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samedi 13 novembre 2021

« Voyage sans cartes » de Graham Greene (1951)

Et ce qui sauvait ce tableau du mélodrame, c'était son ironie, c'était le fait que cette République a été fondée pour donner à toute l'Afrique exemple d'un État indigène chrétien qui se gouvernait soi-même. Une société philanthropique américaine (on disait que beaucoup de ses directeurs étaient des marchands d'esclaves qui avaient trouvé pratique cette façon de se débarrasser de leurs enfants illégitimes) entreprit au début du XIXe siècle d'expédier des esclaves affranchis sur la côte des Graînes. On acheta des terres aux chefs indigènes, et un comptoir fut fondé à Monrovia. « L'amour de la liberté nous amena ici », mais l'on pourrait difficilement reprocher à ces premiers colons métis de s’être aperçu que l'amour de leur propre liberté n'était pas compatible avec celui de la liberté des tribus indigènes (…) Dès le début, ces esclaves métis américain furent des idéalistes à la manière américaine. Leur déclaration d'indépendance, lorsque la République fut proclamée, brillait du même éclat de marbre blanc que la déclaration des États-Unis. On était en 1847…


Nous traversons comme Wordsworth une époque postérieure à la fois à une guerre et à une révolution (…) Si l'on considère à quels tourments, à quels périls d'extinction, vont mener quelques siècles de cérébration, on a parfois la curiosité de découvrir, dans la mesure du possible, d’où nous sommes partis et quel est le carrefour où nous avons fait fausse route.


Deux d'entre eux passèrent ainsi toute la journée sans se lâcher ; ils étaient là quand le bateau glissa le long des tas d'arachides, ils étaient encore le soir que le travail de chargement fut terminé et que les débardeurs se lavèrent la figure et les mains dans l'eau chaude qui sortait des flancs du navire ; ils n'avaient, quant à eux, absolument rien fait, ils s'étaient simplement promenés de long en large en se touchant la main, chacun riant des plaisanteries que faisait l'autre ; mais ce n'était pas de l’amour, ce n’était rien que nous puissions comprendre. Ils mettaient dans le jour aveuglant, dans ce premier aperçu de l'Afrique, une sensation de chaude et somnolente beauté, de joie étrangère à l'action et libérée de la fatigue de vouloir.


Je ne pus trouver à acheter que deux cartes à une échelle suffisante. L’une, établi par le Grand État-Major britannique, confesse ouvertement son ignorance (…) Là où la carte anglaise se contente de laisser un vaste blanc, la carte américaine emplit ce vide du seul mot, en gros caractères CANNIBALES.


Je n'expose ces plans qui ne se réalisèrent jamais, ces itinéraires qui ne furent pas suivis, que pour donner l'impression du caractère vague de mes projets lorsque j'ai débarqué à Freetown. C'était la première fois que je quittais l'Europe ; j'étais, en ce qui concernait les voyages en Afrique, le plus débutant des amateurs.


Je le pris pour un prospecteur, mais nous découvrîmes par la suite qu'il ne s'intéressait à rien d'aussi substantiel que l’or ou les diamants. Il était là pour s'instruire. Appuyé au dossier de sa chaise, il avait l'air de ne faire attention à personne ; quand on lui posait une question, il avait un petit rire (on pensait : je viens de demander quelque chose de très sot, de très superficiel), il ne répondait qu'un long moment après, une fois qu’on avait oublié la question. Il était jeune, malgré sa barbe ; il avait l'air aristocratique, malgré sa tenue de naufrageur, et il avait plus de sagesse que nous tous. Il était le seul qui sût exactement ce qu'il avait le désir d'apprendre, et qui connût l'étendue précise de son ignorance. Il parlait le Mende ; il apprenait le Bouzi et connaissait quelques mots de Peul ; il y arriverait avec le temps : il n’était en Afrique occidentale que depuis deux ans.


(…) quand la nuit fut tombée, assis entre les murs nus du bungalow de l'ingénieur, à boire de la bière chaude, je n'étais plus aussi rassuré sur la salubrité de cet endroit (…) pendant qu'il parlait, les phalènes entraient en nuées par les fenêtres sans vitres et venaient grésiller sur les lampes-tempête, les cafards et les cancrelats heurtaient avec de petites détonations les murs et le plafond, et retombaient dans nos cheveux. Lui, les insectes ne le dérangeaient pas, disait-il en bondissant de sa chaise pour aplatir entre ses mains les papillons et écraser les cafards sous ses pieds. (Il était incapable de rester tranquille une minute).


A l’intérieur du pays, le temps n’existe pas : les meilleures montres ne résistent pas au climat. Tôt ou tard, elles s’arrêtent.


Ces gens sont tendres avec leurs enfants (…) ils sont tendres l’un envers l’autre, d’une façon douce et voilée ; ils ne crient pas, ne chahutent pas (…) J’ai senti sans cesse l’influence d’un idéal de courtoisie à quoi mon devoir était de me conformer.


Ce fut en vain que j’affirmai énergiquement dans la suite, que je n’avais pas rencontré un seul cas de malhonnêteté chez les boys, les porteurs, les indigènes de l’intérieur ; rien que de la douceur, de la bonté et une probité qu’on ne trouverait jamais ou du moins sur laquelle on n’oserait jamais compter en Europe. Je m’étonnais d’avoir pu voyager dans un pays dépourvu de police, en compagnie de vingt-cinq hommes qui savaient que mon coffre contenait en pièces d’argent ce qui représentait pour eux une fortune (…) il aurait été facile, quand nous traversions un des ponts de lianes, d’organiser un accident ; il aurait été facile, par une mesure moins énergique, d’égarer la caisse ou de nous perdre dans la jungle.


On ne pouvait rien en dire de plus élogieux que ceci : ce petit groupe de prêtres et de religieuses possédait un idéal d'aménité et d’honnêteté égal à l'idéal des indigènes (…) On a écrit bien des sottises au sujet des missionnaires. Lorsqu'on ne les a pas présentés comme étant à la solde des impérialistes ou des commerçants exploiteurs, ils ont été dépeints sous l'aspect d’anormaux sexuels essayant de convertir un peuple païen primitif et heureux à une religion, européenne, et provoquant chez ce peuple, en conséquence, des refoulements européens. Il me semble qu'on oublie toujours que le christianisme est une religion orientale à laquelle les païens de l'Occident ont été convertis avec un certain succès. On accorde même pas aux missionnaires le bénéfice de la logique, car si l’on croit au christianisme, on doit croire à sa validité universelle. Un chrétien ne peut revendiquer un Dieu pour l’Europe et autre Dieu pour l’Afrique. La force de la religion sémite a été de ne pas attribuer un Dieu à l’Orient et un autre à l’Occident. Le nouveau paganisme occidental, qui se targue d’être scientifique, est souvent singulièrement névrosé. Seule un névrose peut expliquer son absence sentimentale de logique lorsqu’il reconnaît à une Mahométan le devoir historique de répandre sa foi au moyen de l’épée et refuse à un chrétien l'obligation morale de répandre cette foi par l'enseignement (…)

Ils n'ont pas imposé de force le christianisme à des gens réticents, ils n'ont pas obligé une heureuse peuplade nue à porter des vêtements, ils n'ont pas interdit les danses indigènes. Le nègre d'Afrique occidentale porte toujours des vêtements lorsqu'il a assez d'argent pour en acheter ; il préfère invariablement une tunique à un pagne, et quiconque a vécu un certain temps dans les villages de la brousse appréciera qu'une tunique indigène, fût-ce la plus grossière, est esthétiquement préférable au corps humain avec ses mamelles flasque et ses plaies qui suppurent. Quant aux danses et au culte fétichiste, les missionnaires ne pourraient s'y opposer, même si ils le voulaient. Ici, le christianisme est acculé dans ses derniers retranchements. Les convertis sont relativement rares ; la conversion n’offre pour les indigènes aucun avantage tangible ; le seul bien qu'il leur réserve est spirituel : on les délivre de quelques craintes et on leur fait l'offrande d'une chimérique espérance.


Aucun indigène, fille ou garçon, n’est considéré comme adulte s’il n’a passé par une de ces écoles de la brousse où les études duraient autrefois, dans certaines tribus, jusqu'à sept année ; deux ans est maintenant la scolarité habituelle. Il n'y a pas de vacances, les enfants restent enfermés dans la brousse ; s’il meurt, les objets lui ayant appartenu sont déposés nuitamment devant la case de ses parents ; cela signifie qu'il est mort et qu'il est enterré dans la brousse. Quand les enfants en sortent, leur retour est considéré comme une seconde naissance, ils n’ont pas le droit de reconnaître leurs parents et amis dans le village et doivent leur être présentés de nouveau. Ils rapportent de la brousse une trace visible : le tatouage (…) L’école et le diable qui la dirige sont au début pour l'enfant des objets de terreur. Ils occupent, entre l'enfance et la virilité, cette place redoutée qu’occupent en Angleterre la Public School. L'enfant a vu le diable masqué, on lui a parlé de son pouvoir surnaturel…


(…) une religieuse un jour en se réveillant avait trouvé, installé sur son oreiller, un rat qui se régalait de l'huile de ses cheveux. Mais on s’y habituait vite, disaient-elles (…) Je ne m'étais jamais habitué aux souris qui courent dans les boiseries ; j'avais peur des papillons de nuit. C’était chez moi une terreur héréditaire : j'ai partagé avec ma mère l'horreur des oiseaux (…) Je les fuyais de même que je fuyais les idées que je n'aimais pas : l’idée de la vie éternelle et de la damnation. Mais, en Afrique, l'on ne peut pas plus leur échapper qu'on ne peut échapper au surnaturel.


À quatre heures, je me réveillai et me levai, sans mettre mes chaussures, pour aller chercher ma veste, parce que j'avais trop froid. Quelques jours après, je m'aperçus que cette négligence m'avait rapporté une chique : c'était un petit insecte qui se creuse un chemin sous la peau de votre orteil, y pond ses œufs et s’y multiplie, jusqu'à ce qu’on l’extirpe en faisant une entaille.


C'est à Nottingham que je fus initié au catholicisme ; (…) La cathédrale était un endroit obscur rempli de statuts médiocres. J'y reçus le baptême par un après-midi de brouillard vers quatre heures. Je ne pus trouver de prénom qui me fît particulièrement envie, aussi gardai-je le mien. J'étais seul avec le gros prêtre ; tout se passa très rapidement et suivant les formes banales, tandis que dans une autre chapelle quelqu'un célébrait en chuchotant un office pour les enfants. Ensuite, nous échangeâmes une poignée de main et je m'en retournai vers le saumon en boîte servi pour le thé et vers le paillasson où le chien avait vomi de nouveau.


Un phonographe jouait, et la voix de Miss Joséphine Baker se répandait dans tout le compound avec une amusante et artificielle mélancolie. Cela donnait un caractère d’irréalité à tout ce qui se trouvait là : aux porteurs assis dans la poussière, aux rangées de cases silencieuses, à la forêt montant en vagues jusqu'à l’horizon…


Je n'ai jamais rencontré un seul indigène de l'intérieur qui parlât avec estime des politiciens de Monrovia (…) Dans le Nord, je fus bien accueilli partout parce que j'étais Blanc, car leur constant espoir était que le pays serait un jour repris en mains par une nation blanche.


Il en fut ainsi pendant les quatre semaines de voyage. Chaque fois qu'ils avaient mangé le matin, ils travaillaient mal, grommelaient et faisaient des palabres ; la nourriture devenait-elle rare, ils travaillaient bien et ils étaient heureux.


C'était étrange, dans cette broussaille touffue et perdue, de s'entendre dire par le guide, montrant du doigt une sente minuscule : voilà la « route » de Voinjema.


Il faisait trop chaud pour parler (…) Les vieux clignaient des yeux et se grattaient les aisselles, la tête et les cuisses ; ils fouillaient sous leurs robes flottantes pour y trouver un nouvel endroit à gratter. Il faisait trop chaud pour éprouver la moindre curiosité au sujet de qui que ce fût, et cependant quelques villageois plus jeunes passèrent sous le chaume en se courbant, s’assirent, me dévisagèrent et commencèrent à se gratter.


(…) je ne pus m’empêcher de me rappeler que l’homme qui marche en tête risque d’être attaqué par un serpent, et celui qui vient derrière par un léopard, car - ce que qu’on dit - les léopards vous sautent toujours dans le dos.


Il était curieux de constater combien les femmes attirantes étaient rares ; peut-être l’activité sexuelle est-elle atténuée par la chaleur extrême et les longues marches, mais cela s’explique, je crois, en grande partie, par le peu d’intérêt que ces femmes accordent aux préoccupations sexuelles. Nous remarquâmes qu'elle ne s’intéressaient qu'à la couleur ou aux vêtements de leurs visiteurs, non à leur sexe, jusqu'au moment où nous approchâmes de la Côte, donc de la « civilisation ». Leur nudité, en outre, était très monotone ; à la contempler ainsi on peut mesurer le petit nombre de gens qu'on a du plaisir à voir nus, et la brièveté du moment de leur vie où ils peuvent nous donner ce plaisir.


Il n'y a pas tant de virginité dans le monde qu'on ne puisse s'offrir le luxe de l'aimer quand on l’y rencontre.


Il y avait une maison d'accueil pour les voyageurs, en dehors du village, au milieu d'un petit compound pourrissant, mais il y avait si longtemps qu'aucun Blanc ne l'avait occupée qu'elle était dans un état horrible de décrépitude ; la case était pleine de vermine et brusquement, tandis que nous prenions le thé, une nuée de mouches s’abattit sur toute l'enceinte, et vint se poser sur nos visages et notre nourriture. Le petit singe, assis dans un coin, geignait comme un enfant ; quand le soleil baissa, les mouches nous quittèrent et les cancrelats apparurent ; il se cognaient au mur avec de petites détonations. Un rat était mort sous le plancher et l’odeur de son cadavre en décomposition se répandit partout. C'était le second endroit où nous n'avions d'autre ressource que de nous enivrer.


Le ver de Guinée ou filaire se fraye un chemin par la plus petite écorchure de votre pied et monte parfois jusqu'au genou. Si l’on met alors le pied dans l'eau, le ver crache ses œufs dans l'eau par la blessure. La seule façon d'y remédier, en l'absence d'un médecin, et de chercher son extrémité, comme on cherche le début d'une bobine de fil, et de l'enrouler sur une allumette sans le casser. Si le ver se casse, il y a danger d’infection.


Nous étions au pays des Manons, d’où le cannibalisme rituel pratiqué sur les étrangers n’a jamais pu être entièrement supprimé (…) C’était un sinistre univers que celui de Ces Sociétés. Quatre hommes, me raconta le Dr Harley, arrivèrent à Ganta il y a un an ou deux ; il venait du nord pour chercher une victime. Chacun savait à Ganta qu’ils étaient là pour se procurer, suivant le rite, le cœur d'un homme, les paume de ses mains, la peau de son front, et personne ne savait qui ils étaient.


(…) il y existe une société secrète qui adore un vrai python à qui chaque année un bébé doit être sacrifié par les grands initiés.


Au bout d'un moment, il sembla retrouver assez de vitalité pour expliquer :

– Voyez-vous, Faulkner a une idée.

– Laquelle ?

– Personne ne le sait, répondit Mr Nelson, mais nous ne l’aimons pas.

Dans la lumière crépusculaire, un jeune homme sortit de la forêt suivi d'un petit garçon qui portait un fusil. C'était un indigène au visage rond, doux et triste, vêtu d’une culotte de golf avec des petits glands de couleur vives au-dessous du genou et le même chapeau de cow-boy que Mr Nelson.


D'étrange petites bribes éparses de « civilisation » se retrouvaient çà et là dans ce lieu primitif ; elles semblaient indiquer qu'enfin nous nous dirigions vers le Sud. Dans la maison de cuisine quelqu'un avait peint avec des couleurs vives d’enfantines petites images de bateaux à vapeur ; un petit garçon se promenait un parapluie à la main, son costume composé uniquement d'un lambeau d’étoffe bleue accroché à un rang de verroterie et cachant les parties génitales, en plus d'une ceinture d’écolier européen, dont la boucle représentait un serpent et qu'il portait au milieu du torse, entre les seins et le nombril. Ce qui m'apparut aussi que un vestige de « civilisation » (car l’inversion sexuelle est rare chez les Noirs) fut qu'un couple de pédérastes nus, les cheveux serrés en bouclettes, se tinrent toute la journée devant ma case, côte à côte et les bras entrelacés, à me regarder fixement. Vande s’enivra une fois de plus avec du vin de palme et Amah se trancha le bout du doigt en hachant de la viande avec une de mes épées pour le repas des porteurs.


J'allais faire une promenade ; je me sentais mal portant et plein de nostalgie ; la Côte me paraissait être aussi éloignée que jamais. Il me semblait tout à fait insensé de me trouver au milieu du Libéria, alors que tout ce que je connaissais intimement était européen. J'avais une impression de cauchemar. Je n'arrivais pas à me rappeler pourquoi j'étais venu. J'aurais voulu repartir sur-le- champ, mais je n'en avais pas la force…


Le colonel Davis croyait fermement au pouvoir des Faiseurs de Foudre. Il avait visité des villes où les membres de ces sociétés avait fait des démonstrations en son honneur. Ils lui disaient que l’éclair jaillirait à telle heure, et à l'heure dite, dans un ciel sans nuage, le long des collines, à des lieux à la ronde, la foudre se mettait à gronder.


(…) et quand le chemin tourna, au départ de la route élargie, nous vîmes… un camion. J'avais envie de rire tout haut, de crier, de pleurer ; c'était la fin, la fin de la pire sensation d'ennui que j’eusse jamais connue, la fin de la pire crainte et de la plus atroce fatigue. Si je n'avais pas été aussi exténué (nous étions le 2 mars, et nous marchions, jour pour jour, depuis quatre semaines, au cours desquelles nous avions couvert trois cent cinquante milles - environ 560 km -, la civilisation ne m'aurait pas semblé aussi désirable en comparaison de ce que je quittais…


Je n'aurais sans doute plus jamais l'occasion de vivre longtemps en compagnie de gens aussi simples et aussi purs ; eux, voyaient pour la première fois des magasins en grand nombre, la mer, un camion automobile ; leurs yeux luisaient d'animation (…) La Côte est pour les voyageurs l'endroit le plus dangereux de tout le Libéria, parce que les habitants y ont été atteints par la civilisation qui leur a appris à mentir, à voler et à tuer (…) L'eau-de-vie de Cannes était la seule chose bon marché à Grand Bassa et je fis sans difficulté la différence entre l'ivresse qu'elle leur procurait et l’heureux état de douceur et de somnolence où les mettait le vin de palme. Cet alcool -ci était brut et leur ivresse était la soûlerie brutale de la Côte.


Ce voyage, s'il n'avait servi qu'à cela, avait renforcé le sentiment de déception qu'on éprouve devant ce que l'homme est parvenu à faire du primitif, ce qu'il a fait de l’enfance (…) cela explique peut-être le profond attrait de tout ce qui est pauvre : c'est plus près du « commencement ». Comme à Monrovia, la construction des édifices est partie de travers mais ce n'est, du moins, qu'un commencement ; les choses ne sont pas allées aussi loin que chez les malins, les modernes, les élégants, les intellectuels (…) Lorsqu'il vous a été une fois permis d'apprécier ce «commencement », ses terreurs autant que sa placidité, sa force autant que sa douceur, on sent avec plus d'acuité la grande pitié de ce que nous avons fait de nous-mêmes.

vendredi 1 octobre 2021

« Cadres noirs » de Pierre Lemaitre (2010)

- Vous voulez un café ?
J’ai répondu que non, que ça irait comme ça.
- Nerveux ?
Il a demandé ça avec un petit sourire. En glissant des pièces dans le distributeur, il a ajouté :
- Oui, c’est toujours difficile de chercher du travail.
- Difficile mais honorable.
Il a levé les yeux vers mois d’un air interrogateur, comme s’il me regardait vraiment pour la première fois.
- Donc, pas de café ?
- Merci, non.
Et on est restés là, devant le distributeur, pendant qu’il sirotait son expresso de synthèse. Il s’est adossé et il a considéré le hall d’accueil autour de lui d’un air fataliste mais navré.
- Putain, les décorateurs, il ne faudrait jamais leur faire confiance !
Ça a tout de suite allumé un clignotant en moi. Et là, je ne sais pas ce qui s'est passé exactement. J'étais tellement gonflé à bloc que c'est venu tout seul. J'ai laissé passer quelques secondes puis j'ai lâché :
- Je vois. 
Il a sursauté.
- Qu'est-ce que vous voyez ?
- Vous allez me la jouer « informel ».
- Pardon ?
- Je dis : vous allez me la jouer « détendu », genre « la circonstance est professionnelle, mais avant tout, restons humains ». C'est pas ça ?
Il m'a foudroyé. Il semblait franchement furieux. Je me suis dit que j'étais assez bien parti.
- Vous jouez sur le fait qu'on a à peu près le même âge pour voir si je vais tomber dans le panneau de la familiarité, et comme je m'en aperçois, vous me foudroyez du regard pour voir si je vais paniquer et passer en rétropédalage.
Son visage s'est éclairé. Il a souri largement :
- Bon… On a bien déblayé le terrain, vous ne trouvez pas ?
Je n'ai rien répondu.
Il a jeté son gobelet dans la grande poubelle.
- Alors on passe aux choses sérieuses.

Or, ce qui s'acquiert (ou non) par la seule expérience, le management se fait fort de vous l’apprendre en deux ou trois jours grâce a des grilles où les gens sont classés en fonction de leur caractère. C'est pratique, c'est ludique, ça flatte l'esprit à peu de frais, ça donne l'impression d'être intelligent, on s'imagine même, grâce à ça, pouvoir apprendre à se comporter plus efficacement dans le cadre professionnel. Bref, ça calme. Au fil des années, les modes changent et les grilles se succèdent. Une année, vous vous testez pour savoir si vous êtes méthodique, énergique, coopératif ou déterminé. L'année suivante, on vous propose d'apprendre si vous êtes travailleur, rebelle, promoteur, persévérant, empathique ou rêveur. Si vous changez de coach, vous découvrez que vous êtes en réalité protecteur, directeur, ordinateur, émoteur ou réconforteur, et si vous faites un nouveau séminaire, on vous aide à discerner si vous êtes plutôt orienté action, méthode, idée ou procédure. C'est une forme d'arnaque dont tout le monde raffole. C'est comme dans les horoscopes, on finit toujours par y découvrir des trucs qui nous ressemblent…


J'ai fait une partie de ma carrière dans l'armée où là, les choses sont claires (…) Dans les entreprises, c'est devenu plus compliqué. On joue au squash avec son patron, on fait du jogging avec son chef de service, et c'est sacrément trompeur. Si on n'y fait pas attention, on a l'impression qu'il n'y a plus de chef et que seul le tableur contrôle votre boulot. Sauf que tôt ou tard, il faut bien en revenir à la hiérarchie, c'est inévitable. Et c'est un problème : quand vous n'êtes pas assez performant aux yeux des tableurs et que vos supérieurs vous le reproche, vous n'arrivez pas à leur en vouloir vraiment, parce que vous les confondez depuis trop longtemps avec des copains d'école.


-Tout le monde ici ! a alors hurlé Mourad en désignant le mur opposé aux baies vitrées.

Comme mus par leur propre peur, tout se lèvent brusquement et se mettent à marcher à petits pas rapides et économes, comme s'ils craignaient de renverser des objets précieux, la tête baissée pour éviter des projectiles imaginaires.

– Les mains sur le mur, jambes écartées ! ajoute Mourad.


Ma voix les a fait sursauter tous les deux. Ils se sont tournés vers moi. Je les vois ainsi de face. Ils ne sont plus les mêmes que tout à l'heure. Je l'ai souvent remarqué, les émotions fortes transfigurent les gens, comme si, dans les circonstances extrêmes, leur véritable visage, leur vrai moi, remontait à la surface. M. Delambre, particulièrement à cet instant, semble présenter le visage qu'il aura le jour où il mourra.


Mme Camberlin devait être à bout de nerfs parce qu'elle s'est mise à crier, d'abord assez doucement puis de plus en plus fort. Comme si elle avait donné là un signal ou une autorisation, tout le monde s'est mis à crier en même temps, ce qui a eu l'effet d'un défouloir collectif. En criant, chacun s'est laissé aller à sa peur, à son angoisse et ce cri s’est prolongé, les voix des hommes et des femmes se mêlaient en un beuglement très animal, ça remplissait la pièce, on avait l'impression que ça ne s'arrêterait jamais.

mardi 21 septembre 2021

« Pensées pour une saison - Été » de Gabriel Bittar (2021)

Hommage à Valéry, penseur et visionnaire :
Patience, patience,
Patience dans l'azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d'un fruit mûr ! 
(…) « Palme », (…)  in Charmes (…)

Adulte vieillissant, je me suis trouvé plus proche de l'enfant que j'avais été… que de l'adolescent ou du jeune adulte (…) Tant d'efforts… pour devenir ce que l'on était dès le départ.


Dès l'incipit de la première symphonie de Ludwig van Beethoven [1770-1827], on note une caractéristique, qui se répètera dans toutes les œuvres du maître : une tonalité d'attente… La force est retenue, la tension s'accroît…


Où que l’on aille, désormais, on entend au loin, ou soudain tout près, surgissant du ciel, le bruit des humains - sur une Terre de moins en moins peuplée d’animaux. Il est fini, le temps du silence prégnant de la nature, empli de craquements ténus, de froissements, de glissements et de moult bruissements subtils…


Seul le chercheur de vérité qui sait son instabilité intrinsèque et son insignifiance personnelle a la moindre chance de percevoir, parfois, des bribes de la vérité des choses. 


On associe spontanément la paranoïa à l'intelligence, car les paranoïaques intelligents sont les plus intéressants… en plus d'être potentiellement les plus dangereux. Par là ils méritent doublement une attention particulière…

Néanmoins, la très grande majorité des cas de paranoïa sont, en fait, associés à l'opacité mentale : des gens qui ne comprennent rien à rien… et qui ne sont pas bienveillants par nature. Dès lors, à tous ceux-là qu'ils côtoient, auxquels ils n'entendent goutte, ils prêtent forcément des intentions mauvaises et tortueuses.


Dans la nature, si l'on y regarde de plus près, tout ce qui se trouve lié à la reproduction est plus souvent occasion de désagréments, physiques ou moraux, que d'autre chose. Elle se révèle rarement une source d'agréments ; quand elle l'est, ses aspects plaisants sont étroitement circonscrits dans le temps et dans l’espace.


La surveillance généralisée est le mode de fonctionnement pénal de l'État post-moderne, en lieu et place de la punition et la neutralisation des délinquants et des criminels. Au fond… les dirigeants trouvent les méchants très utiles puisqu'ils leur fournissent les prétextes nécessaires pour un contrôle rapproché de tout le monde.


J'aime les animaux, tous m'intéressent, mais par goût, et cela aussi loin que remontent mes souvenirs d'enfance, je me trouve attiré par les espèces dont les mères vivent seules avec leurs petits, éventuellement deux générations de ceux-ci, mais pas plus ; ou par celles dont les individus évoluent en couple, accompagnés de leur dernière portée. Pas les espèces où se forment des clans et des meutes…


L'exaltation varie quant à son objet ; mais dans ce bruit permanent et dans cette démesure assénée sans la moindre pause, il n'y a aucune place pour la finesse et la douceur que requiert une cohabitation harmonieuse, librement partagée.


En effet, les éruptions solaires induisent une recrudescence subite des petits tremblements de terre. Des petites tensions volcaniques et géologiques sont alors évacuées par leur biais, tranquillement si l'on peut dire. 


Pour que je sois en mesure d'apprécier une pièce de musique, sa vitesse de pulsation ne doit pas être plus rapide que du vivace (…) C'est également de ma part une protestation cognitive : on n'a pas le temps de distinguer quoi que ce soit dans une course éperdue ! Alors que j'aime discerner, reconnaître.


Au réveil d’un sommeil léger de stade 2, très chargé de rêves à l’instar du sommeil profond paradoxal (celui du stade 5)…


Ainsi, depuis des décennies on peut lire des bilans sanguins où HDL et LDL sont additionnés ensemble, sous le nom de “ cholestérol total ”. Alors que ces deux grandes molécules de lipoprotéines ont dans l'organisme des rôles biochimiques bien définis et tout à fait discernables, l'une transportant au loin les lipides dont le cholestérol, l'autre les ramenant (…) le HDL serait “ le bon cholestérol ”, le LDL “ le mauvais cholestérol ” ! 


En Suisse, les missives officielles ont un ton clairement impératif. En Angleterre et en Australie, il est sournoisement menaçant… Mentalité militaire d'un côté, d'avocats de l'autre.

À la longue et à tout prendre, j'ai réalisé que je préférais le ton militaire.


J'exècre les rires canailles, vulgaires ou cruels. Ces rires véhiculent le mensonge, la laideur et la méchanceté. Ils s'avèrent des vecteurs très infectieux de corruption psychologique et sociale – telle est la puissance du rire.


“ You may not promote violence against, threaten, or harass other people on the basis of race, ethnicity, national origin, caste, sexual orientation, gender, gender identity, religious affiliation, age, disability, or serious disease. ” (…) Instruction de Twitter (…) 2020.12.13.

Son corollaire : il vous est permis de promouvoir la violence contre, menacer ou harceler d'autres personnes, tant que ce n'est pas sur ces bases-là (…) plutôt qu'une approche fondée sur l'éthique et la décence, les médias et les dominants préfèrent un fonctionnement par le tabou, plus simple à gérer et à manipuler… 


Or, on note une variabilité équivalente dans la répartition quantitative des enzymes de digestion au sein d'une population : aussi, rien d'étonnant statistiquement à ce que certains peuples, certaines ethnies digèrent mieux le lait, d'autres, mieux la graisse, d'autres, mieux les fruits, ou les céréales, etc.


(…) ce qui est couramment, commercialement présenté au grand public comme moyen, ou mode principal, de créativité immédiate s'avère, en définitive, une incitation à faire comme tout le monde, à pratiquer le conformisme – selon des formes d'exhibitionnisme bien codifiées


Il y a trois types principaux de régimes politiques, faciles à distinguer par leur mot d'ordre général, implicite en général… mais parfois très explicite.

Le régime totalitaire ou dictatorial : “ Tu dois dire cela ! ” (“ Say Uncle ! ”). Le régime autoritaire : “ Tais-toi ! ” (“ Shut up ! ”). Le régime démocratique, à l'occidentale, sauce moderne ou post-moderne : “ Cause toujours… ” (“ Keep talking… ”).


6 janvier 2008, été austral. Dans un parc national de Kangaroo Island, focalisé sur le rendement touristique et financier ainsi que sur la propagande se clamant “ écologiste ”, anti-ceci, anti-cela, nous remarquons un bébé lion de mer se tenant caché derrière un buisson de la grande plage au sable blanc ; il a l'air au plus mal, il geint de détresse. Quand nous le signalons aux gardiens, ils nous disent qu'ils savent, le petit est en train de mourir de faim et de soif car sa mère n'est pas revenue de sa dernière expédition de chasse, au cours de laquelle elle a dû périr.

Pourquoi ne le nourrissent-ils pas et, surtout, ne lui donnent-ils pas à boire, car il semble assoiffé, manqueraient-ils de personnel ? – “ Non, nous laissons faire la nature ! ”

Je leur fais observer que les animaux, dans la nature, nourrissent souvent des petits abandonnés d'espèces différentes… Ils pourraient les imiter : “ You could do the same. ” – “ No way ! ”  (…)

Je l'avais déjà remarqué en Suisse, ceux qui se donnent le nom de Grünen ou de Greens ne sont pas exactement animés par l'amour : il n'y a pas de place pour la compassion dans leur vision de la vie. Une vision religieuse et fanatique, où la Nature est adorée comme une déesse cannibale et cruelle.


En fait, ce que je crains, ce n'est pas tant de mourir, encore moins la mort, c'est de ne pas vivre… et la sentence, implacable sur le lit de mort, de n'avoir pas vécu.


Il convient de voir que les oreilles, le nez, la gorge et la base arrière du crâne sont des radiateurs de refroidissement, permettant d'évacuer le trop-plein de chaleur que produit un organisme d'une masse aussi importante que le corps humain – le danger est réel, car le cerveau est vite détruit si sa température augmente un peu trop (…) On comprendra ainsi pourquoi il s'avère impossible de s'endormir si l'on a trop chaud aux mains, aux pieds ou à la tête (…) 

Voir qu'on ne peut pas bien transpirer dans un environnement trop humide, dont l'air est surchargé en molécules d'H2O gazeux : à peine des molécules de l'eau transpirée se sont-elles évaporées de la surface du corps… qu'elles sont remplacées en nombre par d'autres molécules d'H2O, en provenance de l'atmosphère celles-ci, molécules qui, en se déposant à leur tour sur la peau, occupant la place, interdisent toute nouvelle transpiration. 


(…) une température plus élevée, pour n'importe quel corps, signifie que ses molécules sont plus agitées, car elles se trouvent alors chargées d'une énergie thermique accrue. 


(…) toute surface de réflexion, aussi réfléchissante soit-elle, se met à chauffer et à rayonner dans l'infra-rouge… des deux côtés. Il suffit de toucher une plaque d'aluminium, même du côté opposé au soleil, pour s'en convaincre. Une surface très réfléchissante ne suffit donc pas pour se protéger des rayons du soleil, il faut en plus une couche isolante derrière. On cuit à l'étouffée dans un hangar au toit zingué s'il n'est pas doté d'un plafond thermiquement isolant.


D'abord, quels objectifs doit-on viser en aérant ? Il y en a quatre.

Premièrement, diminuer la vapeur d'eau domestique (molécule d'H2O gazeux) présente à l'intérieur des locaux, vapeur d'eau que les humains émettent par transpiration et respiration, ainsi que par leurs occupations de cuisine et de lavage. L'objectif est crucial en termes d'hygiène, car l'humidité est propice, entre autres, à la multiplication d'animaux parasites microscopiques (acariens par exemple, des moquettes aux matelas), ou plus grands, tels que cafards ou punaises (dans tous les recoins sombres possibles).

Deuxièmement, diminuer le gaz carbonique (dioxyde de carbone CO2) produit par la respiration, mais aussi par certaines activités de combustion (…)

(…) plus la température de l'air est basse, plus sa teneur absolue en vapeur d'eau se révèle basse également. 


Après le départ de notre chère nounou dragon (dont l'air délibérément féroce et la peau très foncée de Nubienne lui faisaient visiblement peur), une monitrice en confisqua la moitié (…) Aussi, deux jours plus tard, à la visite suivante, je dis à Yoya, en arabe bien sûr (la seule langue qu'elle parlât… et notre code secret entre mon frère et moi) de ne donner ostensiblement que quelques friandises… le reste étant destiné à passer habilement de sa poche à la mienne. Elle se prêta au subterfuge avec une expression de ravissement amusé (…)

Pour ce deuxième exil, la question vespérale de mon frère cadet était : « Quand maman reviendra-t-elle ? ». Je repris ma réponse, éprouvée, de l'an passé : « Après-demain». J'eus le sentiment qu'il n'était pas dupe… mais qu'il était satisfait de ma réponse ! Ce petit jeu verbal et affectif créait un lien très particulier entre nous.


Il suffit de penser à la réfraction, un phénomène de physique optique : lorsqu'un rayon lumineux passe d'un milieu non vide mais plutôt transparent à un autre également transparent mais d'une plus grande densité, la vitesse de propagation et de diffusion de l'onde électromagnétique diminue d'un coup. Ce ralentissement subit a des conséquences optiques notables telles qu'une direction déviée du rayon, ou encore un effet de loupe.

Ce phénomène est courant dans le quotidien et ses effets peuvent être curieux ; ainsi, lorsqu'on observe un bâton émergeant d'une eau claire, il semble se tordre à l'interface entre l'eau et l’air (…) Le cerveau estimera leur distance, pour la partie située sous la surface de celle-ci, à seulement 3/4 (=75%) de ce qu'il en est réellement… Par exemple, il estimera des cailloux au fond de l'eau comme étant situés à 30 cm sous la surface alors que, de fait, ils sont à 40 cm au-dessous de celle-ci. 

(…) dans le ciel terrestre, la lune, toute proche en termes astronomiques, et le soleil, situé beaucoup plus loin, forment deux disques de même diamètre apparent (il s'agit de la pleine lune, bien entendu (…) En effet, très curieusement, au fur et à mesure qu'ils montent dans le ciel, ils apparaissent de plus en plus petits à l'observateur humain, jusqu'à une impression de diamètre réduit d'un tiers lorsqu'ils atteignent le zénith (…) lorsqu’ils se trouvent tout là-haut, au-dessus de la tête, il n'y a pas grand-chose à voir dans leur environnement visuel immédiat, ils semblent alors un peu perdus, bien seuls et en définitive… plutôt petits. Par contre, lorsqu'on les observe dans l'espace situé devant soi, on distingue en plus, dans ce champ visuel horizontal, jusqu'à la lointaine ligne d'horizon, des arbres, des oiseaux, une rivière qui serpente au loin (…) lorsque l'astre est à son périgée (c'est-à-dire au plus près dans son orbite terrestre) (…) Il ne faut donc pas confondre le phénomène perceptif quotidien que nous évoquons ici, lorsque la lune apparaît moitié plus grande à l'horizon par rapport à ce qu'elle paraît au zénith (…) avec celui de la pleine lune de périgée, dont le diamètre est effectivement 14% plus grand (…) Nous nous intéressons à une diminution quotidienne et de 33%, pas mensuelle et de 12% (…)

L'horizon terrestre se situe à environ cinq kilomètres des yeux d'un homme debout (…) c'est principalement dans sa dimension horizontale que l'environnement est perceptible et perçu (…) l'arc visuel horizontal est de moitié plus étendu que l'arc vertical…

samedi 28 août 2021

« Sunset Limited » de James Lee Burke (1998)

Mais au fond de moi, je savais qu’il ne s’agissait pas d’une coïncidence, pas plus que le fait que l’homme crucifié contre le mur de la grange était le père de Megan ni que Megan en personne attendait au ponton de ma boutique de pêche, à vingt-cinq kilomètres au sud de New Iberia, au moment où Clete Purcel, mon vieux partenaire de la Criminelle au Premier District de La Nouvelle-Orléans, et moi coupions les moteurs de mon cruiser pour flotter au travers des jacinthes se refermant sur notre sillage, tandis que la boue remontait sous la poupe en gros rouleaux qui avaient l’éclat d’une peinture.

Je n’avais jamais compris Cisco. Il était dur, comme sa sœur, et il était beau, d’une beauté qu’ils avaient tous deux héritée de leur père, mais lorsque son regard d’un brun rougeâtre se posait sur le vôtre, il donnait l’impression de fouiller jusque sous votre peau à la recherche de quelque chose qu’il voulait, qu’il enviait peut-être, tout en étant incapable de le définir. Ensuite, l’instant passait et son attention s’égarait pour disparaître comme un ballon dans la brise.


Comme toujours, Cisco se montra courtois et hospitalier, mais de manière telle que son attitude paraissait étudiée plutôt que naturelle, plus barrière qu’invitation.


Elle éteignit la lumière et nous nous allongeâmes sur les draps. Sa peau était fraîche et chaude à la fois, comme un soleil d’automne.


Je lui ai appris ce qui s'était passé au domicile de Cisco et l’état de Mégane à Iberia Général. Il écouta sans un mot. Son visage avait la même intensité, brûlante et retenue, qu'une poêle en acier inoxydable qu'on aurait oubliée sur le feu.


Il coupa son moteur et laissa son bateau venir racler sur le banc de sable. Lorsqu'il s'avança, l'embarcation bougea sous ses pieds et il se pencha automatiquement pour agripper les plats-bords, en souriant d’un air stupide.

– Les bateaux, c'est pas mon truc, dit-il.

Par expérience, je sais que les transformations physiques et émotionnelles qui apparaissent un jour ou l'autre chez tous les tortionnaires aux petits pieds ne prennent jamais qu'une seule forme, dont la peur est le catalyseur, une peur dans les effets sont semblables à une flamme sur la cire d’une bougie. Le rictus qui tord la bouche comme le mépris et le dédain du regard disparaissent pour laisser place à un sourire d'une humilité absolue, à l’aveu d’une faiblesse sans conséquence et un semblant sirupeux de bonne volonté dans la voix. La fourberie, c'est comme une huile exsudée par les pores de la peau : elle pue et s’accroche aux vêtements.

jeudi 19 août 2021

« Une vie comme neuve » de Georges Simenon (1951)

Pourquoi, pendant presque tout ce temps-là, pensa-t-il à la petite fille qui habitait le rez-de-chaussée de leur maison, quand il était gamin ? C'était elle, sans le savoir, qui lui avait fait connaître ses plus gros péchés d'enfant. Lorsqu'il rentrait chez lui et qu'il la trouvait assise sur le seuil, les genoux hauts, il essayait de voir entre ses jambes, feignant de ramasser quelque chose sur le trottoir pour avoir l'excuse de se pencher, et, le soir, dans son lit, en entendant des bruits de voix dans la chambre juste en dessous de la sienne, il l’imaginait en train de se déshabiller et entretenait de mauvaises pensées.
– Mon père, je m'accuse d'avoir eu de mauvaises pensées.
Il ajoutait très vite, parce que cela lui paraissait plus honteux :
– Et des regards impurs.
Maintenant ses yeux riaient, car il évoquait le geste si naturel et si harmonieux d'Anne-Marie…

Elle n'était pas distante, ni froide. Elle n'était pas changée. On sentait cependant qu'elle avait respiré un autre air et que la chambre, pour vingt-quatre heures, avec cessé d'être son univers.

À certain moment, elle crut apercevoir au bout de ses cils le reflet d'une larme ; elle faillit s’approcher de lui, changea d’avis, continua à mettre de l’ordre comme si rien n’était.
Il s’écoula bien dix minutes avant qu’elle entendît une voix joyeuse prononcer derrière son dos : 

- Mallard est liquidé.

- Oui ?

- Vous ne me demandez pas comment cela s’est passé ?

- Cela a été dur ?

- J’ai cru qu’il allait pleurer.

Elle ne fit pas allusion à la larme qu’elle avait surprise et il conclut légèrement :

- Ce sont des tristes, qui ne pensent qu’au péché !


Il mettait une sorte de volonté farouche à s’enfoncer au plus profond du lit, comme si là seulement il se sentait en sécurité.


On aurait dit qu'ils choisissaient l’un comme l'autre les phrases les plus banales, et ils les prononçaient du bout des lèvres, sans conviction, pour que la vie ait l’air de continuer.

Il le fit exprès de ne pas toucher au repas qu'elle lui apporta et de froncer souvent les sourcils, comme quand il avait ses douleurs dans la tête, afin qu’elle fût inquiète. Elle se méfiait encore un peu. Il était très prudent, évitant de forcer la note, et il crut même bon de lui adresser un pâle sourire de malade.

mardi 17 août 2021

« Claire de Castelbajac » de Dominique-Marie Dauzet (2010)

En mai 1956, Claire a deux ans et demi et vient en France pour la première fois (…) Le dimanche, à l’église Saint-Médard, au moment de la communion, Mme de Castelbajac prévient Claire qu’elle va la laisser seule un instant : « Tu vas rester seule, mais tu es sage et tu ne bouges pas. » L’enfant regarde sa mère intensément, semble réfléchir et dit avec naturel : « Je ne suis pas seule. Je reste avec Jésus ».


C’est Claire tout entière qui se peint là : simple, directe, indéfectiblement confiante. Jamais elle ne s’énervera avant les examens : « Tout s’arrangera, tout ira bien. » Et de fait, tout s’arrange…


Claire est la gratitude-née, elle aimait remercier…


(…) un peu graphomane toute sa vie, tenant soigneusement agendas et carnets, notes, correspondances (…) elle aime se poser pour méditer ce qu’elle a fait et vu, mettre des mots sur ses sentiments et sur ses impressions, prendre la tranquille distance écrite avec la vie vécue à grande vitesse.


Le lendemain de leur arrivée à Assise, la neige commence à tomber, il fait très froid. Claire visite l’église Santa Chiara, est très émue par les souvenirs et les reliques de sainte Claire.


(…) quand Claire arrive à Toulouse, en 1964, (…) Au Sacré-Cœur (…) A-t-elle repéré une nouvelle qui - comme elle, peut-être ?- a un peu de vague à l’âme par éloignement des siens, elle la prend à part et lui fait cette réflexion admirable : « Viens, allons nous occuper des autres ! »


(…) « jouer à être contente » rejoint en elle le meilleur d’elle-même. Elle sait déjà que le bonheur ne tombe pas tout cuit mais qu’il est parfois une décision intérieure. Tout cela lui paraît tellement chrétien…


Il est d’ailleurs intéressant que ce « journal intime » se termine en 1967, car Claire, qui prouve par là sa maturité grandissante, à quatorze ans à peine, cesse tout à coup d’écrire. Elle confie à sa mère : « Je n’écris plus mon journal, parce que j’ai compris que c’est accorder beaucoup d’importance à soi-même, comme une complaisance de mauvais goût et d’orgueil. Ce n’est pas bien, alors j’ai tout arrêté. »


« J’ai quinze ans (…) Je t’assure : si tu obtiens de toi la force de sourire lorsque tu penses à ton malheur plus ou moins inexistant, tu auras alors une fierté pure qui te donnera du courage pour continuer tes efforts. C’est si beau d’avoir de la noblesse d’âme… »


Sur une image offerte à ses parents, lors d’un passage à Lourdes en 1968, Claire a tracé ces mots de sainte Thérèse de Lisieux, qu’elle aime beaucoup (…) : « Quand je souffre beaucoup, quand il m’arrive des choses pénibles, désagréables, au lieu de prendre un air triste, j’y réponds par un sourire. Au début, je n’y réussissais pas toujours. Mais maintenant, c’est une habitude que je suis bien heureuse d’avoir contractée. »


« Dès que tu commences à faiblir, appelle vite la Vierge Marie et ton Ange gardien, et tu es sûre qu’ils t’aideront. Ce sont tes meilleurs amis, et combien puissants ! Ensuite, remercie-les, le remède est excellent. »


Claire ne se leurre-t-elle pas sur la vraie charité, qui n’est pas de choisir sa propre manière d’aimer les autres, sans se laisser jamais imposer les besoins réels des autres ? (…) La leçon maternelle la porte à approfondir sa manière d’aimer, en commençant par ceux que Dieu met à votre porte.


L’année 1972 est encore tout occupée de Xavier. Claire avoue que cet amour la fait se sentir devenir femme (…) : « Hier, je me suis surprise devant une glace. Je ne crois l’avoir jamais fait depuis mon enfance. »


Claire sait depuis son enfance qu’on n’a pas tout, tout de suite et comme on veut, et que la vie, au fond, est pleine de renoncements utiles, si on est capable d’en faire une joyeuse offrande.


« On n’accepte pas un baiser de ses parents, mais on l’aime, parce qu’il vient de ses parents. Se résigner : … cette tuile m’embête ! De toute façon, pas d’autres moyens que de l’offrir à Dieu.

Accepter : c’est un peu se dire : bon, on m’envoie cette tuile, prenons-la du bon côté et offrons-la à Dieu.

En faire de l’Amour : Dieu a la bonté de m’envoyer cette tuile pour que je la lui offre de tout mon cœur pour sa Gloire.

N’empêche qu’il faut avoir une forte dose de sainteté pour faire de toute chose de l’Amour. »

L’admirable découverte de Claire, inspirée par les évènements qu’elle vient de vivre et le sacrifice généreux qu’elle a fait de Xavier, c’est que l’acceptation et la résignation ne sont pas, au fond, des sentiments chrétiens. Seul l’Amour a du sens.


Le meilleur remède à l’inquiétude, chez Claire, depuis longtemps, c’est la prière : elle y puise le calme, une paix forte. Il y a, piazza Venezia, une petit chapelle, où le Saint-Sacrement est continuellement exposé. Claire, y passe, y entre, dépose tous ses soucis, repart confiante, reposée.


« Tous les jours, je prie Saint-Antoine de Padoue. C’est un mec, ce saint. Je n’ai jamais été déçue par lui, pour les choses temporelles et à effet rapide. »


« Alors je résiste avec plus de facilités à toutes ces tentations, et je crois que j’ai gagné le set avec le diable. Commencer la journée avec le chapelet est très efficace, croyez-moi, et avoir la certitude qu’on prie pour moi l’est également, je vous en suis pleine de gratitude. »


(…) fin février 1973, elle écrit à ses parents ce lignes, si éloquentes : « J’ai énormément de difficultés à être pleine de la joie de Dieu (…) Je me dis qu’au milieu de cette boue païenne, il faut que je fleurisse par Dieu, donc vivre de Dieu, donc la Joie de Dieu (…) Je n’ai plus l’aide spirituelle de la Messe, car pas le temps matériel. Et le soir, je m’affale sur mon tapis (…) Alors, je ne vis plus comme je devrais, je suis pleine de résolutions que j’oublie tout le temps. Et ma première est celle-ci : être joyeuse (sans forcer) quoi qu’on fasse. Vachement dur. »


Assurément, à la difficulté spirituelle se joint la difficulté humaine : Claire ressent un certain vide affectif, qu’elle endure avec peine (…) Avec qui partager, au quotidien, la passion de vivre cette aventure romaine si unique ?


En fait elle fut à deux doigts de se faire renvoyer à la fin de la première année ; il fallut l’intervention d’un membre de la Direction qui avait senti son désarroi temporaire et l’estimait. Elle fut autorisée, exceptionnellement, à passer deux examens partiels en octobre, auxquels elle devait réussir. La réprimande, à son égard, était difficile. Elle crânait un peu.


En tous cas, au printemps 1973, quand Claire commence à raconter dans ses lettres les chahuts, la gamineries, les discussions, les questions, les doutes, quand elle profère des jugements péremptoires sur les gens qui l’entourent et sur la terre entière (« je déteste la race humaine à 97% »), les parents ne peuvent pas prévoir la suite, Claire leur paraît trembler sur ses bases…


« C’est bien joli de croire à la Bonté de Dieu et au Royaume des Cieux, et c’est facile quand ça ne touche que des étrangers, mais quand on sait que quelqu’un, qu’on a mis au fond de soi éternellement, quand on le sait mort, c’est-à-dire… mort ! Froid, sans vie, bientôt pourri et décomposé, c’est atroce. Qu’il est donc difficile d’imaginer son âme, comme sur les images,  emportée par les anges vers des nuages fleuris ! Hier soir, je ne cessais de me demander : « Où est-il, mais où est-il donc maintenant ? » »

Cet admirable questionnement sur la mort, daté de février 1974, est rédigé par Claire moins d’un an avant sa propre mort.


Dans l’immédiat en tous cas, comme tout ce qui ne construit pas… détruit, il faut mettre un terme à cette relation. C’est Laure, l’aînée, la plus mûre des deux, qui en prend l’initiative.


« C'est facile d'avoir la « joie de Dieu » quand on a de quoi bouffer, des affections imbougeables quand on est bien lavé, aimé, nourri, soigné… Ce n'est pas la joie de Dieu, alors ! C'est tout simplement la joie de vivre… Et c'est déjà beaucoup !

La joie de Dieu c'est quand Dieu prend plus de place dans ton âme que tout le côté humain et désespérant. Ce n'est plus un jeu de mots facile : Joie de vivre = Joie de Dieu (puisque Dieu fait la vie, c’est logique). Cela devient beaucoup plus ardu et indéfiniment à reconstruire : tout ce qui compose la vie me déçoit, je n'ai plus recours dans les compensations humaines. Mais Dieu est là, qui m’éprouve pour que je voie si je l'aime vraiment, si je vois vraiment qu'il est là, si je sais qu'il est le seul important dans la vie. »


(…) printemps 1974 (…) A une amie engagée dans une relation amoureuse, mais très perplexe sur le « fond » de celui qu’elle aime, Claire écrit : « Ce sera sans doute bénéfique pour toi de partir au loin, car la distance complétera le temps, qui arrange tout, et éprouvera tes sentiments (…) le bien, pour toi, c'est peut-être de le laisser, et même si je te choque très fort en disant cela, garde cette idée en tête (…) avant chaque décision, même qui doit être rapide, récite lentement un  Notre Père, tu es sûre de ne pas faire de gaffes. »


« Je voudrais tout donner au Bon Dieu, mais je sais que je n'ai pas la vocation religieuse et guère celle du mariage, alors, qu'est-ce que Dieu veut de moi ? » La question, pourtant, ne l'obsède plus, cet été là. « Sa confiance en Dieu était devenue si profonde, si lumineuse, explique sa mère, elle se sentait dans un tel état d'abandon, elle était totalement libérée. Elle n’avait qu’à attendre, et elle attendait dans la paix. » Dieu saurait bien. Dieu sait toujours quoi faire de ceux qu'Il aime.


Peindre « à fresque » (en italien a fresco), c'est peindre sur un enduit « frais », qu'on appelle l’intonaco, un mélange de sable fin, de poudre de marbre, de chaux et d'eau. La difficulté pour le peintre est qu'il doit savoir à l'avance ce qu'il veut faire et peindre très rapidement pendant que l'enduit est encore humide, afin que les couleurs (pigments d’origine minérale ou végétale) s’incorporent, s’imprègnent dans l’intonaco tout frais. Cet enduit contient une substance appelée calcin qui, lorsque la paroi sèche, par une réaction chimique, migre vers la surface et se superpose à la peinture : celle-ci devient alors toute dure et magnifiquement protégé pour un temps illimité. Si bien que le peintre doit non seulement agir vite, mais qu’en outre il ne pourra plus revenir sur son travail.


Plus tard, à tête reposée, après la mort de Claire, Mme Morin, qui a vécu au quotidien avec son élève à Assise pendant ces semaines exceptionnelles, livrera cet intéressant témoignage : « Claire exerçait un certain attrait sur les autres, parce que c'était une personnalité à la fois boute-en-train, joviale et ouverte, mais aussi capable de réflexion et de profonde méditation. Elle était prise par son travail, recueillie en contemplation face a l'image sacrée qu'elle restaurait. Elle semblait prier tout en travaillant. »


On dit souvent que les saints ont le pressentiment de la mort. Sainte Catherine Labouré, un 31 décembre, déclare : « Je ne verrai pas demain. » Personne ne la croit, pourtant elle meurt dans la soirée. Le curé d’Ars dit à une pénitente qui retournait chez elle : « Ne me dites pas « adieu », nous nous reverrons dans trois semaines. » De fait, trois semaines plus tard, ils étaient morts tous les deux !


Une semaine avant de tomber malade, à Lauret (…) : « Je suis tellement heureuse et si je mourais maintenant, je crois que j'irai au Ciel tout droit, puisque le Ciel, c'est la louange de Dieu, et j'y suis déjà. »


30 décembre (…) Que s’est-il passé ce jour-là à la grotte de Massabielle ? Son amie témoigne ainsi : « Petit à petit, elle s'est allongée complètement, le front contre terre, comme si elle faisait une prière d'offrande. Elle ne s’est pas relevée du tout, elle était immobile, et là, j'ai eu l'impression que c'était très long » (…) Toute couleur a disparu du visage de Claire, elle paraît « toute grise », Sa mère en conçoit, sur l'instant, une immense inquiétude : que s'est-il passé entre la Vierge Marie et Claire ? (…) L’épisode a-t-il pris de l'importance a posteriori seulement ? Aurait-il vraiment frappé les témoins si la maladie de Claire qui allait l'emporter désormais si vite ne s'était déclarée exactement une semaine après ?


A-t-elle compris d’un coup ou peu un peu ? Compris qu'elle ne devait pas lancer son cœur dans des relations passionnelles, un peu affolées, par peur de la solitude ? Qu'elle pouvait jeter son cœur dans Celui qui seul pouvait la combler ?