille rapidement.

(…) je ne vis que dans la contradiction. C’est mon climat, j’y suis à l’aise.

J’avais une semaine, pas plus, pour trouver du travail. Tout mon bonheur était tombé. L’argent ne fait pas le bonheur… Ah ! les salauds ! La paix de l’âme, la bonne conscience, le regard clair, je m’en charge. Mais qui se chargera de la Mercedes, de Florence au printemps, des chemises de soie, des palaces ?

- Ecoutez, dit Jacques brusquement, je ne voudrais pas donner raison à Gilles, mais, vraiment, je n’en peux plus…
- Tu n’en peux plus de quoi ? demanda Gilles l’air très étonné.
- De ces conversations éternelles au soleil, de se demander tout le temps ce qu’on fait et ce qu’on est, de… Je suis désolé d’être comme ça, mais vous, vous êtes prodigieusement inutiles. Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, relève de l’industrie de luxe, d’une vie riche et oisive, de temps à perdre et de temps perdu.

Non, je ne m’occuperais pas de finances, ni d’usines à gaz, ni de comptabilité publique. Je claquerais l’argent de Bénédicte qui m’aimerait d’amour dans les palaces de la Côte. Et elle serait heureuse, parce que je serais avec elle. Je sentais assez d’ardeur en moi pour animer deux vies.

J’enlevai mon maillot aussi et, pour garder les bras libres, je me le passai autour du cou. Délices de l’eau qui vient visiter le corps et qui en fait le tour comme pour en prendre possession ! Je sentais le mien s’épanouir dans cette eau et ce sel, comme dans un élément familier où il se retrouvait à son aise.

Philippe avait admiré en Bénédicte et l’argent et l’indifférence et la beauté et le goût de l’indépendance, et la dureté qu’ils entraînaient avec eux.

Les gens n’ont pas d’imagination. moi, je n’ai pas d’imagination. Il faut de l’imagination pour voir les chagrins des autres, les peines des autres, les amours des autres.

Une pensée terrible me traversa l’esprit : peut-être la vie nous était-elle donnée pour que nous en fassions quelque chose. Je ne faisais rien de ma vie. Je la traînais à travers l’inutilité, l’admiration, les plaisirs, l’amour.

J’avais bien construit de toutes pièces un amour commode que je ne m’étais pas contenté d’accueillir mais que j’avais embelli avec soin de toutes les couleurs de la mer et du soleil. J’allais me débarrasser sans peine d’un chagrin d’amour qui n’était qu’une mauvaise affaire. L’ennui, c’est que Gilles, alors, était mort pour rien, pour l’argent que j’avais voulu avoir et que, justement parce qu’il était mort, je n’avais même pas eu. Bah ! Chacun pour soi. C’était un imprudent.

Moi, l’amour, mon pouvoir sur les choses et les êtres mon plaisir, la gloire si je pouvais, oui, j’étais sévère pour moi. On pouvait tuer des gens, je n’y voyais aucun mal.

Peut-être ! Peut-être ! Peut-être ! Avec « À quoi bon ? », c‘était la clef secrète qui ouvrait toutes mes portes : il me semblait bizarrement que de moi, sur moi, je pouvais toujours, avec autant de dérisoire vraisemblance et d’insignifiance justifiée, dire n’importe quoi et le contraire de tout.