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samedi 20 octobre 2018

Préface de « Manon Lescaut » de l’Abbé Prévost par Claire Jaquier (2001)


Malgré la déploration ostentatoire du sort funeste, le récit du chevalier n’a rien de mélancolique ni de languissant. Son histoire d’amour sans espoir est aussi un roman d’aventures.

(…) un clair renoncement aux impératifs de la morale classique, qui postulait la possibilité d’un contrôle des passions par la conscience. A l’équanimité et au repos, qui caractérisaient l’honnête homme maître de lui, fait place une vertu d’un autre ordre, qui ne s’acquiert que par l’épreuve de passions multiples et excessives.

Cette conscience […] est incarnée par Tiberge : elle est donc extérieure au chevalier.
Prévost fut l’un des premiers, au XVIIIe siècle, à se pencher sur ces moments obscurs et indéchiffrables de la vie émotionnelle […]. Par la phrase consécutive (…si… que…), c’est le charme tout puissant et irrésistible de l’amour qui est mis en lumière, et dramatisé.

Les traits de Manon […] ne sont pas décrits, sa beauté est seulement qualifiée positivement.

Il exploite une régime narratif susceptible de laisser la plus grande liberté à l’expression du sujet passionnée : le récit personnel.

[…] le point de vue rétrospectif sur le passé croise sans cesse le récit des événements tels qu’ils ont été vécus sans ce recul. Prévost a voulu que la distance temporelle entre la fin des aventures des amants et le temps de la narration soit bref…

Manon n’a pas d’existence hors du regard de son amant. Or, rien n’est plus changeant que ce regard : selon les caresses qu’elle lui prodigue ou les humiliations qu’elle lui inflige. Des Grieux voit en elle une fille « droite et sincère », « volage », « infidèle et parjure ». 
Il est certain que je ne l’estimais plus : comment aurais-je estimé la plus volage et la plus perfide de toutes les créatures ? Mais son image, les traits charmants que je portais au fond du cœur, y subsistaient toujours. Je le sentais bien.
[…] les critiques, dès le XVIIIe siècle, ont rivalisé d’ingéniosité pour donner à Manon une identité que le texte de Prévost lui refuse : « catin » (Montesquieu), « fille perdue » (Sade), « sphinx étonnant, véritable sirène » (Musset), « vierge espagnole poignardée de feux » (Cocteau)…

Manon déclare à Des Grieux un amour tel qu’il l’attendait, sensible, constant, absolu. Mais ce cadeau inestimable, le chevalier ne sait le comparer à rien d’autre qu’à des biens matériels.

C’est à Paris […] que Des Grieux a compris la loi de l’échange et de l’argent. Les valeurs sans prix que son éducation lui a transmises ne résistent pas face à celles qui servent à l’entretien de Manon […]. La rébellion de Des Grieux consiste dans ce refus des vérités et des valeurs indiscutées, qu’elles soient sociales ou religieuses.

Habituée à la séduction, elle se transforme selon le désir de ses amants ; la formule même par laquelle elle décline son identité, lors de la première rencontre avec Des Grieux, est éloquente : « Mademoiselle Manon Lescaut, c’est ainsi qu’elle me dit qu’on la nommait. » Manon est à peine une personne, son nom ne semble pas lui appartenir…

mercredi 17 octobre 2018

"Cessez d’être gentil, soyez vrai !" de Thomas d’Ansembourg (2001)


Nous avons appris à nous couper de nous pour être avec l’autre […]. Comment être soi sans cesser d’être avec l’autre, comme être avec l’autre sans cesser d’être soi ?

« Il faut que… », « Il est temps… », « C’est pas normal que… ». Nous verrons comment ce langage nous déconnecte de nous-même, et nous asservit d’autant plus subtilement qu’il paraît être un langage responsable.

Le sentiment fonctionne comme un signal clignotant sur un tableau de bord : il nous indique qu’une fonction est ou n’est pas remplie, qu’un besoin est ou n’est pas satisfait.

Ce n’est pas un besoin virtuel, apparemment insatiable et donc menaçant. C’est une demande concrète, bien définie en termes d’espace et de temps, et par rapport à laquelle nous pouvons nous situer, adopter une attitude.

En nous concentrant sur nos vrais besoins au lieu de nos bagarres pour nos demandes, nous nous libérons mutuellement du piège et nous nous donnons un espace de rencontre et de créativité !

[…] les personnes qui dégagent un bien-être profond, une joie d’être au monde […] ne cherchent pas à remplir leur vie de choses à faire ou de gens à voir mais à remplir de vie les relations qu’elles nourrissent et les choses qu’elles font.

L’observation neutre […] sans jugement, sans interprétation, sans reproche critique dans le ton de la voix ou l’expression du visage […] permet d’ouvrir le dialogue […].

Ceci est pour moi l’aspect fondamental de la communication : donner le sens de ce que je fais ou de ce que je veux […] le tragique « C’est pour ton bien » qui a fait tant de ravages […] mécanique subtile qui engendre la violence dès l’enfance, et ce, d’une façon d’autant plus inconsciente qu’elle se pare de bonnes intentions. Cette attitude, font heureusement, a de moins en moins cours […] La cause actuelle de l’inconfort de beaucoup de parents, d’enseignants et d’éducateurs tient beaucoup à ce qu’ils sont invités par les jeunes, de façon directe ou indirecte à requalifier leurs priorités et à (re)définir le sens de leurs actes et de leur vie. 

Qu’est-ce qui fait qu’il est si difficile pour ces parents d’écouter leur adolescent ? La plupart du temps, je constate que c’est parce qu’ils croient qu’ils doivent faire quelque chose, agir, performer, obtenir un résultat, une solution et si possible tout de suite. Or, il se peut qu’ils ne voient pas de solution et se sentent impuissants, ou qu’ils soient fatigués de tenter d’en trouver. 

dimanche 30 septembre 2018

« Le pouvoir du mal » de Bernard Bro (1976)


Qui d’entre nous n’a pas préféré le silence de Dieu pour n’en pas savoir trop à certains moments où il choisissait pour son égoïsme et contre sa conscience ?

… le roi David […] prend la femme de l’un de ses subordonnés et quand il apprend que cette femme attend de lui un enfant il cherche à faire disparaître le mari et s’arrange pour le faire tuer. Et David, le roi David, peut alors garder auprès de lui la femme qu’il a volée à Urie. Mais l’enfant meurt et David en est bouleversé […] entre la nausée venue de son propre passé d’adultère et de meurtrier, et Dieu, il y a ses larmes et son amour de père, et désormais il en pressent le prix. Alors et alors seulement, oui, il comprend où est la réponse et la victoire en face du mal. Il comprend jusqu’où ira le Dieu de miséricorde. Si lui, David, tout médiocre et mauvais qu’il est, désire ardemment prendre la place de son fils mort, alors il comprend combien, à plus forte raison, son Dieu fait la même chose à son propre égard.

« Les SS pendirent deux juifs et un adolescent devant les hommes du camp rassemblés. Les hommes moururent rapidement. L’agonie de l’adolescent dura une demi-heure. « Où est Dieu, où est-il ? » demanda alors quelqu’un derrière moi. Comme l’adolescent se débattait encore au bout de la corde, j’entendais l’homme appeler à nouveau : « Où est Dieu maintenant ? » Et alors j’entends une voix répondre en moi : « Où est-il ? Il est ici… Il est pendu au gibet… » (Elie Wiesel)

Quand le Christ a définitivement affronté le mal, c’est la remarque que tous les spectateurs de la passion ont faite : il n’y a plus eu de paroles […] Ce n’est plus de paroles, mais d’un choix, d’une décision qu’il s’agit. La même pour nous que pour lui.

Qu’est-ce donc que la miséricorde ? Sinon ce partage même de la blessure de Dieu en face du mal. C’est prendre sur soi le mal, non pas parce qu’il nous atteint, ou parce que c’est notre devoir de l’assumer, mais parce que l’amour nous a fait partager le destin de celui qui souffre plus que nous.

[…] la miséricorde […] ne nous conduit pas à l’évasion, ni à la consolation, mais à combattre l’ultime obstacle qui ne dépend que de nous : notre cœur de pierre […] Il y a un moment dans chacune de nos vies où il faut se laisser toucher.

C’est à nous de choisir dès maintenant. Thérèse de Lisieux en a donné la formule concrète la plus simple et la plus forte qui soit. Comme elle essaye de convaincre son entourage en exprimant sa confiance indéfectible en la miséricorde, une sœur récrimine en défendant les droits de la Justice divine. Sainte Thérèse déclare alors : « Ma Sœur, vous voulez de la justice de Dieu, vous aurez de la justice de Dieu. Chacun reçoit de Dieu exactement ce qu’il attend. »

Voilà ce que le Christ est venu apporter : cette séparation implacable entre ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas, et à l’intérieur de nous-mêmes entre les forces qui aiment et celles qui n’aiment pas. 

On voudrait bien s’en tirer sans avoir besoin d’aimer, sans avoir à faire confiance, sans avoir à se désarmer de soi-même, sans avoir à s’en remettre pleinement à une autre volonté que la sienne. Mais si on n’aime pas la miséricorde pour elle-même indépendamment de ses effets, avant même d’en bénéficier [...] on découvre qu’on s’est rendu incapable de la choisir, même pour être sauvé.

[…] il dépend de chacun de nous choisir sa volonté propre et la justice, ou la volonté de Dieu et la miséricorde. 

Alors Mère Thérésa nous le répète inlassablement à nous, Occidentaux : nous ne connaissons pas, nous ne connaissons plus le réel. Nous ne connaissons que nos œuvres. La plupart d’entre nous ne recevons plus jamais la gifle du réel. Nous ne connaissons plus que nos activités.

« Il y a ici parmi vous une autre sorte de pauvreté – une pauvreté de l’âme, une pauvreté de solitude et d’inutilité. » (Mère Térésa)

Oui, la miséricorde demande à être adoptée, à être aimée pour elle-même comme une raison de vivre, comme l’ultime raison, comme on aime un visage, comme on aime son enfant…

[…] l’extraordinaire institution des Ordres religieux rédempteurs. Ces ordres ont été fondé au XIIIe siècle. Bon nombre de chrétiens étaient alors prisonniers de ceux qu’on appelait les infidèles. […] Alors saint Pierre Nolasque et saint Jean de Matha fondent les Trinitaires et l’ordre de la Merci pour s’acharner à délivrer leurs frères captifs […] Ces hommes entrent en religion en faisant vœu de prendre, s’il le faut, la place des prisonniers […]. En cinq siècles, plus de six cent mille captifs seront libérés ; le maître des lettres espagnoles, Cervantes, est l’un d’entre eux. Voilà la miséricorde en acte… 

Ce sera toujours le fait d’un petit nombre. Mais je sais que là réside la seule force totalement révolutionnaire au monde […]. Seuls ceux qui prennent […] cette voie de la miséricorde sont contagieux pour tous les temps et tous les hommes […].

Au lieu de reconnaître que nous tous, tous les chrétiens, nous sommes des pécheurs, des marginaux de Dieu, des récupérés du salut et de la miséricorde, des rattrapés de Dieu, on aime mieux prétendre qu’il n’y a plus de marginaux, qu’il n’y a plus de pécheurs, et alors on est tenté de conclure : pourquoi parler encore de miséricorde.

[…] est-ce vraiment le pharisaïsme des bien-pensants qui nous menace le plus aujourd’hui ? Ou bien n’est-ce pas, plus grave et plus terrible, ce pharisaïsme qui, par tous les moyens, s’arrange pour ne plus entendre parler du pardon et de la réconciliation, par exemple du sacrement de Pénitence parce que cela révélerait en même temps la misère et le péché ?

[…] l’assassin Jacques Fesch […] quelques jours avant d’être guillotiné […] : « Je suis au fond en agonie depuis bientôt deux mois et je réalise maintenant avec netteté l’impossibilité qu’il y a pour ceux qui ne se soumettent pas entièrement à gagner le Paradis. Jésus fait tout, même s’il fait mal. J’attends que tout soit prêt. » 

Dans les deux cas, ils ont demandé à dormir. C’était trop fort. Que ce soit la peur de la Passion et du mal, que ce soit la fascination et le choc de la gloire du Christ, dans les deux cas le mystère n’avait plus de proportion avec leur expérience. Dans la Passion du Golgotha comme dans l’annonce de la Gloire au Thabor, toutes les mesures humaines étaient dépassées […] Ces deux montagnes, ces deux moments, la Transfiguration et la Passion, nous redisent l’ultime vérité de notre vie : c’est que la rencontre du mystère du bien est encore plus insoupçonnable et plus redoutable que celle du mystère du mal. C’est là l’épreuve ultime de notre foi. […] l’épreuve est en nous l’ajustement de tout notre être à l’infini de la lumière et du bien pour lesquels nous sommes faits.

Le christianisme nous indique alors que nous ne pouvons plus nous contenter d’ « accepter » les défaillances seulement comme négatives et destructrices, et que tout doit finalement avoir valeur positive […] Cette espérance suppose que nous acceptions de dépasser le seul domaine du raisonnable de notre vie pour aboutir à une réponse qui est choix, un choix fondé sur cet Amour absolu…

Le mal est le manque de ce qui devrait être […] le mal, dans notre monde, se glisse dans l’intervalle qui toujours sépare les être de ce qu’ils sont et de ce qu’ils peuvent et doivent devenir.

Cet inachèvement est la condition du devenir, de la vie, des activités des êtres.

[…] c’est ce vouloir-être, cet appel vers l’intégrité, le développement total et harmonieux que le mal, absence de ce qui devrait être, vient frapper.

Ainsi la source du mal n’est pas une chose, un être, mais un pouvoir de rupture dans l’attirance.

Je reste maître de ne pas soumettre mon appétit pour tel bien limité à l’attirance d’un bien plus large, plus réel. Je peux ne pas vouloir me référer à une autre « règle » que moi-même, et du coup, je peux préférer perdre la lumière des biens supérieurs plutôt que de renoncer à celle plus réduite des biens que je considère.

[…] pour mieux les confirmer à Lui-même, Dieu leur a donné pouvoir de décider eux-mêmes de leur achèvement en se présentant à eux finalement comme un mendiant.

Jésus s’est fait homme ; il n’a pas été fait homme ; il s’est fait homme.

C’est pourquoi Jean peut dire, dans un raccourci saisissant, que Jésus a été glorifié sur la croix. Mais c’est dans la mesure où la gloire de Dieu a été crucifiée en Lui et rendue ainsi manifeste dans ce monde injuste…

Donner sa vie ne veut pas seulement dire se sacrifier, mais aussi communiquer sa manière propre de vivre, la manière dont Il vit dans la Trinité à partir du Père et vers le Père […]. Il offre ce qu’il a de plus propre, c’est-à-dire son accès au Père.

La substance divine n’est pas une chose à laquelle chaque hypostase participerait, elle est la communication même, le passage de la divinité d’une hypostase à une autre.

[…] l’acceptation de sa propre misère, et l’attente désarmée d’un Amour ineffable, c’est la réalité la plus proche et la plus dure de notre vie […] c’est la seule réalité qui nous oblige à aller jusqu’au bout de nous-mêmes et de notre question sur Dieu.

« […] ceux qui ne seront pas venus au Règne de Dieu par la voie de la miséricorde, y rentreront par celle de la justice : « Quant à ceux qui maintenant ne se rendent pas à la bonté, ils reconnaîtront sa force au jour du Jugement », dit saint Irénée.

Il advient quelque chose de radicalement neuf entre deux êtres quand la réalité qui fonde leur amour n’est plus seulement un objet extérieur mais l’amour lui-même ; quand l’un aime l’autre parce que l’autre l’aime ; quand ce qui nourrit, soutient, promeut celui qui aime est de savoir que l’autre l’aime. Ce qui définit alors la perfection de l’amour est la réciprocité.

« Car on appelle quelqu’un miséricordieux parce qu’il est affecté de tristesse par la misère d’autrui comme si elle était sa propre misère. Il s’emploie alors à remédier à la misère d’autrui : ce qui est l’effet de la miséricorde. » (Saint Thomas)

Un homme qui n’a pas été instruit par la douleur ne sait rien, et n’est pas grand-chose, n’étant ni un véritable enfant ni un homme accompli dans sa vérité.

« Les chrétiens se mettent en Croix s’exposent à tous les coups. » (Raïssa Maritain)

« Si les gens savaient que Dieu « souffre » avec nous et beaucoup plus que nous de tout le mal qui ravage la terre, bien des choses changeraient sans doute, et bien des âmes seraient libérées (…) Au problème du mal pris dans toutes ses dimensions il n’y a qu’une seule réponse, celle de la foi dans son intégrité. Et au cœur de la foi, il y a cette certitude que Dieu (…) a pour nous les sentiments d’un Père ». (Jacques Maritain)

mardi 25 septembre 2018

« Séville 82 - Le match du siècle » de Pierre-Louis Basse (2005)


A Séville (…) aucun nom ne figure au dos des maillots. Les muscles ont encore la finesse d’une certaine forme d’improvisation (…) Je n’aime pas notre époque. Il me semble que le marché a détruit ce que nous respections d’incertitude et de légèreté. Notre enfance.

Devant mon poste de télévision j’imagine, je devine en effet le chagrin et la colère du vestiaire. Cela nous suffisait bien. Rien de plus débile que cette orgie moderne d’images, de cris, de chaussettes qui volent dans l’humidité d’un vestiaire.

Les plus grands artistes, quelles que soient leurs activités, finissent souvent par aimer le pouvoir. Le pouvoir, dans ce qu’il prolonge tout à fait naturellement le don et les efforts qui l’ont précédé.

Je découvre le fossé, profond, qui sépare les deux meilleurs joueurs français de tous les temps, Platini et Zidane. Le premier est un homme de verbe. De geste. C’est un commandant. Un homme de pouvoir aussi, capable de régenter jusqu’à l’arbitre du march. Le second est un footballeur du silence. Parfois seulement, il explose. Mais treize cartons rouges durant sa carrière…

Des quatre milieux de terrain, quatre joueurs attirés par le but comme les chats devant tout ce qui vole, Giresse était le plus lourd : soixante quatre kilos !

Michel Platini est allongé sur le lit. Un somptueux baldaquin, comme seuls les Espagnols sont capables de nous les offrir ! (…) Platini tire, nerveusement, sur une Marlboro.

Les voix, c’est ce qui nous reste quand nous avons tout perdu. Avec le temps, seuls le regard et la voix nous permettent bien souvent de reconnaître d’anciennes connaissances.

Patrick Battiston n’est pas fou. Il a tout vu sur le banc. Et puisque Michel Hidalgo lui confirme maintenant qu’il doit se préparer à remplacer Genghini, il prévient l’un de ses copains : « Ce gardien allemand, je l’ai bien observé depuis tout à l’heure. Il me semble particulièrement excité. Je crois qu’il serait plus raisonnable de ne pas aller le chercher ! »

lundi 10 septembre 2018

« Les carnets du sous-sol » de Fiodor Dostoïevski (1864)


Plus je prenais conscience du bien, de tout ce « beau » et ce « sublime », plus je m’engluais dans mon marais, et plus j’étais capable de m’y noyer complètement. Mais l’essentiel restait que ça ne semblait jamais fortuit - comme si c’était ce qu’il fallait. Comme si c’était là mon état naturel, et non ma maladie ou mon défaut, de sorte qu’à la fin j’ai perdu toute envie de combattre ce défaut. Et j’ai fini par faillir croire (peut-être l’ai-je cru vraiment) que c’était bien cela, mon état naturel.

 […] vous sentez vous-même que vous en êtes au dernier stade ; et que c’est moche, et qu’il n’y a pas moyen de se sentir mieux ; qu’il ne vous reste aucune issue, que plus jamais vous ne serez un autre ; que, même s’il vous restait du temps et de la foi pour devenir quelque chose d’autre, vous ne voudriez plus vous-même, sans doute, vous transformer […].

 […] comme si c’était une consolation pour une canaille, d’avoir conscience qu’elle est vraiment une canaille.

(Je me suis toujours senti plus intelligent que tous ceux qui m’entouraient, et quelquefois - me croirez-vous ? - j’en ai même éprouvé des scrupules. Du moins, toute ma vie, ai-je regardé pour ainsi dire de biais, et me suis-je toujours montré incapable de regarder quiconque droit dans les yeux.)

[…] les hommes spontanés, les hommes d’action sont justement des hommes d’action parce qu’ils sont bêtes et limités. Comment j’explique cela ? Très simple : c’est cette limitation qui leur fait prendre les causes les plus immédiates, donc les causes secondaires, pour des causes premières ; ainsi parviennent-ils plus facilement et plus vite que les autres à se convaincre d’avoir trouvé la base indubitable de leur affaire – et ça les tranquillise ; et c’est là l’essentiel. Parce que, pour se mettre à agir, il faut d’abord avoir l’esprit tranquille, il faut qu’il n’y ait plus la moindre place pour les doutes.

On dit : l’homme se venge parce qu’il trouve là une chose juste. C’est donc qu’il a trouvé sa cause première, sa base – en l’occurrence : la justice. Il peut donc être tranquille sur tous les plans, d’où – il se venge tranquillement et avec succès, convaincu qu’il est d’accomplir un acte aussi noble que juste. Mais moi, je n’en vois pas, de justice, là-dedans, et je n’y vois non plus aucune vertu, et donc, si je commence à me venger, je ne le ferai que par méchanceté. Cette méchanceté pourrait évidemment l‘emporter sur mes doutes, et pourrait donc, ainsi, servir de cause première justement parce qu’elle n’est pas une cause. Mais qu’est-ce que je peux faire si je n’ai même pas de méchanceté […] ?

J’ai connu un monsieur qui s’est flatté toute sa vie de s’y connaître en Laffites. Il pensait que c’était là une dignité tout à fait positive et ne laissait jamais de place pour le doute. Il est mort la conscience tranquille, et même triomphante, et il avait raison.

Que faites-vous de ces millions d’actions qui témoignent que les hommes, en toute conscience, c’est-à-dire dans la pleine compréhension de leur intérêt véritable, le laissent au deuxième plan pour se lancer sur un autre chemin, celui du risque, du hasard, sans y être forcés par rien ni par personne, comme si, justement, ils voulaient tout sauf une route balisée…

Tout ce que fait la civilisation c’est qu’elle amène à une plus grande complexité de sensations… absolument rien d’autre.

Parce que l’homme est bête, phénoménalement bête. C’est-à-dire, il est loin d’être bête, mais il est tellement ingrat que rien au monde ne l’est plus que lui […] Je pense même que la meilleure définition de l’homme est la suivante : créature bipède et ingrate.

 […] c’est que les hommes, partout et de tout temps, qui qu’ils puissent être, aiment agir comme ils le veulent, et non comme le leur dictent la raison et leur propre intérêt…

[…] l’homme est un animal essentiellement bâtisseur, condamné à tendre vers son but en toute conscience par la voie de l’ingénierie, c’est-à-dire à se frayer un chemin, à tout jamais et sans interruption, vers où que ce soit […]. Il lui arrive même de penser […] que l’essentiel n’est pas de savoir où, mais le fait qu’il y aille…

Et si les hommes n’aimaient pas seulement le bien-être ? Et s’ils aimaient la souffrance exactement autant ? […] la souffrance, c’est un doute, c’est une négation […] la souffrance est la seule cause de la conscience […] La conscience est infiniment supérieure à deux et deux.

J’ai même eu un ami, une fois. Mais j’étais déjà un despote dans l’âme ; je voulais une domination illimitée sur son âme ; je voulais lui inculquer le mépris pour le milieu qui l’entourait ; j’exigeais de lui un abandon hautain, définitif, de ce milieu. Je l'ai terrorisé par ma passion ; je le poussais jusqu'aux larmes, aux convulsions ; c'était une âme naïve et prête à se donner ; mais quand il s'est donné à moi complètement, je l'ai haï tout de suite, et je l'ai repoussé - comme si je n’avais eu besoin de lui que pour le vaincre, seulement pour le soumettre. Mais je ne pouvais pas vaincre tout le monde ; mon ami, lui non plus, ne ressemblait à aucun d’eux, il n’était que l’exception la plus rare.

Non, j'avais un désir passionné de démontrer à cette « racaille » que je n'avais rien d'un lâche, comme je le pensais moi-même. Bien plus : au paroxysme le plus brûlant de ma fièvre de lâcheté, je rêvais de tenir le haut du pavé, de vaincre, de les entraîner tous, de les obliger à m'aimer […].

[…] j’en arrive à croire aujourd’hui de temps en temps que l’amour ne peut rien être d’autre qu’un droit volontairement donné à l’objet que l’on aime de nous tyranniser.

mardi 4 septembre 2018

« Une mère toute puissante » de Janine Chasseguet-Smirgel


La vision de l’organe sexuel du petit garçon, survenant au moment où l’érotisme de la petite fille est centré sur son clitoris et où ses désirs sexuels ont la mère pour objet, lui fait prendre conscience de son manque (complexe de castration) qu’elle cherchera immédiatement à combler (envie du pénis).

Nous savons que ce mouvement est pour Freud le promoteur du complexe d’Œdipe positif de la fille, car elle en vient à se tourner vers son père pour en obtenir l’organe convoité, le désir d’un enfant venant se substituer, par la suite, à l’envie du pénis.

[…] l’Imago de la mère phallique […] donne lieu à des représentations qui apparaissent dans les rêves, les cauchemars, les contes de fées, les mythes et légendes : la sorcière avec son balai, son nez pointu, son menton en galoche et son corbeau sur l’épaule, les gorgones et les serpents qui entourent leur tête, l’hydre, le dragon, la pieuvre et ses tentacules, l’araignée, la vipère, etc…

[…] l’envie du pénis de la petite fille ne m’apparaît pas être un désir de virilité conçu comme une fin en soi, mais l’expression de la révolte à l’égard de la mère qui passe pour être à l’origine de la blessure narcissique.
La petite fille se mettra à admirer et à envier ceux qui ont de quoi en « remontrer » à la mère, c’est-à-dire qui peuvent exhiber devant la mère l’organe dont elle est dépourvue, et la mettre ainsi en état d’infériorité.

dimanche 2 septembre 2018

« Les manifestations du complexe de castration chez la femme » de Karl Abraham (1920)


L’observation directe des fillettes dès les premières années de la vie met hors de doute qu’à une certaine étape de leur développement elles se sentent lésées par comparaison avec l’autre sexe, en raison de l’infériorité de leurs organes génitaux externes.

Primitivement, la fille n’a aucun sentiment d’infériorité touchant son corps, et peut donc ne pas réaliser immédiatement qu’il présente un manque comparé à celui du garçon […] elle forgera la théorie que nous avons souvent rencontrée : « J’avais autrefois un organe comme les garçons, mais on me l’a pris. » La fillette s’efforce donc de faire du manque douloureusement ressenti une perte secondaire, et qui résulterait d’une castration.

Cette idée touche de très près à une autre que nous traiterons en détail. Le sexe féminin est considéré comme une blessure, et à ce titre il porte la marque d’une castration.

L’inconscient de la fille devenue adulte prend tardivement sa revanche du père qui a omis de lui accorder un pénis ; pourtant ces représailles ne s’appliquent pas à la personne du père, mais à l’homme qui, en raison d’un transfert de la libido, tient le rôle de celui-ci.

[…] deux groupes. Pour l’un, les phénomènes reposent sur l’aspiration intense, émotionnellement chargée mais inconsciente, à s’arroger le rôle masculin, soit sur le fantasme de possession d’un organe viril ; pour l’autre, les manifestations expriment un refus inconscient du rôle féminin, et des souhaits refoulés de tirer vengeance de l’homme, plus favorisé. Il n’existe pas de délimitation nette entre ces deux groupes.

Pour l’inconscient, le « regard fixe » est fréquemment l’équivalent d’une érection.
[…] regard fixe = serpent = phallus.

Chez ces patientes, nous rencontrons régulièrement sous une forme refoulée deux tendances : un désir de se venger de l’homme, et une aspiration à s’emparer par la force de l’organe convoité, c’est-à-dire de l’en dépouiller.

Depuis longtemps déjà, mais surtout durant la dernière guerre, j’ai été frappé de l’intérêt érotique que certaines femmes vouent aux hommes qui ont perdu un bras ou une jambe par amputation ou accident. Ces femmes ont le sentiment très vif d’être rejetées, et acceptent plus volontiers un homme mutilé qu’un sujet en pleine possession de son intégrité corporelle.

[…] une attitude assez fréquente à l’égard de l’homme, et parfois excessivement pénible pour lui ; c’est la tendance à le décevoir. Décevoir quelqu’un consiste à éveiller en lui une attente, pour ne pas la combler. Dans ses relations avec l’homme, la femme peut y parvenir, par exemple en répondant à ses avances, mais seulement jusqu’à un certain point, en se refusant ensuite à lui. Ce comportement s’exprime le plus fréquemment et le plus clairement par la frigidité de la femme.

[…] l’emprise inconsciente de l’aspiration de la femme frigide à être un homme. […] Dans la frigidité, c’est en règle générale au clitoris que la sensation agréable est localisée…

Alors que la femme frigide s’efforce inconsciemment de diminuer l’importance du sexe qui ne lui est pas accordé, il existe une autre forme de refus de l’homme qui tend au même but par des moyens contraires. Dans cette forme de rejet, l’homme n’est rien d’autre qu’un organe sexuel, donc n’est fait que de grossière sensualité.

Ce processus conduit les femmes névrosées à éviter instinctivement les hommes dotés de qualités masculines et actives éminentes. Elles portent leur choix amoureux sur des hommes passifs et efféminés, occasion dans la vie commune de renouveler quotidiennement la preuve que leur propre activité est supérieure à celle de l’homme.

Ces femmes évitent d’accepter l’aide de l’homme, et montrent le plus grand déplaisir à suivre ne serait-ce que l’exemple d’un homme.

« Comme femme, je voudrais être exceptionnelle ».

Les femmes dont les représentations et les sentiments sont régis par le complexe de castration […] transmettent ce complexe à leurs enfants […] soit en dénigrant dès l’enfance la sexualité féminine, soit en faisant inconsciemment percevoir à leur fille leur refus de l’homme.

« Ma double vie » de Sarah Bernhardt (1923)


Il ne viendra donc pas, le moment rêvé où il n’y aura plus de guerres possibles ! Où un monarque qui voudrait la guerre serait détrôné et emprisonné comme un malfaiteur ? Il ne viendra donc pas le moment où il y aura un cénacle cosmopolite où le sage de chaque pays représentera sa nation et où les droits de l’humanité seront discutés et respectés ?

Je hais la peine de mort ! C’est un reste de lâche barbarie ; et c’est une honte pour les pays civilisés de dresser encore des guillotines et des gibets ! Tout être humain a une seconde d’attendrissement, une larme douloureuse, et cette larme peut féconder une pensée généreuse qui mène au repentir !

vendredi 31 août 2018

« Je vois Satan tomber comme l’éclair » de René Girard (1999)


Sur quoi exactement l’imitation de Jésus-Christ doit-elle porter ? Ce ne peut pas être sur ses façons d’être ou ses habitudes personnelles : il n’est jamais question de cela dans les Évangiles. Jésus ne propose pas non plus une règle de vie ascétique au sens de Thomas à Kempis et de sa célèbre « Imitation de Jésus Christ », si admirable que soit cet ouvrage. Ce que Jésus nous invite à imiter c’est son propre désir, c’est l’élan qui le dirige lui, Jésus, vers le but qu’il s’est figé : ressembler le plus possible à Dieu le Père […] Contrairement à ce que nous prétendons nous-mêmes, il ne prétend pas « être lui-même », il ne se flatte pas de « n’obéir qu’à son propre désir ». Son but est de devenir l’image parfaite de Dieu. Il consacre donc toutes ses forces à imiter ce Père. En nous invitant à l’imiter lui, il nous invite à imiter sa propre imitation.

Pourquoi Jésus regarde-t-il le Père et lui-même comme les meilleurs modèles pour tous les hommes ? Parce que ni le Père ni le Fils ne désirent avidement, égoïstement. Dieu « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ». Il donne aux hommes sans compter, sans marquer entre eux la moindre différence. […] Si nous imitons le désintéressement divin, jamais le piège des rivalités intrinsèques ne se refermera sur nous.

Plus nous sommes « orgueilleux » et « égoïstes », plus nous nous asservissons aux modèles qui nous écrasent. 

[…] les hommes […] n’ont pas de désir propre. Le propre du désir est de ne pas être propre. 
Le désir mimétique nous fait échapper à l’animalité. Il est responsable en nous du meilleur comme du pire, de ce qui nous abaisse au-dessous de l’animal aussi bien que ce qui nous élève au-dessus de lui. Nos discordes interminables sont la rançon de notre liberté.

Le mot « catharsis » désigne d’abord la « purification » que procure le sang répandu dans les sacrifices rituels. 

Les victimes qui suscitent le plus de terreur dans la première phase suscitent le plus de soulagement et d’harmonie dans la seconde.

Lorsque Jésus lance sa phrase, la première pierre est le dernier obstacle qui s’oppose à la lapidation. En attirant l’attention sur elle, en la mentionnant expressément, Jésus fait ce qu’il peut pour renforcer cet obstacle, pour le magnifier.
Plus ceux qui songent à jeter la première pierre se rendent compte de la responsabilité qu’ils assumeraient en la jetant, plus il y a de chances pour qu’elle leur tombe des mains.

La Loi prévoit la lapidation pour des délits bien déterminés et, parce qu’elle redoute les fausses dénonciations, pour les rendre plus difficiles, elle oblige les délateurs qui doivent être deux au minimum, à jeter eux-mêmes les deux premières pierres.
Jésus transcende la loi mais dans le sens même de la loi, en s’appuyant sur ce que la prescription légale comporte de plus humain, de plus étranger au mimétisme de la violence, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres.
La Loi prive les délateurs de modèles mimétiques. 
[…] Jésus s’est penché pour éluder le regard de ces hommes aux yeux injectés de sang. 
Si Jésus leur renvoyait leurs regards, ces hommes surexcités ne verraient pas son regard à lui tel que réellement il est, ils le transformeraient en un miroir de leur propre colère : c’est leur propre défi, c’est leur provocation qu’ils liraient dans le regard de Jésus, si paisible soit-il en réalité, et ils se sentiraient provoqués en retour.

Pour désigner cette violence soudaine, convulsive, ce pur phénomène de foule, la langue française n’a pas de terme propre. Le mot qui nous monte aux lèvres est un américanisme, lynchage.

… le genre d’hommes qu’Athènes et les grandes cités grecques nourrissaient à leurs frais pour faire d’eux, le moment venu, des pharmakoï, c’est-à-dire pour les assassiner collectivement […] lors des Thargélies et autres fêtes dionysiaques. Avant de lapider ces pauvres hères, on leur fouettait parfois le sexe […]. Pour ne pas susciter de représailles, on choisissait des nullités sociales, des sans-abris…

La fondation de la culture caïnite est cette première loi contre le meurtre : chaque fois qu’un nouveau meurtre se produira, on immolera sept victimes en l’honneur de la victime originelle, Abel. Plus encore que le caractère écrasant de la rétribution, c’est la nature rituelle de la septuple immolation qui rétablit la paix, c’est son enracinement dans l’accalmie suscitée par le meurtre originel.  

[…] à la vengeance obligatoire se substitue le pardon, seul capable d’arrêter une fois pour toutes la spirale des représailles…

[…] l’originalité extraordinaire des psaumes, les plus anciens textes dans l’histoire humaine, peut-être, à donner la parole aux victimes plutôt qu’à leurs persécuteurs. 

Contrairement à ce qui se passe dans les mythes d’ailleurs, ce n’est pas la foule unanime des persécuteurs qui voit en Jésus le Fils de Dieu et Dieu lui-même, c’est une minorité contestataire, un petit groupe de dissidents qui se détache de la communauté et détruit son unanimité. 

En privant le mécanisme victimaire des ténèbres dont il doit s’entourer pour gouverner toutes choses, la Croix bouleverse le monde. Sa lumière prive Satan de son pouvoir principal, celui d’expulser Satan.
[…] Comprendre ceci c’est comprendre pourquoi Paul voit dans la croix la source de tout savoir sur le monde et sur les hommes aussi bien que sur Dieu. Lorsque Paul affirme ne rien vouloir connaître en dehors du Christ crucifié, il ne fait pas de « l’anti-intellectualisme ». Ce n'est pas un mépris pour la connaissance qui s'affiche. Il croit très littéralement qu'il n'y a pas de savoir supérieur à celui du Christ crucifié. Si on se met à cette école-là on en saura plus à la fois sur les hommes et sur Dieu que si l'on s'adresse à toute autre source de savoir.

« Si les princes de ce monde avaient connu [la sagesse de Dieu] ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la gloire. » (Paul, 1 Co 2,8)

… Le Nouveau Testament […] dispose d’une expression égale et supérieur à « bouc émissaire » et c’est « agneau de Dieu ». Elle élimine les attributs négatifs et antipathiques du bouc. Elle correspond mieux de ce fait à l’idée de victime innocente injustement sacrifiée.

Notre société est la plus préoccupée de victimes qui fût jamais. Même s’il n’est qu’une vaste comédie, le phénomène est sans précédent. Aucune période historique, aucune société connue de nous, n’a jamais parlé des victimes comme nous le faisons.
[…] Dans ce qu’on appelle aujourd’hui les « droits de l’hommes », l’essentiel est une compréhension du fait que tout individu ou tout groupe d’individus peut devenir le « bouc émissaire » de sa propre communauté. Mettre l’accent sur les droits de l’homme c’est s’efforcer de prévenir et de contrôler les emballements mimétiques incontrôlables. 
[…]
C’est là que tout commence, semble-t-il, avec l’hôtel-Dieu, cette dépendance de l’Église qui devient vite l’hôpital. L’hôpital accueille tous les éclopés, tous les malades, sans distinction d’appartenance sociale, territoriale ou même religieuse. Inventer l’hôpital, c’est dissocier pour la première fois la notion de victime de toute appartenance concrète, c’est inventer la notion moderne de victime. 

« Dionysos contre le crucifié » : la voici bien, l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyre – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir. Dans l‘autre cas, la souffrance, le « crucifié » en tant qu’il est l’« innocent », sert d’argument contre cette vie, de formule de sa condamnation. »
(Nietzsche, « Fragments posthumes », 1888-1889)

Ce n’est pas par hasard, je pense, que la découverte explicite par Nietzsche de ce que Dionysos et le Crucifié ont en commun, et de ce qui les sépare, précède de si peu son effondrement définitif. Les dévots nietzschéens s’efforcent de priver cette démence de toute signification. On comprend parfaitement pourquoi. Le non-sens de la folie joue dans leur pensée le rôle protecteur que la folie elle-même joue pour Nietzsche. 

Depuis la première Renaissance, le païen jouit auprès de nos intellectuels d’une réputation de transparence, de santé et de salubrité que rien ne peut ébranler. Il est toujours favorablement opposé à tout ce que le judaïsme et le christianisme comporteraient, au contraire, de « malsain ». 
Jusqu’au nazisme compris, le judaïsme était la victime préférentielle de ce système de bouc émissaire. Le christianisme ne venait qu’en second lieu. Depuis l’holocauste, en revanche, on n’ose plus s’en prendre au judaïsme et le christianisme est promu au rôle de bouc émissaire numéro un. Tout le monde s’extasie sur le caractère sacré, sainement sportif de la civilisation grecque, face à l’atmosphère renfermée, soupçonneuse, maussade, répressive de l’univers judaïque et chrétien.

La tentative pour faire oublier aux hommes le souci des victimes, celle de Nietzsche et de Hitler, s’est soldée par une faillite qui semble définitive, au moins pour l’instant.
[…] les puissances et les principautés se veulent « révolutionnaires » désormais et reprochent au christianisme de ne pas défendre les victimes avec assez d’ardeur. Dans le passé chrétien elles ne voient que persécutions, oppressions, inquisitions […]. Satan dans notre monde emprunte le langage des victimes. Satan imite de mieux en mieux le Christ et prétend le dépasser.

Le mauvais usage de la liberté contredit, bien entendu, les aspirations de Jésus pour l’humanité. Mais si Dieu ne respectait pas la liberté des hommes, s’il s’imposait à eux par la force ou même par le prestige, par la contagion mimétique en somme, il ne se distinguerait pas de Satan.

A la différence de tous les autres phénomènes, qui ont pour propriété fondamentale d’apparaître (le mot « phénomène » vient de « phainesthai » : briller, apparaître), le mécanisme victimaire disparaît nécessairement derrière les significations mythiques qu’il engendre. 

La naissance du christianisme est une victoire du Paraclet sur son vis-à-vis, Satan, dont le nom signifie originairement l’accusateur devant un tribunal, celui qui est chargé de prouver la culpabilité des prévenus. 

jeudi 30 août 2018

« Mere Christianity » de C.S Lewis (1952)


[…] our love for ourselves does not mean that we like ourselves. It means that we wish our own good.

Do not waste time bothering whether you “love” your neighbor; act as if you did.

[…] the Christians who did most for the present world were just those who thought most of the next.

Most people, if they had really learned to look into their own hearts, would know that they do want, and want acutely, something that cannot be had in this world.

Faith, in the sense in which I am here using the world, is the art of holding on to things your reason has once accepted, in spite of your changing moods.
[…] The first step is to recognize the fact that your moods change. The next is to make sure that, if you have once accepted Christianity, the some of its main doctrines shall be deliberately held before your mind for some time every day. That is why daily prayer and religious reading and churchgoing are necessary parts of the Christian life. We have to be continually reminded of what we believe. Neither this belief nor any other will automatically remain alive in the mind. It must be fed.

No man knows how bad he is till he has tried very hard to be good […] Only those who try to resist temptation know how strong it is.

[…] A man who gives in to temptation after five minutes simply does not know what it would have been like an hour later. That is why bad people, in one sense, know very little about badness. They have lived a sheltered life by always giving in.

The main thing we learn from a serious attempt to practice the Christian virtues is that we fail. If there was any idea that God has set us a sort of exam and that we might get good marks by deserving them, that has to be wiped out. If there was any idea of a sort of bargain […] that has to be wiped out […] Every faculty you have, your power of thinking or of moving your limbs from moment to moment, is given you by God. If you devoted every moment of your whole life exclusively to His service you could not give Him anything that was not in a sense His own already […] It is like a small child going to its father and saying, “Daddy, give me six pence to buy you a birthday present.”

[…] What God cares about is not exactly our actions. What he cares about is that we should be creatures of a certain Kind or quality […] creatures related to Himself in a certain way. 
If you like to put it that way, Christ offers something for nothing; He even offers everything for nothing […] But the difficulty is to reach the point of recognizing that all we have done and can do is nothing.

To trust Him means, of course, trying to do all that He says […] Thus is you have really handed yourself over to Him, it must follow that you are trying to obey Him. But trying in a new way, a less worried way.

Doctrines are not God: they are only a kind of map. But that map is based on the experience of people who really were in touch with God – experiences compared with which any thrills or pious feelings you and I are likely to get on our own are very elementary and very confused. And secondly, if you want to get any further, you must use the map […] that is just why a vague religion – all about feeling God in nature, and so on – is so attractive. It is all thrills and no work; like watching the waves from the beach. 

God is the thing to which he is praying – the goal he is trying to reach. God is also the thing inside him which is pushing him on – the motive power. God is also the road or bridge along which he is being pushed to that goal. So that the whole threefold life of the three-personal Being is actually going on in that ordinary little bedroom where an ordinary man is saying his prayers.

[…] the instrument through which you see God is your whole self. And if a man’s self is not kept clean and bright, his glimpse of God will be blurred…

If you picture Time as a straight line along which we have to travel, then you must picture God as the whole page on which the line is drawn.

What then, is the difference which He has made to the whole human mass? It is just this: that the business of becoming a son of God, of being turned from a created thing into a begotten thing, of passing over from the temporary biological life into timeless “spiritual” life, has been done for us. Humanity is already "saved" in principle. We individuals have to appropriate that salvation. But the really tough work - the bit we could not have done for ourselves - has been done for us.

After the first few steps in the Christian life we realize that everything which really needs to be done in our souls can be done only by God.

To become new man means losing what we now call “ourselves”. Out of ourselves, into Christ, we must go. His will is to become ours and we are to think His thoughts […].

[…] the Christian view is precisely that the Next Step has already appeared. […] a change from being creatures of God to being sons of God.

He came into the created universe, of His own will, bringing with Him the Zoe, the new life. […]. And He transmits it not by heredity but by what I have called "good infection."

Your real, new self […] will not come as long as you are looking for it. It will come when you are looking for Him.

You must ask for God's help. Even when you have done so, it may seem to you for a long time that no help, or less help than you need, is being given. Never mind. After each failure, ask forgiveness, pick yourself up, and try again. Very often what God first helps us towards is not the virtue itself but just this power of always trying again. For however important chastity (or courage, or truthfulness, or any other virtue) may be, this process trains us in habits of the soul which are more important still. It cures our illusions about ourselves and teaches us to depend on God. We learn, on the one hand, that we cannot trust ourselves even in our best moments, and, on the other, that we need not despair even in our worst, for our failures are forgiven.