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lundi 23 juillet 2018

« L’ultime champ de bataille - Combattre et vaincre en ville » de Frédéric Chamaud et Pierre Santoni (2016)


On considérait jusqu’au début du XIXè siècle, qu’une ville n’était pas défendable une fois les remparts tombés.

Notons aussi qu’à Waterloo, dans un dispositif particulièrement ouvert et linéaire, c’est justement l’incapacité des Français à enlever assez tôt les verrous en espace confiné du château d’Hougoumont, ainsi que les fermes de la Papelotte et de la Haye-Sainte, qui permit à Wellington de tenir jusqu’à l’arrivée de Blücher.

Le siège de Belfort se déroule du 3 novembre 1870 au 18 février 1871. La ville est défendue par le colonel du génie Pierre Denfert-Rochereau. Là encore une garnison de 15 000 hommes tient héroïquement tête pendant près de trois mois face à près de 40 000 assiégeants appuyés par au moins 200 canons. C’est un ordre du gouvernement qui ordonne la reddition (…) environ 500 tués chez les Allemands) (…) Il n’y aura pas de combats en ville.

On se bat sur ses remparts et ses murailles. On cherche à y entrer par des sapes. On la bombarde avec toute sorte de projectiles. Mais généralement, pour peu qu’une brèche soit faite, par ruse, par surprise ou de vive force, la résistance s’effondre. La place tombe.

Après des années de centralisation excessive, il faut redonner à tous les niveaux une certaine autonomie de décision, et ce d’abord aux jeunes chefs. (…) il est essentiel de décider vite, et donc souvent seul (…) Les performances des transmissions de données, et même de la phonie, seront largement amoindries, voire parfois inopérantes. Les chefs devront décider de la manœuvre en cours d’action, car l’ennemi sera proactif. Lui aussi manœuvrera. Comme avant… Les vrais tacticiens capables d’agir et de réagir vont devoir reprendre la main sur les planificateurs. Il y aura tellement de « micro-théâtres » que la situation tactique de référence sera souvent extrêmement confuse (…) c’est le retour de la tactique pure (…) les fautes d’exécution se paieront immédiatement.

La bataille de Fallouja (…) par son échelle, par l’importance des moyens engagés, par la violence des combats (…) représente aujourd’hui la référence des batailles en zone urbaine.

Le mythe de la supériorité de l’attaquant doté de moyens de vision de nuit est largement à relativiser.

(…) la zone urbaine génère une fatigue importante de la troupe qu’il faut apprendre à gérer dans la durée. C’est une des grandes leçons américaines de Fallouja.

« La rue tue ». Il est préférable de combattre de maison en maison. 
Les chars de combat ont tendance à tirer a priori dans les maisons non reconnues afin de provoquer le déclenchement préventif des pièges. On appelle cela « secouer la maison ». 

L’utilisation de hauts-parleurs pour simuler des attaques d’hélicoptères, des bruits de chenilles ou d’avions à réaction (…) peut être très bénéfique et apporter des résultats concrets.

Dans Grozny (…) dans les zones d’embuscade, les Tchétchènes avaient pour habitude de condamner les rez-de-chaussée de tous les bâtiments. Les combattants débarqués se retrouvaient alors sous le feu, sans pouvoir pénétrer dans les immeubles pour débusquer leurs assaillants.

Le RPG (Rocket Propelled Grenade) est une arme majeure pour le combat urbain. Rustique, légère, fiable, simple d’emploi et ayant une grande variété de munitions, cette arme permet de disposer d’une grande puissance de feu tout en restant mobile et discret.

(…) l’état-major russe a fait preuve d’une improvisation fatale à ses troupes.

Grozny 3 (…) En janvier 2000, l’état-major russe utilise avec succès une nouvelle méthode pour s’emparer de la capitale tchétchène. Le contexte n’est plus le même qu’en 1995 (…) On peut estimer que le rapport de force était de neuf contre un. Ce qui est pertinent face à un ennemi retranché en zone urbaine et confinée.

Les équipages de chars sont considérés d’une certaine manière comme étant aveugles et sourds. Il n’est pas question de les faire progresser sans la protection rapprochée de l’infanterie débarquée autour d’eux. En effet, l’équipage du char ne peut pas se permettre de sortir la tête en dehors de son blindé : il ne possède que de très faibles angles de vue et ne peut donc pas observer dans toutes les directions.

L’une des batailles les plus importantes sur le plan des effectifs et des moyens engagés en interarmes, et même interarmées, est sûrement celle de Budapest. Elle dura de novembre 1944 à février 1945 (…) 300 000 soviétiques sous les ordres du maréchal Malinovski affrontèrent environ 80 000 Allemands et Hongrois (…) le 11 février 1945, la garnison tenta une sortie de la dernière chance. Près de 30 000 hommes encore en état de combattre participèrent à cette mission désespérée dans la nuit du 11 au 12 février. Moins de 800 rejoignirent les lignes allemandes après 30 kilomètres d’exfiltration. Le siège avait duré cinquante et un jours.

(…) les techniques de tir et de combat enseignées aujourd’hui par la plupart des armées modernes sont nées en Malaisie et à Bornéo. Mises au point par les SAS anglais dans ces combats en jungle, elles ont été adoptées par presque toutes les unités occidentales avec le retour de l’action en zone urbaine et confinée. Les dispositifs en colonne (appelé tubes) et de réaction à l’embuscade, qui ont été depuis améliorés, constituent toujours la base du combat à pied.

Quels effectifs pour le groupe de combat ? Entre six et quatorze ? (…) il faudra des « petits gradés » de très grande qualité (…) Les affrontements auront lieu à très courte portée. Il s’agira alors de tors réflexes, de tirs d’appui, de tirs sur un homme à portée de main, bref de corps à corps. 

Les armes d’appui type mitrailleuses légères (…) sont d’une redoutable efficacité (…) L’utilisation de grenades assourdissantes ou étourdissantes (…) est également très prisée des troupes d’assaut.

(…) la constitution d’unités spécialisées dans le combat dans les souterrains et les égouts (…) Il est difficile de lancer des grenades ou de tirer massivement en souterrain, car on va s’asphyxier soi-même avec de la poudre et la poussière. La tâche des attaquants est très complexe.

En avril 2003, les troupes américaines et britanniques envahissent l’Irak et renversent le régime de Saddam Hussein. Une campagne éclair de trois semaines suffit pour occuper la quasi-totalité du pays. La prise de Bagdad a été opérée par un raid blindé-mécanisé audacieux d’une brigade américaine (…) les images d’un (et d’un seul) char Abrams mis hors de combat font le tour du monde en boucle sur les chaînes de télévision. Cela contribue à propager le mythe de l’inaptitude fondamentale des blindés en zone urbaine. Alors que c’est précisément l’inverse qui vient de se produire (…)
Finalement, l’expérience des Britanniques (sans doute l’armée occidentale la plus expérimentée à cette époque en zone urbaine) ne leur a pas permis de reprendre l’ascendant, malgré de réels succès tactiques et un courage exemplaire. La maîtrise de quasiment tous les avoir-faire tactiques n’a pas suffi. L’utilisation des blindés (chars de combat compris), la maîtrise du feu par l’infanterie lors des échanges de tirs en zone habitée et confinée, de « petits » gradés rigoureux et capables d’initiatives intelligentes, les snipers parmi les mieux formés et les plus précis au monde, l’application des méthodes de contrôle des foules avec des armements non létaux, des patrouilles à pied et en véhicules légers, une réelle aptitude à la négociation et à la connaissance des coutumes locales, l’utilisation d’un certain nombre de supplétifs et même la coopération avec les autorités locales, on peut difficilement faire mieux. C’est désormais bien connu, l’accumulation de victoires tactiques ne suffit pas à gagner une guerre et ne fait pas une stratégie. Enfin, en zone urbaine encore plus qu’ailleurs, la qualité ne peut contrebalancer le nombre (…)
Malgré un investissement de plusieurs centaines de millions de dollars et la création d’une Joint Task Force spécifiquement dédiée, l’armée américaine n’est pas réellement parvenue à contrer la menace des engins explosifs improvisés en zone urbaine après plus de dix années d’affrontements en Irak et en Afghanistan. Ils ont même progressé plus vite que les parades et sont maintenant commandés par fil ou par téléphone portable, avec des charges de plus en plus grosses et même des charges creuses pouvant percer les blindés les mieux protégés. La technologie n’est pas l’apanage d’un camp (…) On y trouve un cocktail inattendu d’Iphone, d’Ipad et de kalachnikov (…) En Syrie, des miliciens des deux bords utilisent des caméras de surveillance, des mini-drones, des systèmes d’alerte électroniques achetés sur le marché noir ou fabriqués sur place.

Il faut prendre en compte le fait que le froid induit par les bâtiments non chauffés (effet frigo) est souvent plus durement ressenti que le froid de la forêt ou d’une zone ouverte, même si l’effet du vent est contenu. Le décor apocalyptique ainsi que l’intérieur des maisons, avec les effets personnels des populations, rappellent souvent aux soldats leur propre enfance et provoquent des chocs psychologiques sévères.

Outre les désormais bien connues protections oculaires (énormément de poussière et de projections d’éclats de ciment se produisent dans les pièces soumises au impacts de balles et aux tirs de grenades) et auriculaires (d’autant plus importantes que les tirs en espaces clos provoquent aussitôt des dommages irréversibles), il faut utiliser des gants, genouillères et coudières pour préserver les articulations, et des chaussures plus résistantes.

(…) il faut que chaque unité (…) dispose (…) de « hooligan tools », des outils de cambrioleurs.

La préparation sera optimisée grâce à des moyens et des sites d’entraînement dédiés, et à une pédagogie s’appuyant sur la simulation. La France a pris de l’avance dans ce domaine et s’est imposée comme une référence.

Différents centres de combats urbains existent désormais en Europe, en Amérique du Nord et dans bien d’autres pays. On est passé en vingt ans, de l’ancien « village de combat », composé de quelques maisons en parpaings, à la « vraie-fausse-ville », durcie et spécifiquement construite pour accueillir des unités et des moyens lourds.

Les véhicules à roues sont très vulnérables en zone urbaine, le moindre obstacle les arrête facilement.

Les habitudes de prises de risque, qui se sont émoussées dans les unités occidentales après des années de combat centralisé, doivent être à nouveau cultivées.

La bataille du siège de Beyrouth du 13 juin au 20 août 1982 (…) L’objectif du siège est bien de détruire ou de contraindre l’appareil militaire de l’OLP à quitter le Liban (…) Pour la première fois, des drones sont utilisés massivement pour renseigner en permanence (…) 
Arafat comprend qu’il risque l’anéantissement. Il accepte de négocier un nouveau cessez-le-feu et son évacuation (…)
On estime qu’une centaine de soldats israéliens sont morts dans les combats en zone urbaine à Beyrouth (sans compter ceux tombés à Saïda ou Tyr) contre près de 1200 combattants palestiniens. Environ 6000 civils ont été victimes de ces terribles affrontements (…)
C’est sur le plan moral et psychologique que cette bataille, certes tactiquement gagnée, va se révéler désastreuse pour les Israéliens. Avant même l’assassinat du président Béchir Gémayel et les massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila en septembre 1982, le refus d’obéissance du colonel Eli Geva, commandant la 211è brigade blindée, frappe l’opinion israélienne. Cet officier est relevé de son commandement pour avoir refusé d’appliquer les ordres de tir mettant en danger des civils restés en ville. Le film d’animation israélien Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008) traduit ce mal-être des militaires israéliens engagés dans cette bataille de Beyrouth à l’été 1982.

A Belfast, Sarajevo ou Mitrovica, il s’agit bien au départ d’une confrontation entre communautés qui ne parviennent plus à vivre ensemble (…) il suffit d’une provocation ou d’une action délibérée d’un groupe d’extrémistes pour plonger la ville dans la guerre.

(…) c’est la présence d’une masse de jeunes gens désœuvrés, parfois déjà engagés dans la petite délinquance urbaine ou dans des groupuscules politiques, qui provoquent finalement le dérapage suivi de la catastrophe.

Ce qui est frappant dans ce genre d’affrontement, c’est la difficulté voire l’impossibilité pour l’un des deux camps de progresser sur le terrain de l’adversaire. Les milices ne savent généralement pas s’emparer durablement d’un quartier appartenant à l’autre camp. Aussi, la défensive est souvent plus efficace que l’offensive. Car cette dernière requiert davantage de savoir-faire. Beyrouth et Sarajevo sont donc des exemples assez typiques de ces guerres figées, où aucun des deux adversaires ne peut prendre l’ascendant tactique sur l’autre et emporter la décision.

Les chefs ne sont plus sur le terrain. Comme le général Garrison dans La Chute du Faucon noir de Ridley Scott, certains sont devenus des « généraux de centre opérations » (…) Or la situation en zone urbaine et confinée nécessite un commandement au plus près (…) A l’instar des généraux français incapables de réagir efficacement face à la Wehrmacht en mai 1940, il n’est pas inenvisageable qu’une force moderne de type occidental soit tactiquement défaite dans une telle bataille.

mercredi 18 juillet 2018

« Martin Luther - La face cachée d’un révolutionnaire » d’Angela Pellicciari (2012)


« Il est possible que saint François d’Assise n’ait pas été moins révolté que Luther par la débauche et la simonie des prélats. il est certain qu’il en a plus cruellement souffert, car sa nature était bien différente de celle du moins de Weimar. Mais il n’a pas défini l’iniquité, il n’a pas tenté de lui faire front, il s’est jeté dans la pauvreté, il s’y est enfoncé le plus avant qu’il a pu, avec les siens, comme dans la source de toute rémission, de toute pureté. » (Georges Bernanos)

(…) liberté des princes qui se retrouvent - et disent qu’ils agissent par la volonté de Dieu - les maîtres absolus de la vie non seulement temporelle, mais également spirituelle des nations qui leur sont soumises.

Dans Du serf arbitre, Luther affirme que l’homme n’est pas libre, il est esclave. La volonté de l’homme n’a aucun pouvoir. Les hommes sont comme des marionnettes dont le sort est joué derrière leur dos par Dieu et par le démon. Et pourtant le mot liberté devient un mantra répété à chaque pas.

Les nations protestantes donnent naissance à la première internationale de l’histoire : l’internationale protestante est divisée sur tout, mais pas sur la haine antiromaine.

A chaque « office », à chaque charge ecclésiastique, correspond un « bénéfice », c’est-à-dire une rente qui permettrait au titulaire de l’office de subvenir à ses besoins et de remplir le devoir qui lui était confié. Durant la papauté avignonnaise, il est décidé que la personne chargée d’un office doit payer d’avance un an de rente du bénéfice annuel (…) Dans ces circonstances, il est évident que ne devient évêque, cardinal, archevêque, curé, vicaire et ainsi de suite, que celui qui dispose de ressources financières. A partir du moment où il n’y a pas tant de riches, se concentre dans leurs mains un nombre considérable d’offices…

La traduction [de la Bible] de Luther n’est pas la première en langue allemande : c’est cependant la plus efficace, très bien écrite, fruit de la collaboration de chercheurs et de linguistes (…) Le père de la Réforme écrit dans la « langue commune », celle que tout le monde comprend, en Allemagne méridionale comme en Allemagne septentrionale (…) La traduction de Luther est souvent libre au point que, pour mieux expliciter ou pour souligner certains passages considérés comme fondamentaux, il n’hésite pas à modifier le texte en introduisant des mots qui n’existent pas dans l’original. Ainsi, par exemple, le verset 28 du troisième chapitre de l’Epître aux Romains (« Car nous estimons que l’homme est justifié par la foi sans la pratique de la Loi ») est traduit en ajoutant l’adjectif « seul », qui n’est pas sans importance en vie de la juste compréhension du texte. Le texte de Paul devient donc ce qui suit : « Car nous estimons que l’homme est justifié par la foi seule sans la pratique de la Loi. »

Otton, le premier empereur [en 962] issu de Saxe (…) choisit les comptes, les nomme évêques, et ceux-ci, en définitive, lui sont débiteurs de leur autorité et de leurs privilèges : l’obéissance au pape entre en conflit direct avec l’obéissance à l’empereur. D’où l’âpreté de la lutte pour les investitures menée par la papauté contre l’Empire (…) l’Eglise allemande a une structure rigoureusement féodale.

Dans la préface de ses Œuvres rédigée un an avant sa mort, en 1545, Luther parle ainsi de sa « haine » pour la justice de Dieu, du Dieu qui punit les pécheurs…

Les révolutionnaires de toutes les époques ont en commun le langage : un langage simple, clair, populaire, lapidaire. Un langage, qui correspond aux exigences de la propagande, facile à répéter…

Charles Quint de Habsbourg, empereur romain germanique est de loin l’homme le plus puissant du monde (…) engagé sur divers fronts de guerre, il reste pendant des années loin de l’Allemagne. Aussi, si Luther et ses idées s’affirment relativement facilement, c’est également car les conditions extérieures lui sont favorable, empêchant Charles Quint d’agir avec détermination.
Rome est saccagée (…) en 1527 par les troupes du catholique Charles Quint (…) La population romaine est réduite de moitié (…) Avec la paix d’Augsbourg en 1555, il reconnaît aux princes protestants la licéité d’imposer le culte luthérien dans leurs territoires (…) Un absolutisme jusqu’alors inconnu dans l’Europe chrétienne  s’impose aux sujets : celui de partager la profession religieuse de ses seigneurs, sous peine d’exil (…)

En 1556, l’empereur abdique, il se retire dans un couvent. L’homme le plus puissant du monde laisse spontanément l’immense pouvoir qu’il détient. C’est un cas unique dans l’histoire. Charles Quint a compris qu’il n’était plus possible de remplir la fonction de saint empereur romain puisque, l’unité religieuse ayant disparu, il manque la condition préalable qui rend cela possible.

Les ecclésiastiques ayant été éliminés, qui s’acquittera de la tâche qui leur revient  Les princes  « C’est pourquoi je soutiens que, puisque l’autorité temporelle a été commandée par Dieu pour protéger les bons et punir les mauvais, il faut la laisser libre dans ses offices, afin qu’elle pénètre sans encombre tout le corps de la chrétienté, sans faire face à personne, fût-il pape, évêque, prêtre, frère, moine ou ce que vous voulez. »

« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » devient : « Rendez à César ce qui est à César et donnez-lui également ce qui est à Dieu. Rendez à César autant le pouvoir temporel que le spirituel. »

(…) l’hypothèses des « pieux » chrétiens qui élisent à leur convenance des prêtres et des évêques pour administrer les sacrements est manifestement fausse, à la lumière tant de l’Ecriture que de toute l’histoire de l’Eglise.
L’élection des apôtres vient d’en haut : c’est Jésus qui les choisit (…) Jésus étant monté au ciel, sur quel critère les apôtres désignent-ils le successeur de Judas qui s’est auto-exclu de leur nombre ? Avec le concours de l’Esprit Saint…

(…) de tout temps, et en particulier pendant la Révolution française, le combat contre l’Eglise commence par la revendication que les curés et les évêques soient élus pour toute la communauté. Pourquoi une telle bienveillante attention ? Parce que séparée de Rome et de la succession apostolique, l’Eglise n’est plus catholique et devient une petite église nationale soumise à tous les diktats du puissant de service.

L’homme n’est pas responsable de ses actes, comme l’affirme le titre Du serf arbitre. Par conséquent, il n’y a pour lui et il ne peut y avoir aucune récompense ni aucune condamnation. Il y a simplement l’impénétrable volonté de Dieu qui, depuis l’éternité, destine l’un à l’enfer et l’autre au paradis.

Tous égaux ? En Luther, l’inégalité entre les hommes est tellement radicale qu’elle en devient métaphysique : certains sont créés pour le salut, d’autres pour la damnation.

Dans la lectio divina de Benoît XVI aux séminaristes de Rome, le 22 février 2009 (…), il rappelle (…) : « Chair » - dans le langage de saint Paul - est l’expression du moi rendu absolu, qui veut être tout et prendre tout pour soi.

Si, en 1525, Luther affirme : « L’autorité ne peut empêcher que chacun enseigne et croie ce qu’il veut », cinq ans plus tard, en 1530, il soutient tout l’inverse : qui s’écarte de la doctrine de Wittenberg sera puni (…) : « Il n’est pas autorisé que n’importe quel individu vienne à perdre l’esprit, crée sa propre doctrine, se fasse passer pour maître Untel et veuille devenir votre maître et blâmer qui lui plaît. » (…) Dans les « Propos de table, Luther déclare : « Qui méprise l’école de Wittenberg est un hérétique et un homme mauvais ; en effet, Dieu a révélé sa Parole dans cette école. » (…) Ce n’est pas par hasard s’il a été défini comme le « pape de Wittenberg. »

(…) l’Epître de Jacques semble presque devancer ante litteram les positions de Luther pour les réfuter à la racine : « A quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu’un dise : « J’ai la foi », s’il n‘a pas les œuvres ? La foi peut-elle le sauver ? » (…) Dans le Prologue de l’édition du Nouveau Testament publiée en 1546, Luther écrit que l’Epître de Jacques « n’est que paille, parce qu’elle n’a aucun caractère évangélique » (…) sur l’Apocalypse : « Je ne trouve rien d’apostolique ni de prophétique dans ce livre. »

Dans sa deuxième Epître, Pierre écrit : « Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Ecriture n’est objet d’explication personnelle ; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » Est-ce Pierre qui a raison ou est-ce Luther qui, en niant le magistère, revendique la libre interprétation de l’Ecriture pour chaque croyant ?

Le cas extrême est celui d’un tailleur, Jean de Leyde, qui donne vie en 1534 au fantomatique « règne millénaire de Münster » et qui, après s’être proclamé roi de Münster se déclare également roi du monde (…) Son règne millénaire se propose de « se venger ». (…) Les millénaires de Münster croient être les descendants des fils de Jacob et combattent à l’arme blanche contre les fils d’Esaü. Ils ordonnent la fin de la propriété privée, interdisent la chasteté et imposent la polygamie (…) Jean prend pour épouses une quinzaine des femmes.

Le thème de la vengeance, important dans la culture moderne et dans l’implantation maçonnique (les frères pensent devoir venger la mort de leur mythique fondateur, Hiram, tué par trahison), est central dans le texte Sur la vengeance et sur le châtiment de l’atrocité babylonienne écrit par Bernhard Rothmann, chapelain luthérien passé à l’anabaptisme.

(…) tous peuvent , sans aucune limite, et aucun critère établi (…) revendiquer la vérité de leur propres pensées (…) sur l’interprétation de la Bible, ce qui compte, en définitive, c’est la force dont les individus ou les groupes disposent et le manque de scrupules par lequel ils l’imposent.

Le 12 octobre 1952, s’adressant aux membres de l’Action catholique, Pie XII synthétise ainsi le drame de l’apostasie de l’Occident, qui commence avec le protestantisme, continue avec l’illuminisme et aboutit à un athéisme évident : « Le Christ, oui, l’Eglise, non ! Puis Dieu, oui, le Christ, non ! Finalement, le crie impie : Dieu est mort ; et même : Dieu n’a jamais existé. »

Dès les premières années de son engagement révolutionnaire, Luther se sert d’images blasphématoires pour provoquer la haine, et avec la haine, le mépris et, avec le mépris, la dérision de l’Eglise romaine (…) les images dessinées par le peintre et graveur Lucas Cranach l’Ancien, son contemporain et amis (…) « Lucas m’a ordonné d’écrire sous ses images », écrit-il à Spalatin en 1521, et il commente : « L’antithèse illustrée du Christ et du pape est prête désormais, c’est un bon livre pour laïques ». L’Antithèse illustrée de la vie du Christ et de l’Antéchrist (…) est un pamphlet composés de vingt-six xylographies (…) conçu précisément pour le peuple : pour les « laïques » pas trop difficiles à satisfaire, ayant peu de sens des limites et de la mesure, pas particulièrement instruits, faciles à convaincre avec des images grossières et des commentaires aux limites de la brutalité.

(…) sous les traits de l’Antéchrist, Léon X est très reconnaissable, le pontife auquel Luther s’était adressé à peine un an auparavant avec une déférence mielleuse, en disant : « Tu sièges, saint-père Léon, comme une brebis au milieu des loups, ou comme Daniel entre les lions, ou comme Ezéchiel au milieu des scorpions. »

(…) seize ans plus tard : le moine augustinien regrette son choix et reconnaît à trente-neuf ans que son père avait raison (…) Luther affirme se soumettre à la volonté paternelle parce que celle-ci est la volonté de Dieu : « Mon vœu non plus ne valait rien, parce que me soustrayais à l’autorité paternelle étable par Dieu. »
Selon Luther, l’obéissance au père serait donc impérative, y compris pour le for interne qui concerne les choix les plus intimes et personnels de notre vie, qu’est assurément celui de la vocation religieuse (…) cette même conscience à laquelle Luther ne cesse jamais de faire appel (…)
Luther a décidé d’en finir avec la vie monastique ; l’affirmation : « Désormais je suis moine et pas moine, une nouvelle créature, non pas du pape mais du Christ (…) Le Christ m’a délié du vœu monastique, et il m’a donné tellement de liberté (…) que je suis uniquement son sujet, non celui des autres. »
Luther quitte définitivement l’habit en 1534, mais, l’année précédente, il a écrit Pourquoi les vierges peuvent abandonner le cloître avec la paix du Seigneur. Dans les régions où la Réforme se propage, la vie monastique est détruite et interdite parce que Luther pense que les vœux sont contraires à la liberté du chrétien, contraires à l’Écriture, contraires à l’usage de l’Eglise primitive (…) contraires enfin, surtout celui de chasteté, à la raison naturelle dans la mesure où les hommes et leurs femmes sont faits pour la procréation.

Avec Luther, au contraire, « pour toujours » disparaît de la vie des hommes. Apparaît : « tant que je le voudrai, tant que cela me plaira, tant que cela me sera possible. »

Dès 1522, les couvents sont pris d’assaut, les moines sont contraints d’abandonner leurs maisons (…) Refuser, au nom de la liberté, à des moines et des frères de vivre comme ils ont librement choisi de le faire est d’une contradiction implacable.

L’argent a un rôle de premier ordre dans l’affirmation de la Réforme, parce que l’ampleur des biens dont les princes réformés entent en possession du jour au lendemain s’élèvent environ à un tier de la richesse nationale. Non pas un fleuve, mais un océan d’argent.

Premier iconoclaste de l’époque moderne, ennemi juré de toutes les icônes, Luther est convaincu que l’élimination des images saintes rend la vie de la population plus spirituelle; le moine révolutionnaire qui détruit les images de la tradition et de la foi catholiques est pourtant la même personne qui utilise profusément les images qu’il a inventées. Luther sait que, surtout après l’invention de l’imprimerie, la propagande se fait par les images.

Ainsi, par exemple, l’hymne composé en 1537 qui psalmodie : « Maintiens-nous, ô Seigneur, dans ta foi. Envoie au pape et aux Turcs le jour fatal. »

Les princes sont reconnaissants : avec leur totale autonomie vis-à-vis de Rome et la naissance des Eglises d’Etat contrôlées par eux, leur pouvoir, leurs richesses et leur indépendance face à l’empereur augmentent.

L’Exhortation à la paix à propos des douze articles de paysannerie souabe (1525) (…) Aux yeux de Luther, les entreprises « non patients et non pacifiques » ne peuvent se considérer comme chrétienne, parce que le chrétien supporte l’injustice et ne s’insurge pas contre l’autorité. C’est ce qu’il est écrit dans l’Exhortation alors qu’il s’est lui-même comporté de la façon opposée pendant toute sa vie publique.

(…) dans une prédication de 1526, il affirme que les autorités ont le devoir de la part de Dieu de « menacer, de battre, d’étrangler, de pendre, de brûler, de décapiter, d’estropier la populace, le monsieur Tout-le-Monde, pour être redouté(e)s. »

« (…) le Christ nous place corps et biens sous l’empereur et sous le droit séculier » (…) Nous sommes en 1525 et, il convient de le rappeler, Luther s’est déjà ouvertement rebellé contre le pape et l’empereur.

(…) un homme à double face, scindé entre l’esprit, considéré comme libre, et le corps jugé esclave.

« Ce temps est tellement exceptionnel qu’un prince peut, en versant le sang, gagner son ciel. Dès lors, chers seigneurs, exterminez, égorgez, étranglez, et que celui qui a du pouvoir s’en serve. »

En janvier 1533, huit ans après que cent mille paysans environ ont été tués, empalés, brûlés et rendus aveugles, Luther, lors d’un déjeuner avec ses disciples, se remémore ainsi ces jours terribles : « Les prédicateurs sont les plus grands assassins. En effet, ils exhortent l’autorité à disposer fermement et à son goût de sa charge et à punir les éléments nocifs. Lors du soulèvement, j’ai tué tous les paysans, tout leur sang est sur ma tête. Mais, moi, je le reverse sur Notre-Seigneur Dieu ; il a exigé que je parle d’une tele manière. »

Deux siècles après Luther, étant désormais élevée au rang de royaume, la Prusse devient avec Frédéric II la patrie d’élection du despotisme éclairé. C’est-à-dire de ce cercle de souverains qui, s’étant détachés de l’universalité catholique, embrassent l’universalité maçonnique des « Lumières ».

Qu’est-ce que les Lumières ? est un écrit polémique [d’Emmanuel Kant] qui a pour cible l’Eglise catholique qui n’est pourtant jamais nommée (…) Voici la conclusion à laquelle il parvient au nom de la libre pensée : les « savants » doivent jouir de toute la liberté de discussion qu’ils veulent, ils doivent cependant obéir : « Raisonnez autant que vous voulez et sur tout ce que vous voulez ; mais obéissez. » Philosophe d’inspiration protestante, Kant parvient à la même dichotomie que Luther, à la même conception de l’homme divisé en deux composants : le corps et l’âme. L’âme libre et le corps sujet.

«  (…) le meurtre, le vol, l’assassinat et l’adultère ne sont pas aussi pernicieux que l’abomination de la messe papiste. »

(…) le consistoire est institué à la fin des années 1530. Son indépendance vis-à-vis du pouvoir temporel n’est cependant qu’apparente car les membres du consistoire sont nommés par le prince, c’est lui qui le convoque et en rédige les règlements, c’est encore au prince que revient le dernier mot dans toutes les décisions. La juridiction ecclésiastique est devenue un appendice de la juridiction civile.

« Le mariage et l’état matrimonial sont une affaire terrestre, il n’appartient pas aux prêtres et aux ministres de l’Eglise de nous donner un quelconque règlement ou de nous diriger dans cette affaire. » (1)

Le cas du landgrave Philippe de Hesse, luthérien de la première heure, que Luther définit comme étant le « nouvel Arminius », est un cas extrême. Marié en 1523 avec Christine de Saxe dont il a sept enfants, vicieux et luxurieux, il veut épouser, sa femme étant consentante, la demoiselle à la cour, âgée de dix-sept ans, Marguerite von der Saale. Le 9 décembre 1539, Philippe écrit à Luther et à Melanchthon afin qu’ils consentent aux noces et permettent un second, et public, mariage (…) Dès le lendemain, les deux réformateurs répondent : rien de public ne peut être fait en raison du scandale qui en découlerait. Si cependant le landgrave insiste, une dispense peut être accordée parce que le « mariage supplémentaire » n’a rien conte la loi de Dieu, il peut être déterminé par une « nécessité de conscience », et « l’homme peut, sur les conseils de son pasteur, prendre une femme supplémentaire ».

Il se trouve qu’en 1540 était en vigueur la Lex Carolina qui condamnait les bigames à mort par décapitation (…) Que fait Luther ? Il conseille de tout nier et de raconter un mensonge : il n’y a jamais eu de second mariage, la prétendue deuxième épouse est seulement une concubine. Voici ce qu’il écrit le 17 juillet 1540 : « Dire un mensonge nécessaire, utile et qui t’aide, ce n’est pas aller contre Dieu, qui au contraire le prend volontiers sur lui. »

Lorsque les juifs refusent de se convertir au pour Evangile luthérien, la condamnation est sans appel et impitoyable : « Des chiens sanguinaires, et assassins de tous les chrétiens, en parfaite conscience et volonté, maintenant et depuis mille quatre cents ans ; et ils le seraient volontiers également dans les faits. » ; 
« Evite les juifs comme si c’était la peste, et sache que partout où ils ont leurs synagogues, il n’y a rien là d’autre qu’un repaire de démons. » 
« A chaque fois que tu verras un juif, rappelle-toi que juste par son regard il infecte et tue les hommes. » ; 
« Aucun peuple, bien que barbare et cruel, n’a jamais rien fait de façon aussi criminelle et sacrilège. Aucun être humain, aucune créature n’a jamais fait ces choses, à part Satan, ou les forcenés et les démoniaques possédés par Satan. » (2)

« C’est une chose utile que de brûler toutes leurs synagogues, et si quelque ruine a été épargnée par l’incendie, il faut la recouvrir de sable et de boue, afin que personne ne puisse voir pas même une pierre ou une tuile de ces constructions.
Que soient détruites et dévastées également leurs maisons privées. En fait, que les mêmes choses qu’ils font aux synagogues soient faites aussi pour les maisons.
Qu’ils soient privés de tous leurs livres de prières et des textes talmudiques, dans lesquels sont enseignés des idolâtries, des mensonges, des stupidités et des blasphèmes. »
« Si vous, princes et seigneurs, ne prenez l’initiative de barrer de manière habituelle les voies publiques à ces usuriers, alors peut-être certains cavaliers (…) pourraient les traiter comme du gibier dans l’une de vos parties de chasse à cheval ».
(…) que tout l’argent comptant leur soit séquestré », à partir du moment où « tout ce qu’ils possèdent est le fruit des vols et des saccages opérés à nos dépens à travers l’usure. »
(…) la première traduction paraît en allemand, en Allemagne, en 1936. A l’époque du nazisme.

« (…) avant d’arriver à Eisleben, j’ai dû traverser un village plein de juifs (…) j’ai senti un vent froid sur la nuque à travers mon chapeau, comme pour transformer mon cerveau en bloc de glace. »

(…) dans la dernière prédication qu’il prononce à Eisleben le 15 février 1546, trois jours avant sa mort. L’Exhortation contre les juifs peut être considéré comme une sorte de testament spirituel (…) si les juifs ne se convertissent pas , « nous ne devons pas les tolérer » (…) Les juifs sont « nos ennemis publics » et « s’ils pouvaient nous tuer, ils le feraient volontiers, en vérité ils le font souvent, spécialement ceux qui se font passer pour des médecins. » (…) « J’ai voulu faire cette exhortation à vous », conclut Luther, « en tant qu’Allemand. »

Le patient travail de recherche de ce témoignage visuel, tombé dans l’oubli pendant très longtemps et difficile à trouver, a été fait dans les premières années du XXè siècle par les jésuites Hartmann Grisar et Franz Heege, dans leur Images de bataille de Luther (…) se déverse sur Paul III une interminable rengaine d’insultes, monotone, répétitive, déprimante : « très cher petit âne », « apôtre du diable », « maudit Antéchrist », « porc épicurien », « excrément du diable », et ainsi de suite (…) Le 15 mail 1545, à Matias Wanckel : « Chaque image et chaque figure que j’ai publiées vaut un livre entier : ces figures sont mon testament. »
Luther a été prophétique : son testament a été collecté et divulgué dans les siècles qui ont suivi par la pensée gnostique, jacobine et franc-maçonne, dominée par la haine et la guerre contre l’Eglise catholique.

« Comment en arrivons-nous, Allemands, à être obligés de supporter telle volerie et pillage de nos biens par le pape ? Puisque le royaume de France a pu s’en défendre, pourquoi nous laissons-nous, Allemands, berner et piller de la sorte ? (…) A eux seuls, les secrétaires du pape sont plus de trois mille ; qui comptera les employés des autres offices, alors qu’il existe tant d’offices qu’on parvient à peine à les compter ? Et tous guettent les prébendes et les bénéfices d’Allemagne comme le loup guette les brebis. »(3)

(1) Formulaire pour la bénédiction du mariage, 1529
(2)  Des juifs et de leurs mensonges, 1543
(3)  A la noblesse chrétienne de la nation allemande.


mardi 12 juin 2018

« Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus - Le pari bénédictin » de Rod Dreher (2017)


La pratique religieuse régresse mais l’instinct religieux se manifeste partout. Le décalogue est désappris tandis que des lois passagères revendiquent un caractère sacré (…) Avec ce mouvement de sécularisation, qui semble être une extension du politique par des moyens religieux, est née une nouvelle intolérance, athée, bigote, intransigeante qui ne considère rien de moins que Dieu est une anomalie et que les traditions millénaires du christianisme n’ont pas voix au chapitre de la modernité. Cette nouvelle intolérance s’est parée des atouts du progressisme pour professer avec plus de gloire un humanisme aprocryphe que la réalité rend chaque jour un peu plus tragique et ridicule (…)
La tâche est ardue mais l’humilité, d’où vient le vrai courage, vient à bout de tout.
(Préface de Yrieix Denis)

Saint Benoît et son ordre ont émergé du chaos provoqué par la chute de l’Empire romain : ils ont offert à l’Occident un mode de vie ordonné autour de la prière et du travail, entièrement voué au service du Seigneur. Guidés par leur foi et par leur règle, les moines se sont installés au milieu des territoires barbares et lentement, presque imperceptiblement, ils ont préparé la voie d’une renaissance de la civilisation chrétienne qui était tombée en ruine.

Un nihilisme laïc et hostile a remporté la partie dans nos gouvernements, et la culture s’est puissamment retournée contre la christianisme traditionnel.

D’après le Pew Research Center, un Américain de 18-29 ans sur trois finit par abandonner la religion, s’il en a déjà une.

En 2005, les sociologues Christian Smith et Melinda Lundquist Denton ont examiné les croyances religieuses et spirituelles des adolescents américains, toutes catégories sociales confondues. Dans la plupart des cas, ils ont découvert que les jeunes adhéraient à une pseudo-religion molle, que les chercheurs ont appelé un « déisme éthico-thérapeutique » (DET) (…) l’important est l’estime de soi, le bonheur subjectif et la bonne entente avec les autres. Peu à voir, donc, avec le christianisme des Écritures et de la tradition, qui enseigne le repentir, le sacrifice de soi par amour, la pureté de cœur, et présente la souffrance - la voie de la Croix - comme le chemin vers Dieu.

Le monde qui nous entoure trouve de plus en plus notre langage inaudible, voire offensant.

Elle avait été la plus grande cité du monde, peuplée par un million d’âmes au faîte de sa puissance, au IIè siècle (…) En 476, les Barbares déposèrent le dernier empereur romain d’Occident. Au début du VIè siècle, les départs en masse n’avaient laissé que cent mille âmes au milieu des ruines.

Théodoric, le roi wisigoth qui y régnait à l’époque de Benoît depuis sa capitale de Ravenne, était arien, donc un chrétien hérétique.

Nous sommes gouvernés par ce que le philosophe Alasdair MacIntyre appelle l’émotivisme, soit l’idée que les choix moraux ne sont autre chose que l’expression de ce qu’un individu ressent comme juste lorsqu’il a à choisir. Selon MacIntyre, une société entièrement gouvernée par des principes émotivistes ressemblerait à l’Occident moderne, dans lequel la libération de la volonté individuelle est considérée comme le bien le plus précieux. Une société vertueuse, au contraire, croit dans des pratique et principes moraux, objectifs, qui permettent aux hommes d’incarner le bien dans leur communauté (…) Dans une civilisation post-vertueuse, les individus détiennent une liberté presque absolue de pensée et d‘action, et la société n’est plus qu’un « assemblage d’étrangers, dont chacun poursuit ses propres intérêts sans presque aucune contrainte ».

Dans les années 1940, seuls 2% des Blancs américains étaient des enfants naturels. Le chiffre est aujourd’hui monté jusqu’à 41% sur toute la population américaine.

(…) les hommes du Moyen Âge avaient de toute chose une perception sacramentelle (…) Charles Taylor écrit que Sa présence était une « réalité aussi immédiate que celle des pierres, des rivières, des montagnes. »
Les métaphysiciens du Moyen Âge pensaient que la nature était une indication qui tendait vers Dieu. Les nominalistes ne le pensaient pas : il n’y avait pour eux aucun sens dans la nature que l’on puisse dire objectif et découvrir par la raison. Le sens était extrinsèque, c’est-à-dire imposé de l’extérieur par Dieu, et accessible aux hommes par Lui et par Sa révélation uniquement (…) Le nominalisme non seulement rendit la modernité possible, mais encore jeta les bases du renversement qu’opéra l’homme en se mettant à la place de Dieu.

Le terme de « Renaissance » (…) est issu de la croyance progressiste selon laquelle la période médiévale, trop imprégnée de religion, fut un temps de stérilité artistique et intellectuelle - un point de vue absurde mais au succès tenace (…)
Si le Moyen Age insistait sur la Chute de l’homme, le christianisme humaniste louait son potentiel.

Le modèle aristotélicien, hiérarchie dans l’ordre de laquelle les chrétiens discernaient la présence de Dieu, fut détrôné par l’idée neuve d’un univers mécanique ordonné par les lois de la nature, sans lien nécessaire avec la transcendance (…) La nouvelle science jeta le bagage métaphysique par-dessus bord et s’appliqua à ne raisonner que de manière empirique.

Du point de vue scolastique, la réalité est un état objectif, et le rôle des hommes est d’en découvrir la nature métaphysique, sans quoi ils ne peuvent accéder à la connaissance du monde et de ce qu’il contient. Descartes, lui, démarre l’enquête par l’affirmation d’une radicale subjectivité en déclarant que le premier principe de connaissance est la conscience de soi du sujet.

Le déisme, une école de pensée rationaliste née des Lumières, postule que Dieu est un architecte cosmique qui, s’il a créé l’univers, n’interagit pas avec. Les déistes rejettent la religion biblique et le surnaturel, et n’acceptent, pour penser Dieu - qu’ils nomment « l’Être suprême », que des principes rationnels. La plupart des Pères fondateurs américains étaient ou bien des déistes assumés, tel Benjamin Franklin (membre de la franc-maçonnerie) ou bien sous influence du déisme, tel Thomas Jefferson.

Dans une lettre adressé à l’armée en 1798, John Adams, Père fondateur et unitarien pratiquant, fit cette remarque :  « Notre Constitution a été pensée pour ne s’appliquer qu’à un peuple religieux et moralement droit. Elle ne conviendrait à aucune autre population. »

Le sociologique Philipp Rieff, grand commentateur de Freud, décrivit ainsi la bascule des consciences occidentales : « L’homme religieux naissait pour le salut. L’homme psychologique naît pour la satisfaction. » En 1966, Philipp Rieff publia The Triumph of the Therapeitic : Uses of Faith after Freud (…) Il y développait l’idée que l’Occident (…) avait spiritualisé le désir et embrassé un « évangile » laïc : celui de la « réalisation de soi ».

Notre culture actuelle, au lieu de nous enseigner ce dont il faut que nous nous privions pour être vraiment civilisés, repose sur le culte du désir : d’après elle, c’est en nous libérant des vieux interdits, en agissant chacun indépendamment des autres, que nous trouverons un sens à notre vie.

Réapprendre l’ascétisme, c’est-à-dire à souffrir pour la foi, est un exercice indispensable aux chrétiens d’aujourd’hui et de demain.

Le père Martin (…) constate un manque dans les visages qu’il croise. Ils lui semblent anxieux, agités, peu confiants (…) Quand la seule lumière qui éclaire le visage est celle de l’ordinateur, du téléphone ou de la télévision, l’époque est un Age sombre : « Il leur manque cette lumière qui vous éclaire lorsque vous avez une vie sociale, sans laquelle il n’y a pas d’amour. Sans vrai contact avec les autres, l’amour n’existe pas. »

« Il est plus aisé d’amener l’autre en Christ en l’aidant à voir ce qu’il y a de bon en lui qu’en lui montrant tout ce qu’il y a de mauvais » (père Benoît) (…) « La meilleure défense est l’attaque : pour nous défendre, passons à l’offensive, ajoute frère Ignace, étendons le royaume de Dieu. D’abord dan nos cœurs, puis dans nos familles, enfin dans le monde»

Au soir de sa victoire, Trump avait récolté 52% des voix catholiques et plus, stupéfiant encore, 81% de celles des évangélistes.

La seule chose que les chrétiens orthodoxes doivent attendre de la politique, c’est quelle laisse à l’Eglise assez de marge de manœuvre pour pratiquer la charité, dispenser l’éducation et convertir.

Alexis de Tocqueville en était certain, la démocratie ne pouvait survivre à la perte de la foi chrétienne. Le gouvernement du peuple avait besoin de convictions en partage sur la vérité morale. Or, la foi chrétienne sortait les hommes d’eux-mêmes et leur enseignait que toute loi devrait s’enraciner dans un ordre moral révélé et garanti par Dieu.
Qu’une démocratie perde la religion, écrit-il, et elle tombera dans l’individualisme désordonné, le matérialisme et le despotisme démocratique, et finira par « préparer les citoyens à la servitude ». Ainsi, « il faut à tout prix maintenir le christianisme dans le sein des démocraties nouvelles. »

(…) le libéralisme issu des Lumières, d’où sont nés les deux grands partis américains, est fondé sur la conviction que les hommes sont naturellement « libres et indépendants », et que le but d’un gouvernement est de libérer les individus autonomes. Pour progresser dans cette voie, il faut nier les limites naturelles, ce que font aussi bien les partis qui promeuvent l’ouverture des marchés que, à gauche, les partis égalitaristes et étatistes.

(…) la civilisation n’est pas là pour permettre aux individus de faire ce qu’ils veulent (…) Une civilisation dans laquelle personne ne sentirait la moindre obligation vis-à-vis du passé, de l’avenir, de l’autre ou de ce qui ne se rapporte pas à l’auto-satisfaction serait bien fragile.

Le mathématicien et dissident tchèque Vaclav Benda : « Je crois personnellement que l’un des moyens les plus efficaces, les plus douloureux et les plus irréparables d’éliminer la race humaine ou les nations serait le retour à la barbarie, l’abandon de la raison et de l’apprentissage, la perte des traditions et de la mémoire. Le régime en place, par intention autant que par sa nature intrinsèquement nihiliste, a tout fait pour y parvenir. L’objectif des mouvements citoyens indépendants qui œuvrent à bâtir une polis parallèle doit en être le contraire. Les échecs ne doivent pas nous décourager. Nous devons considérer comme une priorité d’investir le champ de l’école et de l’éducation. »

(…) la politique inspirée par saint Benoît postule que le chaos de la société occidentale est issu d’un chaos dans l’âme occidentale. Elle postule en premier lieu de travailler à la restauration de l’ordre intérieur, en harmonie avec la volonté divine - un telos qu’elle partage avec les communautés monastiques. C’est le départ de tout le reste.
Cela signifie avant tout avoir l’amour pour ordre (…) Ni la peur ni la haine ne doivent nous guider, mais l’affection et la confiance dans la volonté de Dieu (…) 
En allant à la rencontre de plusieurs dissidents tchèques qui avaient survécu à l’ère communiste, Taylor a découvert qu’ils (…) s’étaient faits à l’idée que leur action était valable pour elle-même et non pour des résultats tangibles et mesurables.

Voici comment se lancer dans la politique antipolitique. Coupez-vous de la culture dominante. Eteignez votre télévision. Débarrassez-vous de vos smartphones. Lisez des livres. Jouez. Faites de la musique. Dîner avec vos voisins. Il ne suffit pas d’éviter ce qui est mauvais : il faut adopter ce qui est bon. Créez un groupe dans votre paroisse. Ouvrez une école chrétienne ou aidez-en une existante. Jardinez, plantez un potager, et participez aux marchés locaux. Enseignez la musique aux enfants et aidez-les à monter un groupe. Engagez-vous chez les pompiers volontaires.

Aucune élection ne stoppera les puissantes forces culturelles qui ont, au cours des siècles, coupé l’Occident de Dieu (…) Soyons donc une minorité créative. Proposons des solutions vivantes, chaleureuses et joyeuses à ce monde mourant, toujours plus froid et plus sombre. Nous aurons de moins en moins d’influence, mais accueillons cette réalité avec une sagesse de moine, et voyons-y une occasion que nous donne Dieu de nous purifier et de nous sanctifier.
La culture c’est le mode de vie qui découle d’un culte rendu en commun par un peuple. Notre culture est déterminée par ce que nous considérons comme sacré.

Ne craignons pas de considérer la beauté et la bonté comme nos meilleures armes pour évangéliser. « L’art et les saints sont la plus grande apologie de notre foi », a dit le cardinal Joseph Ratzinger avant de devenir le pape Benoît XVI.

Le rabbin orthodoxe Mark Gottlieb fait ainsi l’analyse suivante : « A mon sens, les chrétiens doivent absolument ressentir l’urgence qu’il y a à se concentrer sur leur famille. Ils doivent se consacrer pleinement à leur famille et à la faire prospérer et grandir. »

L’hospitalité est au cœur de la vie bénédictine…

Votre enfant reproduira, une fois adulte, la culture du groupe dans lequel il a évolué (…) Toutes les études le montrent : quelle que soit la vigueur de la culture d’origine à la maison, les enfants d’immigrés se conforment presque toujours aux valeurs de la culture d’accueil.

« Les chrétiens doivent comprendre que nous devons former une contre-culture, mais jamais fuir la société. Au contraire, nous devons être un signe de contradiction face à cette société, nous y engager, et faire fructifier notre communauté pour le bien de nos enfants. » (Chris Currie)

Pour que ces groupes œcuméniques fonctionnent, il ne faut surtout jamais faire comme si les différences doctrinales n’existaient pas. C’est ce qu’on appelle honorer la diversité : permettre à chacun de venir tel qu’il est, de dire tout ce qu’il pense, sans crainte de se le voir reprocher.

Sermarini est à la tête de la branche italienne de la Chesterton Society. Sa communauté, au départ, n’était guère qu’un petit groupe de jeunes hommes catholiques inspirés par la vie du bienheureux Pier Giorgio Frassati, promoteur de la doctrine sociale de l’Eglise, mort à l’âge de vingt-quatre ans en 1925 (…) les Tipi Loschi, les « types louches », comptent aujourd’hui quelque deux cents membres. Ils ont fondé une école, la Scuola libera G.K. Chesterton, et trois coopératives destinées à des œuvres caritatives.

Libresco au eu, pour la vie des chrétiens célibataires, des idées similaires à celles que les Tipi Loschi ont mises en place pour la vie de famille : ne pas trop réfléchir, faire des choses qui vous plaisent, ne pas y voir un fardeau, laisser la vie suivre son cours, savoir prendre des risques, accepter l’échec et se relever.

(…) les forces insidieuses que nous combattons se sont fixé le même but que les régimes totalitaires d’Europe de l’Est : nous priver de notre foi, de nos valeurs, de notre culture et de notre mémoire, et faire de nous et de nos enfants des pions entre des mains trop puissantes pour que nous puissions y résister. D’où l’importance de l’éducation, dans laquelle il faut s’investir sans tergiverser.

Devenir un homme, c’est grandir, par la contemplation et les œuvres, avec l’aide de la foi et de la raison, dans l’amour du bien, du vrai et du beau, qui tous trois reflètent le Dieu un et trine en Qui nous vivons, évoluons et existons.

Dans son livre Fellow Teachers publié en 1973, Rieff, lui-même professeur d’université, critiquait vertement les membres du système éducatif pour avoir accepté de se plier à l’exigence moderne de « pertinence ».  D’après lui, ils avaient lâchement abandonné leur autorité et la responsabilité qu’ils avaient de transmettre à la génération suivante l’héritage de leur civilisation. « Au bout de cette gigantesque transformation culturelle, il n’y a qu’une issue pour nous autres modernes : la barbarie, écrivait-il. Les barbares sont les hommes sans mémoire historique. »

Comment créer une génération d’ignorants sans but, dépourvus du moindre sens du devoir et tournés vers eux-mêmes ? En les privant de leur passé, tout simplement.
Au XXè siècle, tous les gouvernements totalitaires savaient qu’ils soumettraient les peuples en contrôlant leur accès à la mémoire culturelle. Dans l’Occident moderne, le vol n’a pas été orchestré par des dictateurs. La réalité ressemble plutôt au Meilleur des mondes : comme les personnages du roman d’Huxley voués au confort et à la sensualité, nous avons cessé de nous intéresser au passé, parce qu’il nous inhibe dans notre recherche du plaisir.

C’est quand même quelque chose de voir votre enfant de douze ans rentrer à la maison et dresser la liste de ses camarades bi, disait-elle (…) Elle a ensuite appelé une de ses amies, dont la fille était dans la même classe, et lui a demandé ce qui se passait. « Il faut sortir de ta grotte ! lui a répondu son amie en riant. Au moins un tiers des gamines se prétendent bi. »

« Une chose morte va avec le courant ; seule une chose vivante le remonte », disait Chesterton (L’Homme éternel)

(…) dans cette conception ancienne, chaque métier est perçu non seulement comme un don de Dieu, mais encore comme un bénéfice pour tous. Le travail de chacun participe de quelque chose de mystérieux qui le dépasse, et ce, aussi bien dans l’économie profane que dans l’économie divine.

A mesure que les défenseurs des droits LGBT progressent, une interprétation plus souple des lois anti-discrimnations écarte de plus en plus les chrétiens, attachés à la tradition, du marché du travail (…) La Human Rights Campaign Foundation, un groupe de pression LGBT très influent, publie chaque année une étude sur l’égalité au travail. Dans le rapport de 2016, plus de la moitié du top 20 des grandes entreprises américaines avait un score parfait. Obtenir une mauvaise note est désormais considéré comme un véritable problème.

Le phénomène de ce qu’on appelle aux Etats-Unis les « alliés » - ces hétérosexuels qui se déclarent publiquement en faveur de la cause - est une des façons pour les grandes compagnies de donner des gages aux défenseurs des droits homosexuels, et d’identifier du même coup les dissidents qui entravent la voie du progrès.

De plus, les entreprises américaines qui ne se conforment pas aux textes juridiques defendant les LGBT se verront refuser tout contrat avec l’Etat fédéral.

Au Canada, des associations de juristes veulent interdire aux étudiants de l’université chrétienne Trinity Western d’exercer, sous prétexte que leur institution ne défend pas assez les droits LGBT. Ailleurs, c’est un collectif appelé Campus Pride qui a dressé une liste noire contenant une centaine d’universités chrétiennes dont il appelle le milieu des affaires à ne pas embaucher les étudiants après leur diplôme.

(…) une saine prudence peut venir à bout de bien des obstacles. Le silence peut être un bouclier.
Les chrétiens ne doivent jamais renier leur foi, mais il ne faut pas non plus en tirer prétexte pour faire du rentre-dedans.

« Si un collègue ou un patient tient des propos qui vont à l’encontre de vos convictions, laissez dire, tant que cela n’implique pas de violer votre conscience (…) entretenez des relations amicales, soyez bienveillant, courtois. » (un médecin catholique)

(…) la doctrine paulinienne de pureté sexuelle a été reçue comme une libération dans la culture romaine de l’époque, caractérisée par la pornographie et l’exploitation sexuelle - en particulier par l’exploitation des esclaves et des femmes, dont la valeur principale aux yeux des hommes païens résidait dans leur fonction d’engendrement et d’instruments de plaisir sexuel. Le christianisme, tel qu’articulé par saint Paul, a opéré une révolution culturelle en limitant et canalisant l’eros masculin, en rehaussant la statut de la femme et du corps humain, et en replaçant l’amour au cœur du mariage et de la sexualité conjugale.

La totalité de ce débat (comme de beaucoup d’autres controverses entre le christianisme de tradition et la modernité) tourne autour de notre réponse à cette question : le monde naturel et ses limites sont-ils un donné, ou bien sommes-nous libres d’en faire tout ce que nous voulons ?

En 1996, l’institut de sondage Gallup réalisa sa première enquête demandant aux Américains ce qu’ils pensaient du mariage homosexuel. Une majorité écrasante de 68% s’y déclarait opposée. En 2015, juste avant la décision Obergefell de la Cour suprême américaine proclamant l’existence d’un droit constitutionnel au mariage homosexuel, un sondage Gallup révélait que 60% des Américains soutenaient à présent celui-ci.

(…) la technologie est constitutive d’une idéologie qui conditionne notre rapport à la réalité.

Certaines personnes soutiennent que la technologie n’est que l’application de la science  et que sa portée morale dépend de l’usage qu’on en fait. Ce point de vue est naïf. « Avant d’être un instrument, la technologie est d’abord une façon de voir le monde, qui porte en elle-même une conception particulière de l’être, de la nature et de la vérité », déclarait le philosophe des sciences Michael Hanby en 2015…

(…) ce qui a donné naissance à la technologie comme vision globale du monde a été (…) l’idée selon laquelle la nature n’a pas de signification en elle-même. Qu’elle n’est que de la matière (…) Regarder le monde selon un point de vue technologique revient à le considérer comme un matériau modifiable à volonté, dans les seules limites de l’imagination. Au contraire, pour la tradition chrétienne, la liberté véritable de l’homme, telle que sa nature l’y prédispose, réside dans une soumission pleine d’amour à Son Créateur. Tout ce qui ne vient pas de Dieu est un esclavage.

Pour l’Homme technologique, le choix importe plus que ce qui est choisi.

(…) l’opposition entre la technè, l’artisanat, et l’épistémè, la connaissance acquise par la contemplation. Plus précisément, la technè désigne la connaissance de ce qui nous aide à faire les choses, tandis que l’épistémè fait référence à la connaissance de ce que sont les choses…

Seules les choses auxquelles je consacre mon attention façonnent mon esprit.

La clé pour vivre en hommes et en femmes libres dans la modernité post-chrétienne est de cultiver une vie contemplative authentique en faisant preuve de contrôle cognitif. L’homme dont la raison contrôle ses désirs est libre. L’homme qui fait tout ce qui lui passe par la tête est un esclave.

La première étape pour retrouver un contrôle cognitif sur soi-même consiste à sa créer un espace de silence dans lequel on peut penser.

La technologie devient une sorte de théologie, une théologie protéiforme dont le dieu est le Moi toujours changeant, qui ne désire qu’une chose : se libérer de toute limite et de toute obligation non choisie.

Le pari bénédictin consiste à entreprendre un long et patient travail pour arracher notre monde aux artifices, à l’aliénation et à la dissolution de la modernité. C’est le regarder et l’habiter de manière à ébranler le mensonge moderne, selon lequel les hommes ne sont que des fantômes dans une grande machine dont ils peuvent ajuster les paramètres selon leur fantaisie.
« Il n’est pas bien difficile de deviner que le monde se divisera bientôt entre ceux qui veulent vivre en créatures et ceux qui veulent vivre en machines », écrit Wendell Berry.